Damas moult bien la journée depuis qu’il eut rallié tous ses gens. Lors
vint Geuffroy de Lusignen qui leur couroit sus d’ung costé, et d’aultre
le maistre de Rodes; là eubt maint Sarrazin occis. Que vault le long
compte? Ilz se sentoient assaillis de tous costez; si ne se peurent plus
tenir et se commencèrent à desconforter. Et quant le souldan perceut sa
perte, il issist de la bataille et tourna la targe derrière le dos et
ferit le chevau des esporons, et s’en alla grant alleure vers l’ost des
paiens; et Geuffroy estoit à ce costé, qui bien l’aperceut aller, et
bien veoit à son riche harnois que c’estoit, et qu’il convenoit que ce
fut ung des grans seigneurs des Sarrazins. Lors brocha le chevau des
esporons aprez le souldan, et luy escrie: Retourne devers moy, ou tu es
mort; car je auroie grant vergoingne se je te feroie par derrière; et
toutesfois, se tu ne te retourne, faire le me convient. Et quant le
souldan oy ce mot, si hurta le chevau des esporons plus fort que devant.
Et adoncques le chevau si s’en va si roidement qu’il sambloit que ce fut
fouldre qui descendit du ciel; et Geuffroy s’en alla aprez grant erre,
et estoit moult doulent de ce que il ne le povoit ataindre; et
toutesfois il l’approcha fort, et luy escria: Sarrazin, tu es faulx
recreant, quant tu es si fort monté et si noblement armé, que t’enfouys
pour ung homme seul; retourne, ou je te occiray en fuyant, combien que
je le fais moult enuis. Adoncques quant le souldan oyt dire à Geuffroy
qu’il s’enfuyoit pour ung seul homme, il en eut en soy-mesmes grant
vergongne. Et adoncques se retourna à la cornire du bois prez de l’ost,
au propre lieu où Geuffroy avoit mis et assis l’embuche la matinée;
adoncques il arresta le chevau et s’en retourna devers Geuffroy, et
joindist la targe au pis, et mist la lance sur la faulce, et demanda à
Geuffroy qui venoit de grant randon: Dy, va, cristien, qui es-tu, qui si
hastivement me suys? Par Mahon, tu pourras bien avoir fait ton dommaige.
Et Geuffroy luy respondist ainsi: Je pense bien à estre venu pour le
tien; mais puys que mon nom veulz sçavoir, je le te diray, car pour toy
ne le veulz-je pas celler; je suys Geuffroy au grant dent, frère au roy
Urian et Guion, roy d’Armanie. Et tu, qui es? Par Mahon, dist le
souldan, et tu le sçauras; je suys souldan de Damas. Et sachies que je
ne fusse pas si joyeulx qui m’eut donné cent mille besans d’or comme je
suys de t’avoir trouvé si à mon aise; car tu ne me peus eschapper; je te
deffie de par Mahommet mon dieu. Par mon chief, dist Geuffroy, ne toy ne
ton dieu ne prisé-je pas ung chien pourri. Car tantost me trouveras de
plus prez à la pute estrainne; se il plait à Dieu mon createur, tu ne me
eschapperas mie.
Or dist l’istoire que les deux barons, qui furent de noble cœur et de
haulte puissance, se eslongnèrent l’ung de l’aultre et joindirent leurs
targes contre leurs pis, et brandirent leurs lances, estraingnans le
costé et embrochèrent leurs heaulmes ès chiefz, comme vaisseaulx espers
et durs au mestier d’armes, et laissèrent contre les chevaux tant comme
ilz peurent, et vindrent ferir des fers des lances agus et trenchans sur
le comble de l’escu par telle manière qu’il n’y eut nerf qui ne fut
percé de part en part; les fers des lances vindrent joindre sur les
pièces d’acier de si grande force qu’il n’y eut si bon chevau qui ne
chancellast; le souldan ploya ung peu l’eschine, et vola sa lance en
pièces; et la lance Geuffroy estoit de plançon de fresne moult fort, et
y emploia toute sa force; mais oncques ne peut empirer la pièce;
toutesfois le souldan fut tellement ataint qu’il convint le maistre et
le chevau voler par terre, et fut tellement estourdi qu’il ne veoit ne
entendoit. Adoncques Geuffroy cuida descendre pour sçavoir en quel point
il estoit; mais adonc il apperceut venir bien .lx. Sarrazins qui luy
escrièrent: Par foy, faulx cristien, vostre fin est venue. Et quant
Geuffroy l’entendist, il brocha le chevau des esporons et brandit la
lance; et le premier qu’il ataindit il le fit voler par terre tout mort.
Ainçoys que la lance luy faulsist, il tira l’espée et l’empoingna
fermement; et qui eut là esté il eut veu vaillance de cœur d’omme en
deffendant sa vie; et abatoit Sarrazins autour de luy, car la place
estoit toute vermeille de sang; et ilz luy jettoient lances et dars, et
le painnoient moult fort de l’aterrer; et adonc le souldan revint à soy
et se redressa sus, tout estourdi, comme se il venit de dormir, en
sursault; il advisa de costé luy, et monta, et regarda la bataille, et
bien advisa Geuffroy qui lui faisoit moult grant occision de Sarrazins;
et estoit Geuffroy navré en plusieurs lieux. Adonc s’escria le souldan:
Avant, frans Sarrazins; par Mahon, s’il nous eschappe je n’auray jamais
le cœur joyeux; car qui cestuy pourroit avoir affiné, le demourant ne
seroit gaires à doubter. Adoncques Geuffroy fut assailly de toutes pars,
et il se deffendoit hardiement, et tant que nul Sarrazin l’osoit
attendre, mais luy jettoient de loingz lances et dars, et luy jettoient
sajettes de pluiseurs lieux; mais il ne sambloit pas qui luy en fut de
riens, mais leur couroit sus comme loup famileux sur les brebis. Par
Mahon, dist le souldan, ce n’est pas ung homme, mais ung grant diable,
ou le dieu des cristiens qui cy est venu pour destruire nostre loy. Et
pour vray en ceste adventure fut Geuffroy bien par deux heures.
En ce peril et painne fut Geuffroy tant que le nouvel chevalier qui
avoit esté avec luy en Guerlande, lequel l’avoit bien veu partir aprez
le souldan, lequel le sievyt bien à deux cens bassines, car il l’amoit
parfaictement. Et adoncques, quant il approcha du bois, il apperceut la
bataille et vit le souldan qui moult se penoit de dommager Geuffroy, qui
se combatoit seul aux gens Mahommet. Mauldit soit-il qui ne luy aidera
maintenant de tout son povoir! Benoit soit-il de Dieu! Et ceulx
respondirent: Mal ont Sarrazins rencontré sa venue. Adoncques brochèrent
les chevaux tous ensemble et vindrent à la bataille. Mais aussi tost que
le souldan apperceut le secours, il brocha le chevau des esporons et
s’en alla vers l’ost, et laissa ses gens en celle adventure, qui fut
telle que oncques puis n’en vit pié en vie, car tantost furent mors et
occis. Adoncques, quant Geuffroy vit le nouvel chevalier qui l’avoit si
bien secouru, il le mercia treshumblement et luy dist: Mon ami, telles
roses fait-il bon mettre en son chappel. Le sire qui a son hostel garni
de telle chevalerie et de gentilesse, amant et craignant honneur, doibt
seurement reposer. Sire, dist le nouvel chevalier, je n’ay fait chose
dont vous me devez point de guerdon, car tout preudomme doibt prendre
garde de l’onneur et du prouffit de son maistre et de son seigneur; et
donc, puis que c’est chose deue, il ne chiet point de guerdon. Mais
partons d’icy, il est bien temps de reposer, vous avez assez fait
journée qui doibt bien souffire, et aussi nous sommes peu de gens et
prez de nos anemis, qui ont grant puissance, et si avez mestier que vous
plaies soient visitées, et aussi il me semble qu’il vault mieulx que
nous retournons vers l’ost de nostre voulenté que par force. Il nous
convient retourner, car il n’est mie doubte que qui retourne fuiant ou
chassé de ses ennemis, qu’il ne peut avoir ce sans blasme, combien que
on dit souvent qu’il vault mieulx fuyr que une folle attente. Adonc
Geuffroy, qui sceut bien que à bon droit le disoit, luy respondist
ainsi: Beau sire, nous croirons à ceste fois vostre conseil. Et s’en
partirent de la place, et s’en allèrent vers leurs logis, et trouvèrent
en leur chemin les champs jonchez de Sarrazins tous mors. Et sachiés que
les Sarrazins perdirent celle matinée plus de .xxv. mille Sarrazins, qui
furent tous mors par faitz d’armes, que on reporta en l’ost que
cristiens faisoient, et s’enfuyrent d’aultre part bien .xl. mille. Et
sachiés que le caliphe et les deux souldans et le roy Anthenor et
l’admiral de Cordes ne trouvèrent, de sept vingz mille Sarrazins qui
estoient au soir, que quatre vingz mille, dont ilz furent tous esbahis.
Or diray de Geuffroy, qui retourna en l’ost, où il fut moult bien
festoié de ses frères et de la baronnie, et furent toutes ses playes
visitées par le mire, qui dist qu’il n’y avoit chose dont il laissast
point l’armer; tous en louèrent Dieu. Or vous diray du souldan.
L’istoire nous dist que quant le souldan fut parti de la ville, il erra
tant qu’il vint à son host, où il trouva ses gens tous esbahis, car ilz
cuidoient qu’il fut mort. Et quant ilz le visrent, ilz luy firent moult
grant joye et reverence, et luy demandèrent comment il avoit exploité.
Par Mahon, dist le souldan, petitement, car mes gens sont tous mors. Et
incontinent le souldan se desarma et leur compta toute l’adventure, et
reposèrent les deux hostz celle nuyt sans courir l’ung sur l’autre.
En ceste partie nous dist l’istoire que le tiers jour pour matin firent
armer nous gens tout leur host par batailles, et laissèrent gardes pour
garder les logis et les navrez, dont aulcun en y avoit de mors, mais non
gaires, et s’en allèrent cheminant, les banières au vent, en bataille
rengée. En l’avant-garde estoit Geuffroy et le maistre de Rodes et leurs
gens, et bons arbalestriers sur les elles; et en la grosse bataille
estoit le roy Urian, et en l’arrière-garde Guion. Et tant exploitèrent
qu’ilz virent l’ost des Sarrazins. Adoncques là eubt grant effroy, et
les Sarrazins crioient à l’arme; mais avant qu’ilz peussent estre
ordonnez, Geuffroy et le maistre de Roddes se ferirent ès logis et y
firent grant occision; et reculèrent les deux souldans, le caliphe,
l’Anthenor et l’admiral de Cordes, tout hors de leur logis; et là
ordonnèrent leurs batailles; et nos gens passèrent parmy leurs tentes
sans y arrester, prendre ne piller quelque chose, car ainsi estoit crié
sur la hart. Adonc ilz visrent leurs ennemis rengez sur les champs, lors
leur coururent sus. Là eut moult grant et horrible mortalité aux
batailles assemblées; bien assailloient cristiens et bien deffendoient
Sarrazins. Là eut moult grant noise et moult grant triboulement; l’ung
crioit Damas, l’aultre Barbarie, l’aultre Bandas, l’aultre Antioche,
l’aultre Cordes, et nos gens crioient Lusignen. Là eut mains mors
renversez l’ung sur l’aultre; les batailles furent assamblées toutes en
une. Là firent les trois frères tant d’armes, que tous ceulx qui les
veoient en estoient tous esbahis. Le souldan de Damas et le souldan de
Barbarie apperceurent les trois frères qui faisoient grant occision de
Sarrazins; si leur coururent sus atout .xx. mille paiens. Là refforcha
moult fort la bataille, et souffrirent cristiens moult grant affaire et
se reculèrent le long d’une lance. Et quant les trois frères et le
maistre de Rodes les virent courir sur nos gens, ilz en furent moult
doulens. Adonc commencèrent à crier moult fort: Lusignen! Avant, frères,
barons, seigneurs! ceste chienaille ne se peut plus gaires tenir! Adonc
cristiens se revigorèrent et firent une pointe aux Sarrazins. Là fut la
mortalité moult grant, et greigneur assez que devant. A tant vint
Geuffroy parmy la bataille, la targe tournée derrière le dos, et tenoit
l’espée empoignée à deux mains, et vit l’admiral de Cordes qui moult
courroit sur les cristiens; adonc le ferit Geuffroy de telle vertu, à ce
que l’espée fut pesante et dure, et qu’il y mist toute sa force, que
l’espée luy coula jusques à la cervelle, que oncques le bassinet ne le
peut garder, et l’abbatit à terre tout mort. Là fut moult grant la
foulle et la presse des gens, car les deux souldans y amenèrent toute
leur puissance, et cuidoient bien redresser l’admiral, mais cestoit pour
néant, car il estoit jà mort. Adonc vint le roy Urian l’espée au poing,
et advisa le souldan de Barbarie, qui moult le haioit pour son oncle,
qu’il avoit occis en Chippre; adont le roy entoisa l’espée et ferit le
souldan de si grant force qu’il luy envoya le bras tout jus, qu’il ne
tenoit mais que à deux tendans dessoubz l’esselle. Lors, quant il
sentist le coup, il s’en partist de la bataille et se fist mener par dix
de ses hommes à Damas, et là se fist appareiller, et toujours se
combatoient les Sarrazins, car le souldan de Damas, et le caliphe de
Bandas, et le roi Anthenor, les tiennent en vertu. Là eut moult grant
douleur et moult grant pestilence, et sachiés de vray que les cristiens
y eurent moult grant dommaige; et aussi, comme il est trouvé en la vraye
histoire, furent les payens dommaigez, et firent perte de leurs gens de
bien .xl. mille Turcs; et dura la bataille jusques au soir, qui se
partirent et se retrairent chascun en son logis, et le lendemain au
matin se retrait le caliphe et le roy Anthenor dedens Damas, avec eulx
le remanant de leurs gens; et quant le roy Urian et nous gens le
sceurent, ilz s’en vindrent loger devant Damas. Et sachiés bien qu’ilz
estoient affoiblis et en avoit la plus grant partie de navrez. En tel
estat se reposèrent jusques à huict jours, sans assault ne escharmouche
faire à la ville, ne ceulx de dedens ne firent en celluy temps aulcune
saillie sur l’ost des cristiens.
L’istoire nous dist que moult fut le roi Urian et ses frères et le
maistre de Rodes courroucez de la perte de leurs gens, et bien veoient
se les Sarrazins criassent point de gens nouveaulx qu’il leur en
pourroit bien mal venir; car ilz avoient bien perdu huict mille de leurs
gens, que ungz que aultres. Et d’aultre part furent les souldans en la
ville moult esbahis; car ilz ne sçavoient pas la perte que les cristiens
avoient eue. Et eurent conseil qu’ilz requerroient au roi Urian journée
de traictié sur forme de paix, et ilz le firent. Et le roy eut conseil
qu’il l’accorderoit; et fut la journée assignée par accord au tiers jour
entre les logis et la ville; et furent les trèves données ce pendant, et
eurent bons obstages. Et adonc vindrent ceulx de la ville en l’ost
marchander, achetter et vendre de leurs marchandises. Lors vindrent à la
journée les Sarrazins et leur conseil; et d’aultre part vint Urian et
tous les barons de l’ost des cristiens et parlementèrent de moult de
choses l’ung avec l’autre ensamble; et tant firent de chascune part
qu’ilz furent d’accord parmy ce que les Sarrazins leur donneroient tout
ce qu’ilz avoient froyé par le voyage, et aussi pour eulx en retourner
dont ilz estoient venus; et que chascun an ilz deveroient payer au roy
Urian .xxx. mille besans d’or, et furent entre les deux parties trèves
jusques à cent ans et ung jour; et en furent donnez chartres et lettres,
et seellées. Et ce convenant le souldan de Barbarie, qui fort se douloit
de l’espaulle que le roy Urian lui avoit blessée, et le roy d’Antioche,
ratiffièrent que jamais ne porteroient dommaige au roy Urian, au roy
Guion et au maistre de Rodes, ne à leurs gens; et se aultres roix
sarrazins leur vouloient faire dommaige, que ilz leur feroient assavoir,
si tost qu’il viendroit à leur congnoissance. Et parmy ce, le roy Urian
leur promist que s’ilz avoient guerre à nul roy sarrazin pour ceste
cause, que il leur viendroit aidier à tout sa puissance; et pareillement
le promirent le roy Guion et le maistre de Rodes. Et ainsi fut fait
l’accord, et se retirèrent les frères et leurs gens au port de Iaphes;
et les convoièrent le souldan de Damas et le caliphe de Bandas et le roy
Anthenor et moult d’aultres nobles Sarrazins. Et estoit le souldan
enamouré de Geuffroy, et luy tenoit toujours compaignie, et s’ouffroit
de luy faire plaisir le plus qu’il povoit faire. Et Geuffroy l’en
mercia. Puys ledit souldan mena Geuffroy en Jhérusalem, qui n’estoit pas
encore reparée de la destruction que Vespasien et Titus, son filz, y
avoient fait, quant ilz allèrent venger la mort Jhesucrist .xl. ans
aprez le crucifiement, à laquelle vengance ilz donnèrent .xxx. Juifz
pour ung denier, en ramembrance qu’ilz avoient achetté le corps
Jhesucrist .xxx. deniers. Et demoura Geuffroy trois jours au sépulcre en
dévotion; et cependant y allèrent le roy Urian et le roy Guion, ses
frères, et le maistre de Rodes, et moult grant foison de cristiens.
En ceste partie dist l’istoire que tant sanglèrent Geuffroy et ses gens
par la marine, qu’ilz arrivèrent ung soir à la Rochelle, où il fut bien
festoié; et lendemain s’en partist et alla tant par ses journées qu’il
vint à Marment, où il trouva son père et sa mère, qui jà sçavoient
comment luy et ses frères avoient besongné oultre mer; et festoièrent
moult Geuffroy ses frères, et tint Raimondin moult grant cour, et donna
de beaulx dons à tous ceulx qui avoient esté avec Geuffroy en celluy
voyage; et dura bien la feste par l’espace de huict jours; et au
neufiesme jour s’en partirent, et tindrent chascun d’eulx pour contens.
Or advint en celluy temps qu’il y avoit ung grant gayant en Guerende,
qui accueilloit ung grant orgueil, et par sa force il mist tout le pays
à patis jusques en la Rochelle; et en estoient les gens du pays moult
chargez, mais ilz n’en osoient mot sonner ne riens dire. Nouvelle en
vint à Raimondin, qui moult en fut doulent; mais il n’en monstroit
samblant, de paour que Geuffroy ne le sceut, pour doubte qu’il n’alast
combatre le gayant; car il le congnoissoit de si grant cueur qu’il ne
laisseroit point qu’il n’y allast; mais il ne peut estre si cellé que
Geuffroy ne le sceut. Et venu à sa congnoissance il dist: Et comment
diable, mes deux frères et moy avons tant fait que nous avons treu du
souldan de Damas et ses complices, et ce matin, qui est seul, tiendra le
pays de mon père à patis? Par mon chief, mal le pensa, car il luy
coustera moult chier; et jà n’y laissera aultre gaige que la vie.
Adoncques vint à son père, et luy dist: Monseigneur, j’ay grans
merveilles de vous, qui estes chevalier de si hault affaire, comment
vous avez tant souffert de ce matin Guedon le gayant qui a mis vostre
pays de Guerende à patis, et l’aultre pays, tant à vous comme à aultruy,
jusques à la Rochelle. Par Dieu, monseigneur, c’est honte pour vous.
Adonc, quant Raimondin l’entendist, si luy dist: Geuffroy, beau sire,
sachez qu’il n’y a gaires que nous n’en sçavons riens; et ce avons-nous
souffert jusques à vostre joyeuse venue; car nous ne voulons pas
troubler la feste; mais ne vous en chaille, car Guedon sera bien paié de
sa deserte; jà luy occist mon père son aieul en la conté de Ponthiène,
comme on m’a dist en Bretaigne, quant je y fus combatre Olivier du Pont
de Leon, pour la traïson que Josselin son père avoit faicte à Henri de
Leon.
Adoncques respondist Geuffroy: Ne sçay ne vueil enquester des choses
passées; puys que mes predecesseurs en ont eu l’onneur et en sont venus
au-dessus il me souffist; mais de present, ceste injure sera bien tost,
se Dieu plaist, amendée. Monseigneur, il ne vous en fault jà mouvoir;
pour un tel ribault, par le dent Dieu, je n’y meneray que dix chevaliers
de mon hostel pour moy tenir compaignie, non pour aide que je vueil
avoir contre lui, mais pour moy tant seullement acompaignier pour mon
honneur; et à Dieu vous commant, car je ne fineray jamais que je l’auray
combatu corps à corps; ou il m’aura, comment qu’il soit, ou je l’auray,
au plaisir de Dieu. Et quant Raimondin entendist ceste parolle, il fut
moult iré et luy dist: Puys qu’il ne peut estre aultrement, va t’en à la
garde de Dieu. Et adoncques il prist congié de son père et de sa mère,
et se mist en chemin luy onzième de chevaliers, et s’en alla vers
Guerende, là où il pensoit plus tost trouver le gayant Guedon; et par
tout enquestoit de luy, et en enquestant, bien est vray que on luy en
dist nouvelles, et luy demanda-on pour quoy il le demandoit. Par foy,
dist Geuffroy, je luy apporte le patis qu’il a pris par son fol oultrage
sur la terre de monseigneur mon père, qui est en la pointe du fer de ma
lance; car jamais, tant que je vivray, n’aura aultre patis, et en deusse
morir en la painne. Adoncques, quant les bonnes gens l’ouyrent ainsi
parler, ilz luy disdrent: Par ma foy, Geuffroy, vous vous entremettés de
grant folie; car cent telz comme vous estes ne luy pourroient durer. Ne
vous chaille, dist Geuffroy; n’en ay jà doubte; laissez moy en avoir la
paour tout à par moy. Et ceulx se teurent et ne l’osoient couroucer, car
ilz doubtoient trop la fierté dont il estoit plain, et le menèrent à une
lieue de son recept et luy disdrent que tantost le pourroit trouver. Et
il leur respondist: Et je le verray moult voulentiers, car pour le
trouver suys-je cy venu. Et si se taist l’istoire de plus parler de
Geuffroy, et commence à parler de Raimondin et Melusine.
L’istoire nous tesmoingne que Raimondin et Melusine estoient à Marment,
et vint à ung samedi que Melusine se abscondist celluy jour; et
Raimondin, comme est dit, lui avoit promis que jamais le samedi ne se
metteroit paine de la veoir, et aussi n’avoit-il fait jusques à celluy
jour, et n’y pensoit à nul mal ne aultre chose quelconques de nulle
presumption de mauvaisetié, fors tant seullement que bien. Or fut vray
que ung peu devant disner luy vindrent nouvelles que son frère, le conte
de Forestz, le venoit veoir, dont il fut joyeulx; mais depuys il en fut
moult couroucé, ainsi comme cy aprez vous orrez en la vraye histoire.
Adoncques Raimondin fist grant appareil et moult noble pour recepvoir
son frère; car moult estoit joyeulx de sa venue. Pour fin de compte, et
à brief parler, il vint à luy encontre, et le receupt moult liement, et
aprez allèrent à la messe, et, le service divin fait, ilz vindrent en la
salle et lavèrent leurs mains et se assirent et furent moult bien
servis. Las! orrez se commença une partie de la douloureuse tristesse;
car Raimondin ne pensoit à nul mal, et toutes fois son frère ne s’en
peut tenir qu’il ne lui dist et demandast sa femme, et fut la manière
telle: Mon frère, où est ma sœur? Faictes-la venir avant, car j’ai moult
grand desir de la veoir. Beau frère, dist Raimondin, elle est
embesoingnée quant est pour au jour d’uy, et ne la povez veoir; mais
demain la verrez et vous fera bonne chière. Adonc quant l’autre oyt
ceste responce, il ne se teut pas, mais luy dist ainsi: Vous estes mon
frère, je ne vous doibs pas celler vostre deshonneur. Or, beau frère, je
vous diray: le commun langaige court que tous les samedis elle est avec
ung aultre en fait de fornication; ne vous n’estes mie si hardi, tant
estes aveuglé d’elle, de enquerre ne de sçavoir où elle va; et les
autres dient et maintiennent que c’est une esperit fae, qui tous les
samedis fait sa penitence. Or ne sçay lequel croire; pour ce que vous
estes mon frère, je ne vous doibs pas celler votre deshonneur; et pour
ce suys-je cy venu pour le vous dire. Adonc quant Raimondin entendist
ces motz, il bouta la table en sus de luy et entra en sa chambre tout
espriz d’ire et de jaleuzie; et prinst son espée qui pendoit à son
chevet et la çaindist, et alla au lieu où il sçavoit bien que Melusine
alloit tousjours le samedi, et trouva un moult fort huys de fer, et qui
estoit bien espès: et sachiés de vray que oncques mais il n’avoit esté
si avant. Adonc quant il apperceut l’uys, il tira l’espée, et mist la
pointe encontre, qui moult estoit dure, et tourna et vira tant qu’il
fist ung pertuis; et adonc regarda dedens et vit Melusine qui estoit en
une moult grande cuve de mabbre, où il avoit degrez jusques au font. Et
estoit la cuve de la grandeur bien de .xv. piés autour, et au quarré il
y avoit allées bien de cincq piés d’espès large; et là se baignoit
Melusine, et faisoit sa penitence en l’estat que vous orrez cy aprez.
Comment Raimondin, par l’admonestement de son frère, regarda Melusine sa
femme estant au baing, et comment il en fut couroucé contre son frère.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant vira et ravira Raimondin,
qu’il fist un pertuys en l’uys, de la pointe de son espée, par quoy il
peut adviser tout ce qui estoit dedens la chambre, et vit Melusine qui
estoit en la cuve jusques au nombril en signe de femme, et peignoit ses
cheveulx; et du nombril en bas en signe de la queue d’une serpente
grosse comme ung quaque à harenc, et moult longuement debatoit sa queue
en l’eaue, tellement qu’elle le faisoit bondir jusques à la voulte de la
chambre. Adonc quant Raimondin vit ce, il en fut moult doulent, et dist:
Ma doulce amour, or vous ay-je traye par le tresfaulx enortement de mon
frère, et me suis parjuré envers vous. Adonc il en eut moult grant
douleur en son cueur, et telle tristesse que cueur humain ne pourroit
plus porter. Adonc il courut en sa chambre et prinst de la cire en une
vielle lettre qu’il trouva, et en estouppa le pertuys; et puys il vint
en la salle, où il trouva son frère. Et quant il apperceut, il vit bien
qu’il estoit couroucé, et cuida qu’il eut trouvé quelque mauvaistié en
sa femme; si luy dist: Mon frère, je le sçavoie bien; avez-vous bien
trouvé ce que je disoie? Adonques Raimondin luy escria en ceste manière:
Fuiez d’icy, faulx triste, car vous m’avez fait, par votre tresmauvais
rapport, ma foy parjurer contre la plus loyalle et la meilleure des
dames qui oncques naquit, aprez celle qui porta nostre seigneur
Jhesucrist; vous m’avez apporté toute douleur, et en perdray toute ma
joye. Par Dieu, se je creoie mon cueur, je vous feroie mourir de malle
mort; mais raison naturelle me deffent de ce faire, pour tant que vous
estes mon frère; allez-vous en, ostez-vous d’icy et de devant mes yeulx;
que tous les maistres d’enfer vous puissent convoier en enfer. Et quant
le conte perceut son frère qui estoit en si grant douleur, il saillist
de la salle, et aussi toutes ses gens, et monta à chevau et s’en alla
grant erre vers la conté de Forestz, moult fort doulent et repentant de
sa folle entreprise, car bien sçavoit que Raimondin son frère, ne la
mère, jamais ne le vouldra veoir. Cy vous laisseray de plus parler, et
vous diray de Raimondin, qui entra en sa chambre.