En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin se seoit à disner à

Merment; lors vint ung messagier qui venoit de Maillières, qui demanda

où estoit Raimondin; et on le mena devant luy; lequel messagier

s’agenoilla, et fist moult honnourablement la reverence devant

Raimondin, et le salua moult courtoisement; et Raimondin luy rendist son

salut et luy demanda quelles nouvelles et dont il venoit. Sire, dist le

messagier, ce poise moy que je ne les vous puys apporter meilleures, car

je les aporte moult piteuses. Il faut que nous les sachons, dist

Raimondin; Dieu en soit gracié et loué de ce qu’il nous envoye. Et

celluy luy dist: Monseigneur, il est bien verité que Geuffroy au grant

dent, vostre filz, a pris en luy telle merencolie et tel dueil de ce que

Froimond, vostre filz, c’estoit rendu moyne à Maillières, qu’il est jà

venu de fait audit Maillières, où il a trouvé au chappitre l’abbé et

tous les moynes; et sachiés pour verité qu’il a bouté le feu dedens et

les a tous ars et bien la moetié de l’abbaye. Qu’est-ce que tu dis, dist

Raimondin? Ce ne peut estre; je ne le pourroye croire. Par ma foy,

monseigneur, il est ainsi, et, se ne me croiez, faictes-moy mettre et

tenir en prison, et, se ne trouvez qu’il soit vray, faictes-moy mourir

de telle mort qu’il vous plaira. Adonc Raimondin se leva de la table, et

vint en la court, et demanda son chevau; et on luy admena, et il monta,

et s’en partist sans actendre per ne compaignon, et chevaucha vers

Maillières tant que le chevau le peut porter et aller. Adoncques ses

gens montèrent à chevau qui mieulx pour aller aprez luy; et tant

chevaucha Raimondin qu’il vint à l’abbaye. Et adonc il vit la grant

douleur et le grant meschief que Geuffroy avoit fait, dont il prinst tel

dueil en son cueur que à paine qu’il n’enragoit. Ha, ha, dist-il,

Geuffroy, tu avois le plus bel commencement de haulte proesse et de

chevalerie pour venir au degré de hault honneur que filz de prince qui

fut vivant, et ores tu es du tout desmis par ta crualté. Par la foy que

je doibz à Dieu, je croy que ce ne soit que fantosme de celle femme; je

ne cuide point qu’elle ait porté chose à la fin qui viengne à

perfection, car elle n’a apporté enfant nul qui n’ait apporté quelque

estrange tache sur terre. Ne vois-je pas l’orrible qui n’a pas encores

sept ans acomplis, qui a jà occis deux de mes escuiers, et avant qu’il

eut trois ans avoit-il fait mourir deux de ses nourrices par force de

mordre ses mamelles? et ne vois-je leur mère le samedi, que mon frère de

Forestz m’acointa de malvaises nouvelles, en forme de serpent du nombril

en bas? si fis, par Dieu. Et sçay de vray que c’est aulcun esperit, ou

c’est fantosme ou illusion qui ainsi m’a abusé: car, la première fois

que je la trouvay, ne me sceut-elle pas à dire mon adventure?

En ce parti chevaucha Ramondin tant qu’il vint à Merment, et là

descendist et monta en une chambre et se coucha sur ung lict, et là se

commença à desmener et faire griefve lamentation telle, qu’il n’y a si

dur cueur au monde qui n’en eut eu pitié. Adoncques tous les barons en

furent moult doulens, et, quant ilz virent qu’ilz ne luy peurent

appaisier sa douleur, ilz furent moult doulens. Adoncques ilz eurent

conseil qu’ilz le manderoient à Melusine, qui lors estoit à Nyort et

faisoit faire les deux maistresses jumelles, qui sont moult belles à

veoir. Adonc prindrent ung messagier et luy mandèrent tout le fait. Las!

tant mal firent, car ilz les mirent tous deux en griefz tourmens et en

moult grant misère. Or commence leur dure et amère departie, qui dura à

Raimondin tout son vivant, et à Melusine durera sa penitence jusques en

la fin du monde. Or le messagier tira tant qu’il vint à Nyort, et salua

la dame, et luy bailla les lettres que les barons luy envoioient. Adonc

elle rompist la cire et lut la lettre, et, quant elle apperceut le

meschief, elle fut doulente, et plus du couroux de Raimondin que

d’aultre chose, car elle vit bien que le meschief que Geuffroy avoit

fait ne povoit estre aultrement pour le present. Adonc elle fist venir

tout son arroy, et manda foison de dames du pays pour luy tenir

compaignie, et s’en partist de Nyort, et vint à Lusignen, et là demoura

par l’espace de trois jours, et faisoit moult male chière, et tousjours

alloit et venoit par leans, visitant hault et bas tout le lieu en

souspirant et jettant de foys en aultre de si grans plains que

merveilles. Et nous dist l’istoire et la cronique, que je tiens estre

vraye, qu’elle sçavoit bien la douleur qui moult luy estoit prouchaine,

et, quant est de moy, je le croys fermement. Mais ses gens ne pensoient

pas à cela, mais que c’estoit pour la desplaisance qu’elle avoit de ce

que Geuffroy avoit ainsi ars son frère et les moynes aussi, et pour le

courroux qu’elle sçavoit que Raimondin en avoit pris. En ce parti fut

Melusine à Lusignen par deux jours, et au tiers jours s’en partist et

vint à Merment moult bien accompaignée de dames et de damoiselles, comme

j’ay par devant dit. Et lors les barons du pays, qui estoient assamblez

pour reconforter Raimondin, que ilz amoient de bon cueur, luy vindrent à

l’encontre et la bienveignèrent fort, et luy comptèrent qu’ilz ne luy

povoient faire laisser sa douleur. Or vous souffisse, dist-elle, car il

sera tantost reconforté, se Dieu plaist.

Melusine, la bonne dame, qui adonc estoit bien accompaignée de dames et

damoiselles et des barons du pays, entra en la chambre où Raimondin

estoit, et celle chambre avoit le regard sur les vergés, qui moult

estoient delectables, et avoit le regard aux champs par devers Lusignen.

Lors, quand elle vit Raimondin, elle le salua moult doulcement et

honnourablement; mais adonc il fut si doulent et si oultré d’ire que il

ne luy respondist mot. Et adonc elle prinst le parler et luy dist:

Monseigneur, c’est moult grant follie à vous, que on tient le plus saige

prince que on sache vivant, de vous ainsi demener de chose qui

aultrement ne peut estre et que on ne peut amender ne y remedier; vous

vous arguez contre la voulenté du createur, qui tout a fait et deffera

toutes foys qu’il vouldra à son plaisir. Sachiés qu’il n’est si grant

pecheur au monde que Dieu ne soit plus piteux et plus pardonnable, mais

que le pecheur se repente parfaictement et qu’il luy crie mercy de bon

cueur. Se Geuffroy, vostre filz, a fait celle oultrage par son

merveilleux courage, sachiés de certain que c’est pour le pechié des

moynes, qui estoient de mauvaise et desordonnée vie, et a voulu nostre

seigneur avoir la pugnition, combien que ceste chose soit

incongnoissable à humaine creature, car les jugemens de Dieu sont

tresmerveilleux et si secrez qu’il n’est cueur d’omme qui les puist

comprendre en son entendement. Et d’aultre part, monseigneur, nous avons

assez de quoy, Dieu mercy, pour refaire l’abbaye aussi bonne et

meilleure qu’elle ne fut oncques et la renter et doer mieulx et plus

richement pour mettre plus de moynes qu’il n’y eut oncques. Et Geuffroy,

se Dieu plaist, s’amendera par devers Dieu et par devers le monde; pour

quoy, monseigneur, vueillez laisser le dueil, et je vous en prie.

Adoncques, quant Raimondin entendist Melusine, il sceut bien qu’elle

disoit vray de ce qu’elle luy disoit, et que c’estoit le meilleur selon

raison; mais il fut si oultré et percié d’ire que raison naturelle

estoit fouye de luy. Adoncques d’une trescruelle voix il dist en ceste

manière:

Comment Melusine chait pasmée par terre, pour la reproche que Raymondin

luy dist.

La tresfaulce serpente, par Dieu, ne toy ne ton fruict ne sera que

fantosme; ne jà hoir que tu aies porté ne viendra à bon chief en la fin.

Comment rauront leurs vies ceulx qui sont ars en griefve misère, ne ton

filz qui estoit rendu au crucifix? Il n’avoit sailly bon fruict de toy

que Froimond, or est destruict par art demoniacle, car tous ceulx qui

sont enforcenez d’ire sont ès commandemens des princes d’enfer; et

pourtant fist Geuffroy l’orrible, le grant et hideux fourfait qu’il a

fait comme d’ardoir son frère et les moynes, qui n’avoient mie mort

desservie. Adonc, quant Melusine ouyt ceste parolle, elle eut telle

douleur au cueur qu’elle chait toute pasmée par terre, et fut demie

heure qu’elle ne rendist aspiration, ne que on ne sentist en elle

aspiration ne alaine. Et adonc fut Raimondin plus couroucé que devant,

car lors il fut refroidé de son ire, et commença à faire moult grant

dueil, et pour peu qu’il n’affoloit, et se repentist moult des parolles

qu’il avoit dictes, mais ce fut pour neant, car ce fut trop tart. Adonc

les barons du pays et les dames furent moult doulens, et redressèrent la

dame en son seant, et luy arousèrent le visaige d’eaue froide, et tant

firent qu’elle revint à elle. Et quant elle peut parler, elle regarda

Raimondin moult piteusement et luy dist:

Comment Melusine se revint et parla à Raimondin.

Ha, ha, Raimondin, la journée que je te vis premierement fut pour moy

trop douloureuse. A la mal heure vis oncques ton gent corps, ta fasson,

ne ta belle figure; mal convoité ta beaulté, quant tu m’as si faulcement

traye; combien que tu soiez parjure envers moy quant tu mis paine de moi

veoir, mais pour ce que tu ne l’avois mie encores descouvert à personne,

je le t’auroye pardonné en cueur, et ne t’en eusse point fait de

mention, et Dieu le te eut pardonné; car tu eusses fait ta penitance en

cestuy monde. Las, mon amy, or sont nos amours tournez en hayne, en

douleurs, en dureté, nos solas et joye en larmes et en pleurs, nostre

bonheur en tresdure infortuneuse pestilence. Las, mon amy, se tu ne

m’eusses faulcé ton serment, j’estoie jettée et exemptée de paine et de

tourment, et eusse eu tous mes sacremens, et eusse vescu tout le cours

naturel comme femme naturelle, et fusse morte naturellement, et eusse eu

tous mes sacremens, et mon corps eut esté ensepveli en l’eglize de

Nostre-Dame de Lusignen, et eusse fait mon anniversaire bien et

deuement. Or suys-je par ton fait rabatue en la penitence obscure où

j’avoie long temps esté par mon adventure, et ainsi le me fauldra porter

et souffrir jusques au jour du jugement, et par ta faulceté; je prie à

Dieu qu’il te le vueille pardonner. Adonc elle commença à mener telle

douleur qu’il n’y a si dur cueur au monde qui n’en eut eu pitié se il

l’eut veue en ce point; et quant Raimondin la vit, il eut tant de

douleur qu’il ne veoit, n’entendoit, ne ne sçavoit contenance.

L’istoire dist que Raimondin fut moult doulent; et pour vray, l’istoire

et la vraye cronique le tesmoingne, que nul homme ne souffrist oncques

telle douleur sans passer les articles de la mort; mais quant il fut ung

peu revenu en sa memoire, et vit Melusine devant luy, il s’agenoilla et

joingnist les mains en disant ainsi: Ma chière dame, m’amie, mon bien,

mon esperance, mon honneur, je vous supplie en l’onneur de la glorieuse

souffrance de Nostre Seigneur Jhesucrist, en l’onneur du saint glorieux

pardon que le vray Filz de Dieu fist à Marie Magdalaine, que vous me

vueillez ce meffait pardonner, et que vous vueillez avec moy demourer.

Mon doulx amy, dist Melusine, qui regarda que les larmes luy chayoient

des yeux à si grant habondance que sa poetrine estoit arousée, le

meffait vous vueille pardonner celluy qui est le vray juge et le vray

pardonneur, qui est tout puissant, et la droite fontaine de pitié et

misericorde; car, quant à moy, je vous pardonne de bon cueur; mais quant

est de ma demourance, c’est tout neant, car il ne plaist mie au vray

juge.

Comment Raimondin et Melusine chaièrent pasmez.

A ce mot le leva et l’embrascha de ses bras, et s’entrebaisèrent et

eurent tous deux si grant douleur qu’ilz chaièrent tous deux pasmez sur

la terre de la chambre. Qui lors eut veu dames et damoiselles,

chevaliers et escuiers plourer et mener grant douleur en disant en

commun: Faulce fortune, comment es-tu si faulce et si perverse que tu

t’es entremise de ces deux loyaulx amans? Et en ce disant, s’escrièrent

tous à une voix: Nous perdons aujourd’huy la meilleure dame qui oncques

gouvernast terre, la plus saige, la plus humble, la plus charitable, la

plus privée de ses gens qui oncques fut sur la terre. Adonc commencèrent

tous à plourer et à plaindre, et à mener si grant douleur qu’ilz

entreoublièrent les deux amans qui gisoient par terre. Adoncques

Melusine revint à elle, et ouyt la douleur que ses gens menoient pour sa

departie, et vint à Raimondin qui gisoit encores tout pasmé par terre,

et le leva et drescha en son estant, et dist à Raimondin et à ses gens:

Or entendez bien ce que je vous diray:

Comment Melusine fist son testament.

Mon doulx amy, dist la dame, sachiés que je ne puys plus demourer avec

vous, car il ne plaist mie à Dieu, pour le meffait que vous avez fait;

et pour ce je vous vueil dire devant vos gens ce que vous orrez. Or

sachiés, Raimondin, que aprez vous jamais homme ne tiendra le pays en si

bonne paix que vous le tenez, et auront vos héritiers aprez vous moult

d’affaires; et sachiés que aulcuns decherront, par leur follie, de leur

honneur et de leur heritaige; mais quant à vous, ne vous en doubtez, car

je vous aideray tout vostre vivant en toutes vos necessitez; et ne

chassez point Geuffroy hors de vous, qui est vostre filz; car il sera

moult vaillant homme; et, d’aultre part, nous avons encore deux enfans,

dont l’aisné, qui a nom Raimonnet, n’a pas encores trois ans, et Thierry

n’a pas environ deux ans; faictes les bien nourrir; et aussi sachez que

je m’en prendray bien garde, combien que je ne vueil pas que aiés

esperance nulle quant d’icy seray departie, qui sera bien brief, me

voiez jamais en forme de femme. Et vueil que vostre filz Thierry mains

ne soit sire de Partenay, de Warnont, et de toutes les appendences de la

terre, jusques au port de la Rochelle; et Raimonnet sera conte de

Forestz, et en laissez convenir à Geuffroy, et il en ordonnera moult

bien. Et elle appella Raimondin à part et les plus haultz barons du

pays, et leur dist en ceste manière: Beaulx seigneurs, gardez que si

chier que vous amez vostre honneur et vostre chevance, que si tost que

je seray departie de cy, que vous facez tant que Horrible, nostre filz,

qui a trois yeulx, dont l’ung est au front, soit mort tout prestement;

car sachez en vérité, se vous ne le faictes, qu’il fera tant de maulx

que ce ne seroit mie si grant dommaige de la mort de telz .xx. mille,

que de la perte et dommaige que on auroit pour luy; car certainement il

destruiroit tout ce que j’ay ediffié, ne jamais guerres ne fauldroient

au pays de Poetou ne Guienne; et gardez que vous le facés ainsi, ou vous

ne fistes oncques si grant follie. Ma doulce amour, dist Raimondin, il

n’y aura point de faulte; mais pour Dieu et pitié ne me vueillez pas

tant deshonnourer, mais vueillez demourer, ou jamais je n’auray joye au

cueur. Et elle luy dist: Mon doulx amy, se ce fut chose que je peusse

faire, je le feroye tresvoulentiers; mais il ne peut estre. Et sachiés

que je sens au cueur plus de douleur de vostre departie cent mille foys

que vous ne faictes, car ainsi pour le vray faut-il qu’il soit, puys

qu’il plaist à celluy qui peut tout faire et deffaire. Et puys à ce mot

le alla accoler et baiser moult doulcement en disant: Adieu, mon amy,

mon bien, mon cueur et ma joye, encores tant que tu viveras auray-je

recreation en toy; mais aussi auray-je pitié de toy; tu ne me verras

jamais en forme de femme. Et adonc saillist sur une fenestre qui avoit

le regart sur les champs et sur les jardins, au costé devers Lusignen,

aussi legierement comme se elle eut vollé ou eu elles.

Comment Melusine s’envolla de Raimondin, en forme d’ung serpent, du

chasteau de Lusignen, par une fenestre.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant Melusine fut sur la

fenestre, elle prinst congié de tous en plourant et soy recommandant à

tous les barons, dames et damoiselles qui furent là presens, et puys

dist à Raimondin: Mon doulx amy, voiez cy deux aneaulx d’or qui ont une

mesme vertu; et sachiés bien de vray que tant comme vous les aurez, ou

l’ung d’eulx, ne vous ne vous hoirs, s’ilz les ont aprez vous, ne serez

jà desconfis en plet ne en bataille, se ilz ont bonne cause; ne jà vous

ne ceulx qui les auront ne pourront mourir par armes quelconques. Et

adoncq les luy tendist et il les prinst. Et aprez commença la dame à

faire piteux regrès et griefz souspiers en regardant Raimondin moult

piteusement, et ceulx qui là estoient, plourant tousjours si tendrement

que tous en avoient moult grant pitié. Encores en souspirant moult

piteusement commença à regarder le lieu en disant: Hé, doulce contrée,

j’ai eu en toy tant de soulas et de recreation, et y estoit en cestuy

siècle du tout en tout ma beneureté, se Dieu n’eust consenti que je

eusse esté si faulcement traye; helas, je souloye estre dame clamée, et

souloit-on faire et acomplir tout ce que je commandoye; or n’en seray-je

pas plus chambrière, mais seray en paine et en tourment jusques au jour

du jugement; et tous ceulx qui m’appelloient avoient grant joye quant

ilz me veoient; doresnavant ilz se desviront de moy, et auront paour et

grant hideur; et les joyes que je souloye avoir me seront plains et

tribulations et griefves penitences. Et lors commença à dire à haulte

voix: Adieu tous et toutes, et vous prie treshumblement qu’il vous

plaise à prier notre Seigneur devotement pour moy qu’il luy plaise à moy

alleger ma penitence; mais toutesfois je veuil bien que vous sachez que

je suys, et qui fut mon père, affin que vous ne reprochés pas à mes

enfans qu’ilz soient enfans de malvaise femme, ne de serpente, ne de

faée, car je suys fille du roy Elinas d’Albanie et de la royne Pressine

sa femme, et sommes trois seurs qui avons esté predestinées moult

durement d’estre en griefves penitences, et de ce ne vous puys-je à

present plus dire ne ne veuil. Puis dist: Raimondin, adieu, mon amy, ne

oubliez pas à faire de vostre filz Horrible ce que je vous ay dit; mais

pensez de vous deux enfans Raimonnet et Thierry. Adonc commença à faire

un grief souspir, et laissa la fenestre, et saillist en l’air, et

trespassa les vergiers, et lors se mua en forme de serpent moult grande,

grosse et longue comme de .xv. piés; et sachiés que en la pierre sur

quoy elle passa au partir de la fenestre, demoura et encores est

empraint la forme du piet d’elle. Adonc moult grant douleur menoient la

baronnie, dames et damoiselles, et especiallement celles qui l’avoient

servie, et par dessus tous les aultres Raimondin faisoit dueil moult

aigre et merveilleux. Et lors saillirent tous ès fenestres pour veoir

quel chemin elle tiendroit. Lors la dame, ainsi transmuée en guise de

serpent comme dit est, fit trois tours environ la fortresse, et à

chacune fois qu’elle passoit devant la fenestre, elle jetta ung cri si

merveilleux que chacun en plouroit de pitié, et appercevoit-on bien

qu’elle se partoit bien enuis du lieu, et que c’estoit par constrainte.

Et adonc elle prinst son chemin vers Lusignen, menant par l’air si grant

effroy en sa furieuseté, qu’il sambloit par tout en terre que la fouldre

et tempeste y deut cheoir du ciel.

Ainsi comme je vous dis s’en ala Melusine, samblant de serpent vollant

par l’air, vers Lusignen, et non pas si treshault que les gens du pays

ne la veissent bien, et l’oyoit-on plus long d’une lieue aler par l’air,

car elle alloit menant telle douleur et faisant si grant effroy que

c’estoit grant douleur à veoir; et en estoient les gens tous esbahis; et

tant alla qu’elle fut à Lusignen, et l’environna par trois fois, et

crioit piteusement et lamentoit de voix seraine, dont ceulx de la

fortresse et de la ville furent moult esbahis, et ne sçavoient que

penser; car ilz veoient la figure d’une serpente, et oyoient la voix

d’une dame qui sailloit d’elle; et quant elle l’eut environné trois

fois, elle se vint fondre si soudainement et si horriblement sur la tour

poterne, en menant telle tempeste et tel effroy, qu’il sambla à ceux de

leans que toute la fortresse deut cheoir en abisme, et leur sambla que

toutes les pierres du sommaige se remuassent l’une contre l’aultre; et

la perdirent en peu d’eure qu’ilz ne sceurent oncques qu’elle fut

devenue. Mais tost aprez vindrent gens que Raimondin envoioit pour

sçavoir nouvelles d’elle, ausquieulx fut dit comment elle s’estoit venue

rendre leans et la paour qu’elle leur avoit faicte; et ceulx

retournèrent devers Raimondin, et luy comptèrent le fait. Lors commença

Raimondin à entrer en sa douleur, et quant la nouvelle fut sceue par le

pais, le povre peuple mena grant douleur, et la regrettoient

piteusement, car elle leur avoit fait moult de biens; et commença-on par

toutes les abbaies et eglises qu’elle avoit fait fonder à dire

pseaulmes, vigilles, et faire anniversaires pour elle; et Raimondin fist

faire moult de biens et prières.

Comment Raimondin fist bruler Horrible son filz, ainsi comme Melusine en

avoit chargé en son testament.

Aprez vindrent les barons du pays à Raimondin, et luy dirent:

Monseigneur, il faut que nous façons de vostre filz Horrible ce qu’elle

nous a commandé à faire. Et Raimondin leur respondist: Faictes-en ce

qu’on vous à commandé à faire. Et ilz prindrent Horrible par belles

parolles, et le menèrent en une cave; car se il s’en fut donné garde de

ce que on luy vouloit faire, ilz ne l’eussent pas eu sans peril ne sans

paine. Adoncques l’enfermèrent en fumée de foin moillé; et, quant il fut

mort, il fut ensepvely en une bière, et porté à Poetiers en l’abbaye du

Moustier-Neuf, où il fut sepulturé, et son obsèque fait richement ainsi

comme il appartenoit.

Comment Melusine venoit tous les soirs visiter ses deux enfans Raimonnet

et Thierry.

Après, Raimondin s’en partist de là, et vint à Lusignen, et y amena ses

enfans Raimonnet et Thierry, et dist que jamais n’entreroit en la place

où il avoit perdu sa femme. Et sachiés que Melusine venoit tous les

jours visiter ses enfans, et les tenoit au feu, et les aisoit de tout

son povoir au mieulx qu’elle povoit; et la veoient bien les nourrices,

qui mot ne osoient dire. Et amendoient et plus croissoient les deux

enfans en une sepmaine que les aultres enfans ne faisoient en ung mois,

dont toutes gens s’en donnoient grans merveilles; mais quant Raimondin

sceut par les nourrices que Melusine venoit tous les soirs visiter ses

enfants, sa douleur lui allega pour l’esperance qu’il avoit de la

ravoir; mais pour neant le pensoit, car jamais puys ne la vit en forme

de femme, combien que pluiseurs l’aient veue en forme femenine. Et

sachiés que combien que Raimondin eut esperance de la ravoir, si

avoit-il telle douleur au cueur que nul ne le vous sçauroit dire; et ne

fut oncques puys homme qui le peut voir rire ne mener joye. Et avoit

moult en hayne Geuffroy au grant dent, et se il l’eut tenu en son ire il

l’eut fait destruire. Mais cy se taist l’istoire à parler de luy, et

commence à parler de Geuffroy.

L’istoire nous dist que tant erra Geuffroy qu’il vint en Nortobelande

avec les ambassadeurs, avec les dix chevaliers, et quant les barons du

pays sceurent sa venue, ilz luy vindrent à l’encontre moult

honnorablement, et le receuprent à moult grant solemnité, et luy

disdrent: Ha, a, sire, de vostre joyeuse venue devons-nous louer nostre

Seigneur Jhesucrist; car sans vous ne povons estre delivrez du

merveilleux murtrier Grimauld, le gayant, par quoy tout le pays est

destruict. Et adoncques Geuffroy leur respondist: Et comment povez

sçavoir que par moy en povez estre delivrez? Adoncques ilz luy

respondirent: Monseigneur, les sages astronomiens nous ont dist que le

gayant Grimault ne povoit morir que par vos mains, et aussi nous sçavons

de certain que il le scet bien, et se vous allés devers luy et vous luy

dictes votre nom, vous ne le sçaurez si bien garder que il ne vous

eschappe. Par mon chief, dist Geuffroy, se il est vray que vostres

astronomiens vous le ayent dit, il ne peut fouyr, car j’en ay bonne

voulenté, mais or me faictes mener devers le lieu où je le pourray

trouver, car j’ay moult grant desir de le veoir. Adoncques ilz

respondirent: Monseigneur, voulentiers. Et incontinent ilz lui

baillèrent deux chevaliers du pays qui le conduirent vers le lieu; mais

ilz disdrent tout incontinent l’ung à l’aultre qu’ilz ne

l’approcheroient pas de trop prez, et qu’ilz ne pourroient croire que

Geuffroy peut avoir victoire envers luy. Adoncques Geuffroy prinst

congié des barons, et s’en partist, et avec luy les deux chevaliers qui

le devoient guider; et tant chevauchèrent qu’ilz virent la montaigne de

Brumbelyo; et lors disdrent les guides à Geuffroy: Monseigneur, voiez là

la montaigne où il se tient; et voiez-vous bien ce blanc sentier qui

monte tout droit à ce gros arbre? Par foy, dist Geuffroy, ouy. Par dieu,

monseigneur, disdrent-ilz, c’est le droit chemin que vous n’y povez

faillir, car pour vray dessoubz cest grant arbre vient-il souvent pour

espier ceulx qui passent le chemin. Or y povez aller si vous voulez, car

nous ne pensons pas aller plus avant. Et Geuffroy leur respondist en

ceste manière: Se je feusse venu sur la fiance de vostre aide, j’eusse

ceste foys failly. Par mon chief, dist l’ung, vous dictes vray. Lors

vindrent au piet de la montaigne, et lors descendist Geuffroy et s’arma

bien et bel, et puys monta à chevau et mist l’escu au col et la lance au

poing, et puys dist aux dictz chevaliers qu’ilz demourassent là

dessoubz, et que ilz verroient comment il adviendroit de celle chose; et

ilz disdrent qu’ilz y demouroient.

Comment Geuffroy au grant dent vint contre le gayant Grimault, et

comment de la lance il l’abbatist.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 24 / 29 段