vous ay-je perdue sans fin, or ay-je perdue joye à tousjours mais; or
vous ay-je perdue, beaulté, bonté, doulceur, amitié sans courtoisie,
charité, humilité, toute ma joye, tout mon confort, mon esperance, mon
cueur, mon bien, mon pris, ma vaillance; car tant peu d’onneur que Dieu
m’avoit presté me venoit de vous, ma doulce amour. Ha, ha, faulce
borgne, aveugle fortune, sure, dure et amère, bien m’a mis du hault
siége de ta roe au plus bas lieu de ta maison où Jupiter abeuvre les
chetifz maleureux; tu soies ores de Dieu mauldicte. Par toy fis-je le
fourfait de mon treschier seigneur; or le me veus trop; hélas! tu
m’avoies jetté et mis en la haulte auctorité par le sens et valleur de
la meilleure des meilleurs, de la plus belle, de la plus sage des plus
saiges. Or la me fault maintenant perdre par toy, faulce borgne, triste
envieuse; bien est fol qui en tes dons se fie. Or hais, or aimes, or
fais, or deffais et despite; il n’y a en toy seureté et stabilité, ne
qu’il y a à un cochet au vent. Las! tresdoulce amie, je vous ay, par mon
velin et traïson, tachée; hélas, ma doulce amie, vous m’aviés medeciné
de mon premier velin; or le vous ay cruellement merité comme je vous ay
ainsi tachée et ay ma foy perdue; se je vous pers pour ceste cause, je
m’en iray en exil en tel lieu où on n’aura jamais nouvelles de moy.
Ainsi comme vous avez ouy se dementoit Raimondin.
Or nous dist l’istoire que en celle douleur et en celle misère demoura
Raimondin jusques au jour; et, quant l’aube du jour fut apperceue,
Melusine vint, qui entra en la chambre. Adoncques quant Raimondin l’ouyt
venir, il fist samblant de dormir; elle se despoulla et se coucha toute
nue de costé luy; et lors Raimondin commença à souspirer comme celluy
qui sentoit grant douleur en son cueur; et adoncques elle l’embracha et
luy demanda en ceste manière: Monseigneur, que vous faut-il? estes-vous
malade? Et, quant Raimondin vit qu’elle n’eut parolle de riens, il cuida
qu’elle ne sceut rien de ce fait; mais pour neant le cuida, car elle
sçavoit bien qu’il ne l’avoit descouvert à arme; elle se souffrist quant
à l’eure, et ne luy en monstra nul samblant, dont il fut moult joyeulx,
et luy respondist: Madame, j’ai esté ung peu malade, et ay eu ung peu de
fièvre en manière de continue. Monseigneur, dist Melusine, ne vous
esbahissez pas, car vous serez tantost gari, se Dieu plaist. Et
adoncques celluy, qui fut moult joyeux, lui dist: Par ma foy, m’amie et
ma dame, je me sens jà tout adoulcé de vostre venue. Et elle luy
respondist qu’elle en estoit toute joyeuse. Et quant il fut temps d’eulx
lever, ils se levèrent et allèrent ouyr la messe, et fut tantost le
disner prest, et ainsi demoura tout le jour; et le lendemain prinst
congié Melusine, et s’en alla à Nyort, où elle fist bastir une
fortresse, et adoncques elle fist deux tours jumelles qui encores y
sont. Et cy s’en taist l’istoire, et parle de Geuffroy, et comment il
vint en Guerende.
Cy nous dist l’istoire que Geuffroy arriva en Guerende et y fut receu à
moult grant joye, et tantost demanda où le gayant Guedon se tenoit; et
là estoit qui bien lui enseigna; mais ils demandèrent avant pour quoy il
le queroit. Par foy, dist Geuffroy, je le vous dirai: je luy apporte du
patis que toutes les gens de monseigneur mon père luy doibvent en la
pointe de ma lance. Comment, disdrent-ilz, le pensez-vous aller
combattre à par vous? Par foy, dist Geuffroy, pour aultre chose ne le
quiers-je en ce pays. Par ma foy, Monseigneur, se disdrent-ilz, c’est
une folle entreprinse, car il a esté combatu par maintes journées de
pluiseurs, aulcunes foys de cent, autrefois de deux cens; autrefois de
trois cens, et autrefois de mille; et sachiés que nous n’y veismes
oncques riens conquester; comment y penseriés-vous donc tout seul
resister à sa puissance? Or ne m’en parlez plus, dist Geuffroy, car
sachiés qu’il aura tout ou qu’il n’aura riens. Or me menez où il
repaire; et ilz luy menèrent tant qu’ilz virent en une montaigne une
grosse tour qui surveoit par cincq lieues le pays d’environ, et estoit
la tour moult bien fossoiée, et les fossez bien curez, et bonnes tours
et haultes, et au parfont des fossez dehors bons murs, et fut la tour
bien garlandée, et y avoit deux pons levis, et furent les murs drus
semez de fortes tours. Et lors ilz disdrent à Geuffroy: Monseigneur,
voiez là la tour de Monjouet, où Guedon le gayant se tient, et sachiés
que, se vous nous voulez croire, il vous souffira assez d’avoir veu la
tour, et vous en viendrez avecq nous, car, quant à nous, nous n’yrions
plus avant avecques vous pour le pesant de vous de bon fin or. Par foy,
dist Geuffroy, je vous mercie de ce que vous si avant m’avez amené; et
se descendist pour soy armer.
Geuffroy adonc, comme nous dist l’istoire, descendist de son chevau et
s’arma, et puys çaingnit l’espée, où il se fioit moult; après bouta le
bon bassinet, et monta à chevau, et demanda l’escu, et le pendist au
col, et prinst une masse d’acier qu’il pendist à l’arson de sa selle, et
puys prinst un cor de voirre et le pendist à son col, et demanda sa
lance, et puis dist à ses dix chevaliers en ceste manière: Beaulx
seigneurs, attendez-moy au font de ceste vallée, et, se Dieu me donne
victoire sur le gayant, je sonneray ce cornet. Adonc, quant vous
l’orrez, vous viendrez tantost à moy; et ceulx le commandèrent en la
grace de Dieu, qui furent doulens de ce qu’il ne les laissoit aller avec
luy. Et tantost se partist Geuffroy, et monta la montaigne, et vint à la
porte de la basse tour et la trouva ouverte, et aprez s’en alla vers la
tour, qui moult estoit forte à merveilles. Adoncques, quant il fut prez,
il la regarde, et fort luy pleut la fasson de la tour; adonc Geuffroy
regarda et vit que le pont de la basse court et de la haulte estoient
levez, car le gayant dormoit. Adoncques s’escria à haulte voix en disant
en ceste manière: Filz de putain et faulx gaiant, vien parler à moy, car
je t’aporte l’argent du pays que les gens de monseigneur mon père te
doibvent. Et pour vray tant cria Geuffroy que le gayant s’esveilla et
vint à une fenestre, et regarda Geuffroy tout armé sur le destrier, et
la lance sur la cuisse; et aussi Geuffroy l’advisa, qui estoit si grant
et si membré et de fières contenances. Adoncques luy escria à haulte
voix: Chevalier, que veulz-tu? Par mon chief, dist Geuffroy, je te
quiers et non aultre, et te vien challenger, et apporte le treu que tu
as eslevé sur les gens de Raimondin de Lusignen. Adonc quant le gayant
l’entendist, à peu qu’il n’esraga de fin dueil quant il vit le corps
d’ung seul chevalier qui luy commence à faire guerre et le va querir
ainsi hardiement jusques à son recept; mais non obstant ce, quant il se
fut bien advisé il considera en luy mesmes que il estoit homme de grande
vaillance. Adoncques s’arma le gayant, et lassa le heaulme, et prinst
ung flayal de plomp à trois chaines et une grant faulx d’acier, et vint
au pont et l’abaissa, et vint à la court, et demanda à Geuffroy: Qui
es-tu, chevalier, qui me viens requerir si hardiement? Et adoncques
Geuffroy tantost luy respondist en ceste manière: Je suis Geuffroy au
grant dent, filz à Raimondin de Lusignen, qui vien challenger le patis
des gens de monseigneur mon père. Adonc quant Guedon l’entendist, il
commença à rire et lui dist ainsi: Par foy, follet, pour la grant
haultesse et hardiesse de ton cueur, j’ay pitié de toi; or te vouldroie
faire grant courtoisie, c’est que tu t’en retournez sans beste vendre;
car sachies se tu estoies toy et cincq cens telz comme toy, si ne
pourroies endurer ma puissance; mais pour pitié que j’ay de mettre à
mort ung si vaillant chevalier, comme je cuides que tu soies, je te
donne congié que tu t’en retournez à Raimondin ton père; et va tantost
d’icy, et pour l’amour de toy je quitte tous les gens de ton père
jusques à ung an du treu qu’ilz me doibvent. Adonc quant Geuffroy ouyt
qu’il le prisoit si peu, il en fut doulent et luy dist en ceste manière:
Meschante creature, tu as jà grant paour de moy, et je respons que de ta
courtoisie ne tiens-je conte, car tu la me veulx faire pour aulcune
doubte que tu as de moy. Or sachies bien de certain que jamais ne me
partiray de ceste place jusques à tant que je t’auray la vie ostée du
corps, et pour ce aiez pitié de toy et non mie de moy, car je te tien
pour mort là où tu es, et de present je te deffie, de Dieu mon createur.
Adonc quant le gayant l’ouyt, il fist samblant de rire, disant ainsi:
Geuffroy, follet, tu viens en la bataille, et ne pourras endurer ung
seul coup de moi sans voller par terre. Adoncques Geuffroy sans plus
dire ferist le chevau des esporons et mist sa lance soubz son bras, et
s’adressa vers le gayant tant que le chevau peut courir, et le ferist de
la lance au fer tranchant emmy le pis par telle vertu qu’il le fist
voller par terre, la panse contremont; mais le gayant saillist sus moult
couroucé, et au passer que Geuffroy fist il ferist le chevau de la faulx
si que luy trencha les garres de derrière. Adonc quant Geuffroy le
sentist, il descendist jus moult legierement, et s’en vint vers le
gayant l’espée traicte. Adonc luy vint le gayant à l’encontre, la faulx
empoignée, et là eut fière bataille.
Comment Geuffroy occist le gayant en Guerende.
Ainsi, comme vous avez ouy, fut Geuffroy à piet devant le gayant qui
tenoit la faulx au poing, et cuida ferir Geuffroy; mais il tressaillist,
et, au retourner, il ferist de l’espée sur la manche de la faulx, si que
il la tronsonna en deux; et le gayant prinst adonc son flayel et en
donna à Geuffroy moult grant coup sur le bassinet, tant que il fut
prezque estourdi. Et adoncques il bouta l’espée au fourrel et vint au
destrier qui gisoit par terre, et prinst la masse d’acier et s’en vint
au gayant, qui voulut enteser son flayal; mais Geuffroy le hasta
tellement que il luy escout le flayal de la main; et, ce voyant, le
gayant mist la main en son sain, où il avoit mis et apporté trois
marteaulx de fer, et en prinst l’ung et le jetta à Geuffroy par grant
ire; et le coup chait sur la manche de la masse auprez du poing, si que
il la fist voler par terre, et saillist, et la leva. Et adonc Geuffroy
traist l’espée et vint au gayant, qui le cuida ferir de la masse d’acier
sur la teste; mais Geuffroy, qui fut fort et legier, tressaillist, et le
gayant saillist, et le coup volla à terre par telle vertu que la teste
de la masse entra plus d’ung piet dedens la terre. Et Geuffroy ferist
adoncques le gayant, sur le bras destre, de l’espée et de toute sa
force; l’espée fut moult bone et bien trenchant, et luy trencha le bras,
si que il vola par terre. Adoncques fut le gayant moult esbahi quant il
eut ainsi le bras perdu; et pourtant il haulça l’espée de l’aultre main,
et cuida ferir Geuffroy au pis; mais il s’en garda bien et le ferist de
l’espée sur la jambe, au dessoubz du genoul, par telle puissance, qu’il
la trencha en deux. Et adonc le gayant chait et jetta ung si
treshorrible et hault cry que toute la vallée en retentist; et bien
l’ouyrent ceulx qui attendoient Geuffroy; mais ilz ne sceurent pas
certainement que ce fut; mais ilz eurent grant merveille de si horrible
son. Et adoncques couppa Geuffroy au gayant les las du heaulme et puys
luy trencha la teste. Et adoncques il prinst son cornet et sonna par si
tresgrant vertu que bien l’ouyrent ses gens qui l’attendoient en la
vallée, et aussi firent aulcuns du pays qui estoient demourez en ladicte
vallée; et adoncques sceurent que le gayant estoit mort, et en louèrent
Nostre Seigneur Jhesucrist devotement. Ilz montèrent sur la montaingne
et vindrent sur le fort, où ilz trouvèrent Geuffroy qui crioit à ceulx
du pays: Jamais ce triste ne vous tiendra en ses patis; il n’a à present
talent de le vous demander. Et quant ilz apperceurent le corps du gayant
et la teste qui estoit d’aultre part, ilz furent tous esbahis de sa
grandeur, car il avoit bien .xv. piez de long, et disdrent adonc à
Geuffroy qu’il avoit oultrage de soy avoir mis en si grant peril d’avoir
osé assaillir ung si grant deable. Par ma foy, dist-il, le peril en est
passé: car, beaulx seigneurs, je vueil bien que vous sachiés que jamais
ne commenceroit, ne seroit nulle chose assommée, et faut avoir en
chascune chose commencement et moyen que la fin viengne et qu’elle
prengne fin.
Comment Froimond, frère de Geuffroy, fut rendu moyne à Maillières.
Moult furent adonc les chevaliers esbahis, comme nous racompte
l’istoire, de ce que Geuffroy avoit occys le gayant, et aussi furent-ilz
de la grandeur du gayant, et fut tantost la nouvelle espandue parmy le
pays, et aussi ès pays marchissans entour. Et aussi Geuffroy transmist à
son père, par deux de ses chevaliers, la teste d’icelluy gayant, et
entretant il s’en alla esbatant parmy le pays, où il fut bien festoyé et
receu à grant joye, et luy fist-on de moult riches presens. Or cy vous
laisseray à present de parler de luy, et vous diray de Froimond, son
frère, qui tant pria son père et sa mère qu’ilz luy accordèrent qu’il
seroit rendu moyne à Maillières, et y fut vestu par le consentement de
son père et de sa mère, et en fut l’abbé moult joyeulx, et aussi fut
tout le couvent. Et sachiés qu’ilz furent leans jusques au nombre de
cent moynes, à compter l’abbé; et, se lors ilz eurent grant joye de la
venue Froimond, ilz eurent depuys grant douleur, comme vous orrez
ci-après racompter. Mais sachiés que ce ne fut mie pour le fait de
Froimond, car il estoit moult devot, et fut tant comme il fut leans de
moult estroite vie; mais pour raison de luy il advint leans une
merveilleuse adventure, ainsi comme vous orrez ci-aprez. Il est vray que
les deux chevaliers que Geuffroy avoit envoyé par devers son père porter
la teste du gayant Guedon firent tant qu’ilz vindrent à Marment, où ilz
trouvèrent Raimondin, et luy presentèrent la teste du gayant, de par
Geuffroy, dont il fut moult joyeulx; et fut la teste moult regardée, et
s’esmerveilloit chascun comment Geuffroy l’avoit osé assaillir. Et adonc
Raimondin fist escripre à Geuffroy une lettre comment son frère Froimond
estoit rendu moynne à Maillières. Helas! tant mal fist que ce fut la
cause de la triste douleur de la partie de sa femme, dont puys n’eut
joye au cueur, ainsi comme vous orrez ci-aprez. Vray est que Raimondin
fist adoncq beaulx dons aux chevaliers, et leur bailla la lettre, et
leur dist qu’ilz luy saluassent Geuffroy et qu’ilz portassent la teste
du gayant à Melusine, qui estoit à Nyort, car ilz ne se tordoient de
gaires. Et adoncques se partirent les deux chevaliers, et tirent tant
qu’ilz vindrent à Nyort, où ilz trouvèrent leur dame, et la saluèrent de
par son filz Geuffroy, et luy presentèrent la teste du gayant, dont elle
fut moult joyeuse, et l’envoya à La Rochelle, et fut mise sur une lance
à la porte Guiennoise; et donna Melusine aux deux chevaliers de moult
riches dons. Et eulx aprez prindrent congié et s’en allèrent vers la
tour de Monjouet, où Geuffroy se tenoit voulentiers. Et cy se taist
l’istoire et parle d’une autre chose.
L’istoire nous dist que la nouvelle fut tantost espandue par moult de
pays comment Geuffroy à la grant dent avoit occis le gayant Guedon en
bataille, et en furent moult esbahys tous ceulx qui en ouyrent parler;
et pour lors regnoit en Northobelande ung gayant qui avoit nom Grimault
et estoit le plus cruel que on eut oncques mais veu; et sachiés qu’il
avoit .xvii. piedz de hault, et celluy grant dyable se tenoit emprez une
montaigne qui est nommée Brumblenlio. Et sachiés de vray qu’il avoit
destruict tout le pays d’illec environ, et tant qu’il n’y avoit personne
qui osast habiter à .viii. ou à .ix. lieues prez, et estoit tout le pays
gasté, car les gens y avoient tout abandonné, et, de fait, luy avoient
tout laissé. Or advint qu’ilz ouyrent les nouvelles, en celluy pays,
comment Geuffroy avoit occis et destruict le gayant Guedon; adonc ilz
eurent conseil qu’ilz envoieroient devers Geuffroy et qu’ilz luy
offriroient, se il les vouloit delivrer de ce cruel murtrier, tous les
ans qu’il viveroit, .x. mille besans d’or, et que, se il avoit hoir
masle de son corps, qu’il possederoit d’hoir en hoir tant qu’il
viendroit de lignée en lignée de fille, mais lors en vouloient estre
quites. Dont ilz eslirent huict messagiers des plus notables du pays, et
les envoièrent devers Geuffroy. Et adoncques chevauchèrent tant qu’ilz
vindrent à Monjouet, et là le trouvèrent et luy comptèrent leur
messaige. Et quant Geuffroy les entendist, il leur respondist
promptement: Beaulx seigneurs, je ne reffuse pas l’offre que vous m’avez
faicte; nonobstant, se je n’eusse maintenant eu nouvelles de vous,
sachiés bien que tout sans cela je fusse ores allé combatre le gayant
pour aulmosne et pour pitié du peuple qu’il destruict, et aussi pour
honneur acquerir. Sachiés que je m’en iray tantost avecques vous sans
nul delay, et, à l’aide de Dieu, je pense à exillier le gayant. Et ceulx
l’en mercièrent moult.
Comment le messagier de Raimondin vint devers Geuffroy en Guerende.
Lors vindrent les deux chevaliers qu’il avoit envoié devers son père, et
le saluèrent moult honnourablement de par son père et de par sa mère, et
luy comptèrent la bonne et joyeuse recueille et les beaulx dons qu’ilz
avoient eu. Par foy, dist Geuffroy, beaulx seigneurs, ce me plaist. Et
puys luy baillèrent les lettres de par son père. Et Geuffroy les prinst
et rompist la cire, et vist la teneur des lettres faisant mention
comment Froimond, son frère, estoit rendu moyne à Maillières. Adoncques
Geuffroy se courouça et monstra si cruel samblant qu’il n’y eut oncques
si hardi qui autour de luy osast demourer, mais vuidèrent tous la place,
excepté les deux chevaliers et les ambassadeurs de Northobelande.
En ceste partie nous dist l’istoire que, quant Geuffroy congneut les
nouvelles de Froimond, son frère, qui estoit vestu moyne à Maillières,
qu’il fut si doulent que à peu qu’il ne saillist de son sens. Et sachiés
de vray que mieulx sambloit estre en fourcenerie que aultre chose. Adonc
il parla en hault et dist: Comment! monseigneur mon père et madame ma
mère n’avoient-ilz pas assez pour Froimond mon frère faire riche, et luy
donner de bon pays et de bonnes fortresses, et de le richement marier,
sans le faire moyne? Par le dent Dieu, ces moynes flatteurs le
comparront, car ilz l’ont enchanté et surtrait leans pour en mieulx
valoir, et, comment qu’il soit, il ne s’en partira jamais. Par Dieu, il
ne me despleut oncques mais tant. Par la foy que je doibz à Dieu et à
tous ceulx à qui je doibs foy, par toy, je les paieray tellement que
jamais ne leur tiendra de faire faire moyne. Adonc dist aux embassadeurs
de Northobelande: Seigneurs, il fault que vous m’atendez cy jusques que
je retourne, car il me faut aller à ung mien affaire qui moult fort me
touche. Et ceulx qui l’ouyrent garmenter luy disdrent: Monseigneur, il
soit à vostre voulenté. Lors fist Geuffroy monter à chevau ses dix
chevaliers, et aussi il s’arma et monta à chevau, et se partist de
Monjouet esprins de moult grant couroux et de grant hayne contre l’abbé
et les moynes de Maillières. Et pour lors estoient l’abbé et ses moynes
en chappitre. Et Geuffroy, venu au lieu, entra, l’espée çainte à son
costé, audit chappitre, et, quant il vit l’abbé et ses moynes, si leur
dist tout hault: Comment! ribaulx moynes, qui vous a donné la hardiesse
d’avoir enchanté mon frère tant que par vostre faulce cautelle vous
l’avez fait devenir moyne? Par le dent Dieu, mal le pensates, car vous
en beuvrez ung mauvais hanap. Ha, ha, sire, dist l’abbé, pour Dieu
mercy, vueillez vous informer de raison; par mon createur, ne moy ne
moyne qui soit ceans ne luy conseillasmes oncques. Adonc saillist
Froimond avant, qui bien cuidoit appaisier l’ire de Geuffroy, et luy
dist: Mon chier frère, par l’arme que j’ay à Dieu rendue, il n’y a
personne ceans qui oncques me le conseillast, que je le ay fait de mon
propre mouvement, sans conseil d’aultruy et par droite devotion. Par mon
chief, dist Geuffroy, si en seras paié avec les aultres; il ne me sera
jà reprouché que j’aye moyne frère; et adoncques il saillist hors, et
tira bon huys à luy, et le ferma bien et fort, et fist à toute la
maisnie de leans apporter feurre et buche, et aprez fist bouter le feu,
et jura Dieu que il les arderoit tous là dedens. Adoncques vindrent les
dix chevaliers avant, qui moult le blasmèrent, et disdrent que Froimond
estoit en bon propos, et que encore par son bien fait et sa prière il
pourroit bien faire moult grant allegement aux ames de ses amis. Par la
dent Dieu, dist Geuffroy, ne luy ne moyne de leans ne chanteront jamais
messe ne matine que tous ne les arde. Adoncques s’en partirent les dix
chevaliers de luy, et luy disdrent qu’ilz ne vouloient pas estre
coulpables de ceste mesprison comme de ardoir la maison de Dieu et tous
ses serviteurs sans nulle cause.
Comment Geuffroy au grant dent ardist l’abbaye de Maillières, l’abbé et
les moynes.
En ceste partie dist l’istoire que Geuffroy, si tost que ses chevaliers
furent partis d’avecques luy, il prinst du feu et une lampe ardant qui
estoit en l’eglise, et aprez il bouta le feu au feurre, et tantost la
buche qui y estoit fut esprise de feu. Là povoit-on veoir et ouyr moult
grant pitié, car, incontinent que les moynes sentirent le feu, ilz
commencèrent à faire trespiteux cris et tresamères et douloureuses
plaintes; mais ce ne leur valut riens; ilz reclamoient Jhesucrist et luy
prioient devotement qu’il eut mercy de leurs ames, car des corps estoit
neant. Que vauldroit le long compter? il seroit bien long; il est bien
vray que tous les moynes furent ars, et bien la moetié de l’abbaye,
avant que Geuffroy se partist de là. Ce fait, il vint à son chevau et
monta sus, et, quant il vint aux champs, il se retourna vers l’abbaye et
commença à regarder le grant meschief et le dommaige qu’il avoit fait.
Adonc commença à gemir et à soy plaindre douleureusement en disant en
ceste manière: Faulx, mauvais, desloyal, proditeur, ennemy de Dieu,
vouldroyes-tu que on te fist ce que tu as fait aux vrays serviteurs de
Dieu? Certes non. Et moult d’aultre laidure se disoit, si que n’est
homme qui peut penser le desconfort et la desesperance qu’il prinst,
s’il ne l’avoit ouy ou veu; et croy bien que de fin ennuy il se fut
occys de son espée pour le desconfort qu’il prinst en soy, se ne fut que
les dix chevaliers y vindrent d’aventure sur luy, qui bien l’avoient ouy
en sa grant douleur garmenter, gemir et plaindre. Adoncques luy dist
l’ung des chevaliers: Ha, ha, sire, c’est trop tart repenti quant la
follie est faicte. Adoncques, quant Geuffroy ouyt ceste parolle, il eut
encores plus grant despit que devant; mais il ne daigna oncques
respondre au chevalier; ains chevaucha si fort vers la tour de Monjouet
que à grant paine luy peurent ses gens tenir route; et tant erra qu’il y
vint. Adonc fist son appareil pour aller avec les embassadeurs de
Northobelande, et le lendemain s’en partist, et tourna son chemin avec
les embassadeurs où ilz le devoient mener, et ne mena avecques luy que
ses dix chevaliers et son harnoys et les leurs. Et cy s’en taist
l’istoire.