L’istoire nous dist que, demaustiers que Geuffroy faisoit tirer les

chevaux dehors, le rampin advisa les pavières et panons du roy Urian,

qui moult fort escarmouchoit la navire aux Sarrazins, qui riens ne

sçavoient que Geuffroy eut pris terre, car ils avoient prins la barge et

le parfont du port, et le roy et l’admiral de Cordes avoient pris, et

estoient arrivez dessoubz à l’estroit, qui estoit moult aisé à prendre

terre, voire à bien peu de navire. Et lors rencontra le rampin le roy

Guion et ses gens, qui luy demandèrent nouvelles de Geuffroy. Par mon

chief, dist le patron, veez-le là où il a pris terre sur les ennemis, et

les fait entrer par force en Iaphes; allez prendre terre avecques luy,

car il a peu de gens, et Sarrazins ont pris terre. Et velà le roy Urian

qui escarmouche leur navire, à qui je vois anuncer vostre adventure et

la venue de Geuffroy, son frère. Par foy, dist le roy Guion, ce fait à

creancer. Et lors se ferist au havre, et le rampin exploita tant, qu’il

vint au roy Urian et le salua treshaultement, et luy dist toute

l’adventure ainsi comme vous l’avez oye, dont il regracia moult

devotement nostre seigneur. Et adoncques il s’escria à ses gens: Avant,

seigneurs et barons, pensez de bien faire, car nos ennemis ne nous

peuvent eschapper que ilz ne soient ou mors ou pris. Et s’en vindrent

ferir aux navires si roidement, que Sarrazins furent tous esbahis et

issirent hors de leurs navires qui mieulx sceut, et s’en allèrent vers

Iaphes. Et quant le caliphe et le souldan virent leurs gens qui estoient

trais à terre, ilz mandèrent au roy Urian, par un truchement, qu’ils

eussent trèves pour trois jours, et qu’il venist prendre place, et se

logast, et fist refreschier ses gens, et au quart jour on luy livreroit

bataille. Et le roy leur accorda voulentiers, et le fist signifier au

roy Guion et à Geuffroy, ses frères; et estoit jà le roy Guion trait à

terre avec son frère, qui se entrefaisoient grande joye, et se logèrent

au mieulx qu’ilz peurent. Et le roy Urian fist adonc mettre ses gens à

terre, et fist tendre ses logis sur la marine, au devant de sa navire;

et fist venir loger ses frères et le maistre de Rodes avec luy, et fist

leur navire traire emprez la sienne. Adoncques commença la joye à estre

grande entre les frères, et fut leur ost nombré à estre en somme toute

environ .xxii. mille, que archiers, que arbalestriers, que gens d’armes.

L’istoire dist que les deux frères et leurs gens se refreschirent et

s’entrefirent moult grant joye les trois jours durans; mais en ce terme,

le souldan de Damas, qui sceut la venue des cristiens, manda au caliphe

et à ses gens qu’ilz ne se combattissent pas sans luy, et qu’ils

prenissent encores trois jours de trèves, et ilz si firent; et leur

accorda le roy Urian. Et durant icelluy terme les fist le souldan

desloger de nuyt, et s’en vindrent loger en la prarie soubz Damas, pour

traire les cristiens plus avant au pays, car ilz avoient en intention

que jamais pié n’en eschapperoit. Et avoit bien assemblé .xl. mille

paiens, et les aultres estoient bien quatre-vingz mille; ainsi estoient

tous en nombre .vii. vingz mille Sarrazins; et nous gens n’estoient sur

le tout que .xxii. mille. Mais quant ilz sceurent que Sarrazins estoient

partis, ilz furent moult doulens, car bien cuidoient qu’ilz s’en fussent

fuys; mais pour neant s’en doubtoient, car avant trois jours les eurent

en barbe, et leur donnèrent tant d’affaire, qu’ilz furent tous

embesognez d’eulx deffendre. Lors vint ung truchement sur ung dromadère,

qui descendist en la tente des frères et les salua moult sagement; et

les frères luy rendirent son salut; et celluy les regarda tous trois

moult longuement avant qu’il parlast, car moult se donnoit merveilles de

la grant fierté qu’il veoit estre en eulx trois, et par special à

Geuffroy, qui estoit le plus grant et le plus fourni des aultres, sans

comparaison; et veoit la dent qui luy passoit la lèvre de plus d’ung

grant pouce en esquare; il en fut si esbahi que à peine peut-il parler.

Mais toutesfois il dist au roy Urian: Sire roy de Chippre, le caliphe de

Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor d’Antioche, l’admiral de

Cordes et le roy de Dannette vous mandent par moy qu’ilz sont tous pretz

de vous livrer bataille, et vous attendent ès prez qui sont dessoubz

Damas, ès belles tentes et pavillons; et vous mandent que vous y povez

venir seurement loger devant eulx, et pourrez prendre place telle qu’il

vous plaira; et vous donnent trèves depuys que vous serez logez; et

cependant de commun accord vous adviserez place où la bataille se fera;

et par adventure, quant vous aurez vu leur puissance, vous trouverez

aulcun amiable et bon traictié à messeigneurs, car certainement à leur

force ne pourrez contrester, tant sont fors. Et quant Geuffroy entendist

ceste parolle, il luy dist: Va à tes rois, à ton souldan, à ton caliphe,

et leur dis que s’il n’y avoit tant seullement que moy et mes gens, si

les iroie combattre; et leur dis que de leur trève n’avons-nous que

faire. Et quant tu vendras à eulx, dis-leur que je les deffie; et

tantost, toy parti d’icy, je feray assaillir Iaphes et mettre tout à feu

et à flamme, et tout ce que je trouveray dedens de Sarrazins, je les

feray tous mourir; et leur dis, à ton passer à Iaphes, qu’ilz se

pourvoient bien, car je les iray presentement visiter et assaillir.

Quant le truchement oyt ceste responce, il fut tout esbahi, et vint sans

plus dire sur son dromadère et monta; car il avoit si grant paour de la

fierté qu’il avoit veue à Geuffroy, que tousjours regardoit derrière

luy, de paour qu’il avoit de lui qu’il ne le sievist, et dist en

soy-mesmes: Par Mahon, se tous les autres fussent telz, nos gens

recepveroient moult grant perte avant qu’ilz fussent desconfis.

Adoncques il vint à Iaphes et leur dist comment Geuffroy au grant dent

les vendroit tantost assaillir, et qu’il avoit juré qu’il metteroit à

l’espée tous ceulx qu’il y trouveroit. Adonc furent moult esbahis; et

sachiés qu’il s’enfuyt vers Damas bien la moetié des gens de la ville,

et emportèrent leur finance. Et tantost Geuffroy fist sonner ses

trompettes et armer ses gens, et alla incontinent assaillir la ville,

que oncques ne la voullut laisser à faire pour ses frères; et jura Dieu

qu’il y monstera telles enseignes que on congnoistera qu’il aura esté en

Surie. Mais cy se tait l’istoire de luy, et parle du truchement, qui

erra tant qu’il vint au logis des Sarrazins devant Damas.

En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevaucha le truchement son

dromadère, qu’il vint en l’ost devant Damas, et trouva à la tente du

caliphe les deux souldans, le roy Anthenor, l’admiral de Cordes et le

roy Gallofrin de Dannette, et pluiseurs aultres, qui lui demandèrent

nouvelles des cristiens. Et le truchement leur respondit: J’ay bien fait

vostre message; mais quant je eulx dis que quant ilz auroient veu vostre

puissance, que par adventure ilz feroient bon traictié à vous, et que à

vous ne à vos gens ne pourroient resister, adonc l’ung d’eulx, qui a

grant dent qui luy sault de la bouche devant, n’atendist pas que le roy

de Chippre respondist, mais dist ainsi: Va dire à tes royx et à ton

souldan que de leurs trèves que faire n’avons, et que se il n’y avoit

seullement que luy tout seul et ses gens, si vous combateroit-il; et me

dist oultre que aussitost comme je vendroie à vous que vous rendisse vos

trèves, et que vous vous gardissiés de luy; et plus, qu’en despit de

vous tous il iroit assaillir Iaphes, et qu’il metteroit le feu partout,

et qu’il feroit tout mettre à l’espée, et aussi que je leur disse au

passer; et ainsi je l’ay fait. Et sachiés que la moetié de ceulx de la

ville sont venus après moy. Et tantost que je fus parti, je oy ses

trompettes sonner pour aller assaillir. Et que pensez-vous que c’est

grant hideur de veoir le maintieng et la fierté du roy Urian, de Guion

et de son frère, et de toutes leurs gens. Sachiés que au samblant qu’ilz

monstrent, il leur samble que vous ne les devez mie attendre, et

especialement celluy au grant dent n’a paour seullement que vous vous

enfuyez devant qu’ilz puissent venir à vous. Et quant le souldan de

Damas l’entendit, il commença à soubzrire, et luy respondist: Par Mahon,

à ce que je puys veoir de vostre hardiesse, vous serez le premier qui

assamblerez la bataille contre celluy au grant dent. A quoy respondist

le truchement: Or soye maudit à l’eure ne au jour que j’en approucheray

que je puisse, qu’il n’y ait une grosse ripvière, ou les tours, ou les

murs de Damas ou de quelque autre fort lieu, entre moy et luy, ou

aultrement Mahon me puisse confondre. Et lors se print chascun à rire de

ceste parolle. Mais tel en rist qui puys en eut pleuré se il eut eu

loisir. Or vous diray que Geuffroy fist: Il fist assaillir Iaphes, et de

fait la print à force, et mist à l’espée tout tant qu’il peut trouver de

Sarrazins, et en fist vuider l’avoir et les garnisons, et porter en

l’ost et aux vaisseaux, et puys fist bouter le feu partout; et, ce fait,

retourna aux logis, et requist à ses frères qu’ilz lui baillassent le

maistre de Rodes et ses gens pour faire l’avant-garde. Et ilz luy

accordèrent; dont le maistre de Rodes fut moult joyeulx; et celle nuyt

se reposèrent jusques au matin.

Le lendemain au matin, comme l’istoire nous tesmoingne, aprez la messe

oye, se desloga l’avant-garde, et puys la grosse bataille et le

sommaige, et puys l’arrière-garde; et fut moult grant noblesse de veoir

partir l’ost en moult belle ordonnance. Adonc vint une espie à Geuffroy,

qui luy dist: Sire, cy à demie-lieue d’icy sont environ mille Sarrazins

qui s’en vont ferir à Baruth pour garder le port de la ville. Auquel

Geuffroy demanda: Me sçauras-tu conduire là? Par ma foy, Sire, dist

l’espie, oy. Adoncques Geuffroy dist au maistre de Rodes qu’il conduist

l’avant-garde, et qu’il bouta le feu partout sur le chemin, affin qu’il

ne faulsist point à le trouver à la trasse de la fumée; et le maistre

luy dist que si feroit-il. Adonc s’en partist Geuffroy avec l’espie; si

s’en alla devant, et apperceut les Sarrazins qui avalloient d’ung

tertre. Et lors luy monstra l’espie les Sarrazins, dont Geuffroy fut

moult joyeulx et hasta ses gens. Et quant il les eubt ratains il jura:

Par dieu, gloutons, vous ne me povez eschapper. Et se ferit entre eulx,

et abbatit le premier qu’il ataindit par terre; puys tira l’espée et

fist merveilles d’armes, et ses gens d’aultre costé. Que vault le long

parler? Sarrazins furent pou, sy ne purent endurer le faitz, et s’en

tournèrent en fuyant vert Baruth, et nos gens aprez. Quant les Sarrazins

de Baruth virent venir les fuyans, ilz les congneurent, et avallèrent le

pont et ouvrirent la barrière et la porte. Et adonc les fuyans entrèrent

dedens. Mais Geuffroy les sievyt si asprement, qu’il entra par la meslée

avecques eulx dedens la ville à bien cinc cens hommes d’armes. Qui

furent esbahis, que Sarrazins? Et quant il fut entré dedens la porte, il

la commanda à garder tant que ses gens fussent venus. Et adonques

commença la bataille à estre moult fière; mais neantmoins Sarrazins ne

peurent durer, et s’enfuyrent vers la porte de Triples, qu’ilz firent

ouvrir; et lors qui avoit bon chevau il ne l’oublia pas, mais ferit des

esporons tant qu’il peut vers la porte de Triples; et les aulcuns qui

furent mieulx montez s’enfuyrent vers Damas; et Geuffroy et ses gens

misrent tout à l’espée et delivrèrent toute la ville des Sarrazins, que

mal soit de piet qui oncques en eschappa, ne qui demourast, que tous ne

fussent mors, sinon ceulx qui s’enfuyrent. Adonc Geuffroy fist jetter

les mors en la mer, et advisa la ville, qui estoit forte à merveilles,

et le chasteau qui seoit sur la mer, et le beau clos garny de belles

tours pour garder la navire. Adonc dist Geuffroy que par ses bons dieux

ce bon port il vouldroit garder pour luy, et y laissa .viii. vingz

arbalestriers et deux cens hommes d’armes de ses gens, et y sejourna

toute celle nuyt; et le lendemain print congié de ses gens, et alla

aprez l’ost au train de la fumée, ainsi qu’il avoit dit au maistre de

Rodes, qui moult avoit grant paour que Geuffroy n’eut aulcun

empeschement; et aussi avoient ses frères, auxquieulx il n’en avoit

riens fait assavoir. Atant se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et

parle des fuyans de Iaphes qui vindrent à l’ost devant Damas, en la

tente du souldan, où les aultres roys estoient, et leur comptèrent moult

piteusement la destruction de Iaphes, et comment cristiens avoient tout

mis à l’espée et arcé la ville. Quant les Sarrazins l’entendirent, ilz

furent moult doulens. Par Mahon, dist le souldan de Damas, moult sont

cristiens durs gens et qui peu doubtent. Ilz voient bien que contre le

grant peuple que nous avons ilz ne pourroient avoir victoire, et font

samblant que point ne nous doubtent ne craignent gaires, non plus que si

nous fussions aussi peu de gens comme ilz sont. Par Mahon, dist le

souldan de Barbarie, se ilz estoient maintenant tous cuitz, et s’il

estoit accoustumé de mengier telle cher, il n’y en a pas assez pour

repaistre nous et nos gens. Par ma loy, se il n’y avoit ores que moy et

mes gens, il n’en repassera jà piet delà la mer. Adoncques quant le

truchement l’ouyt, il ne se peut tenir de parler; toutesfois luy dist

tout hault: Sire souldan, se vous aviés veu maintenant le roy Urian, le

roy Guion son frère, et la contenance et la manière de leurs gens, et la

grant, horrible et ressongneuze fierté de Geuffroy à la grant dent, son

frère, il ne vous prendroit jà voulenté de les menasser comme vous

dictes. Et sachiés bien que avant que la besoingne soit faicte vous

n’aurez pas si bon marché comme vous en faictes maintenant. Et si ay

maintes fois ouy dire que tel menasse qui a aulcunefoys grant paour, et

qui puys est abattu. Adoncques quant le souldan de Damas entendist les

mos du truchement, si luy dist: Par Mahon, beau sire, il y a en vous

grant hardiesse; à ce que je vois, vous vouldriés ores estre institué au

premier front de la bataille pour rencontrer Geuffroy à la grant dent.

Et il luy respondist: Par ma foy, sire souldan, se il n’est rencontré

d’aultre que moy, il peut bien venir seurement, car je tourneray

tousjours le talon devers luy d’une grosse lieue ou de deux de loing.

Adonc commença grande la risée; mais tantost eurent aultres nouvelles

dont ilz n’eurent talent de rire, car les fuyans de Baruth vindrent au

logis et leur comptèrent le dommaige et la pitié de Baruth, et comment

Geuffroy à la grant dent les avoit chassé par force, et tout le

demourant occis. Et par Mahon, sire souldan, sachiés qu’il n’a talent de

fuyr, car il a gaigné Baruth de vivres bien garni, et s’en vient moult

grant erre par decha; et ne voit-on que feu et flamme par tout le pays,

et sont tous les chemins plains de Sarrazins mors. Adonc quant le

souldan de Damas l’entendit, il fut moult doulent. Par Mahon, dist-il,

je croy fermement que celluy au grant dent a le diable au corps.

Adoncques, dist le souldan de Barbarie: je me doubte qu’il ne m’avienne

ce que on m’a dit. Et quoy? dist le souldan de Damas. Par mon chief,

dist celluy, on m’a dit autresfois que je seroie destruit par les hoirs

de Lusignen et par pluiseurs aultres, et nostre loy en affoiblira. Lors

n’y eut si hardi Sarrazin qui ne tremblast de paour. Et cy se tait

l’istoire d’en plus parler, et commence à parler de Geuffroy.

En ceste partie nous dist l’istoire que tant erra Geuffroy que il trouva

l’avant-garde où le maistre de Rodes estoit, qui luy fist moult grant

feste et fut moult joyeulx de sa venue; et luy demanda comment il avoit

exploité. Et luy compta comment luy et ses gens, à l’aide de Dieu,

avoient gaigné Baruth, et par force ont chassé hors grant partie de

ceulx qui estoient dedens, et le demourant occis; et comment il avoit

laissé à la garder certain nombre de ses gens et des vivres grant

plenté. Par Dieu, dist le maistre de Rodes, vecy bonne besongne et

haultement executé. Et tantost furent ces nouvelles publiées parmy

l’ost. Et tantost qu’elles vindrent à la cognoissance du roy Urian, que

si tost qu’il le sceut en fut moult joyeulx, et à bon droit; et dist au

roy Guion, son frère: Par mon chief, moult est Geuffroy de grant traveil

et de haulte puissance; il fera encores moult de bien, se Dieu luy donne

longue vie. Par foy, dist le roy Guion, mon frère, vous dictes verité.

Moult longuement allèrent les deux frères ensemble parlans de Geuffroy;

et tant chemina atout son host, qu’il se loga ung soir sur une petite

ripvière, à cincq lieues de Damas. Et illec leur vindrent leurs espies,

qui leur disdrent toute la contenance des Sarrazins. Adoncques eurent

conseil leurs gens ensamble qu’il estoit de faire. Et fut ordonné entre

eulx que le lendemain l’ost se logeroit à une lieue prez des Sarrazins,

sur une ripvière, et de là veoient Damas à la main droite. Et ainsi fut

fait. Lendemain matin se desloga l’ost, et fut deffendu que nul ne fust

si hardy qui boutast point le feu en son logis ne ailleurs, affin que

les Sarrazins ne apperceussent si tost leur venue. Et à brief parler

tant cheminèrent qu’ilz vindrent au lieu, et se logèrent tous ensamble;

et firent celle nuyt moult noble guet devers leurs ennemis; et soupa-on

parmy l’ost, et couchèrent tous armez la nuyt. Et ung peu aprez la

minuyt, Geuffroy monta à chevau, avec luy mille combatans, et print une

garde qui bien sçavoit le pays, et s’en ala devers l’ost des Sarrazins

tout le couvert. Et avoit assez prez ung peu de bois qui duroit environ

d’une demie-lieue; et là s’embucha, et manda en l’ost qu’ilz fussent

tous prestz comme pour recueillier leurs ennemis.

L’istoire nous tesmoingne que Geuffroy, au point du jour, monta à

chevau, à tout deux cens combatans; et commanda à ceulx de l’embuche que

pour chose nulle qu’ilz veissent qu’ilz ne se debuchassent point tant

qu’ilz les vissent ressortir et ceux qui les chasseroient; puis s’en

alla escarmoucher l’ost. Lors se partist Geuffroy, et vint sur une

petite montaigne entre le point du jour et le soleil levant; et vit

l’ost tout quoy, et n’oyoit riens comme se il n’y eut eu nulluy. Adonc

fut moult doulent quant il ne sceut plus tost leur commune: car, se ses

frères eussent esté là, ilz eussent eu grant marché de Sarrazins; et non

obstant il jura Dieu que puys que il estoit si prez, que il leur feroit

sçavoir sa venue. Adoncques dist Geuffroy à ses compaignons: Chevauchons

fort, et gardez bien que vous ne soiez pas endormis, et que vous ne

facés point de noise tant que le vous diray. Et ilz disdrent que non

feroient-ilz. Adoncques chevauchèrent ensamble tout couvertement, et

entrèrent en l’ost, et virent bien que ilz dormoient de tous costez. Et

Geuffroy regarda, et vit le grant peuple qui y estoit, et dist en ceste

manière: Par foy, se c’estoient gens de foy, ilz seroient moult à

doubter. Adoncques chevauchèrent ensamble jusques au milieu sans eulx

riens meffaire. Et Geuffroy advisa une moult riche tente, et cuida bien

que ce fut la tente au caliphe ou à ung des souldans, adonc dist à ses

gens: Il est temps d’esveiller ceste matinaille, car ilz ont trop dormi.

Or avant, enfans, pensez bien de mettre tout à mort ce que vous

rencontrerez. Adoncques s’en vindrent à la tente et entrèrent dix

chevaliers de Poetou qui estoient descendus, et tirèrent bonnes espées

et ferirent parmy bras et parmy testes. Là commença la noise à estre

moult grande; et en celle tente estoit le roy Gallofrin de Dannette, qui

saillit hors de son lit, et bien s’en cuida fuyr par derrière. Mais

Geuffroy l’advisa, et luy donna si grant coup de l’espée qui fut pesante

et tranchant comme un raisouer, qui le fendit jusques à la cervelle; et

le Sarrazin chait tout mort. Mal soit du piet qui oncques de la tente

eschappa. Adoncques commencèrent à crier Lusignen à haulte voix, et s’en

retournèrent par où ilz estoient venus, tuans et abbatans tout ce qu’ilz

rencontrèrent en leur chemin. Adoncques l’ost s’esmut, et chascun cria:

Aux armes! La nouvelle vint en la tente du souldan de Damas, qui dist:

Quelle noise est ce que j’ay oye là dehors? Adonc ung Sarrazin qui

venoit de celle part, qui avoit la destre partie de la teste trenchée

tellement que l’oreille luy gisoit sur l’espaule, luy dist: Sire, ce

sont dix diables qui se sont ferus en vostre host, qui tuent et abbatent

tout ce qu’ilz rencontrent en leur chemin. Ilz vous ont jà occis vostre

cousin le roy Gallofrin de Dannette, et crient Lusignen à haulte voix.

Quant le souldan l’entendist, il fist sonner ses trompettes, et

s’armèrent parmy l’ost. Adonc le souldan ferit après, atout .x. mille

Sarrazins. Et Geuffroy alloit atout ses gens parmy l’ost, faisant moult

grant occision et grant dommaige aux Sarrazins, car ilz furent desarmez

et ne peurent durer. Et sachiés que avant qu’ilz partissent de l’ost,

ilz misrent à mort et navrèrent plus de huit mille Sarrazins. Et quant

ilz furent hors des logis, ilz s’en allèrent tout le pas, et le souldan

aprez hastivement.

Moult fut le souldan de Damas doulent quant il apperceut l’occision que

les cristiens avoient fait à ses gens, et jura par Mahon et Appolin que

bien s’en vengeroit tost, et dist que jamais n’auroit pitié de cristien

que tous ne soient mors et detruitz. Lors issist du logis à dix mille

paiens et sievyt Geuffroy moult asprement, et aprez luy venoient

Sarrazins qui le sievoient. Et Geuffroy commanda à ses gens de fuyr vers

l’ost, et il se bouta au bois avec ceulx qui y estoient en embuche, pour

les ordonner. Et le souldan moult despourveuement à force de chevau le

sievoit, et passa par devant l’embuche au lieu où il estoit, et il

envoioit les fuyans à l’avant-garde pour eulx adviser de ce fait. Le

maistre de Rodes estoit jà monté et s’estoit jà mis soubz la banière en

belle bataille au dehors des logis, et estoit bien à huit mille

combatans, comprins les gens de trait; et quant il perceut nos gens qui

venoient, et le souldan avec les Sarrazins qui les chassoit à desroy, il

leur vint à l’encontre et les receupt en sa bataille et les fist mettre

en arroy. Et lors s’en allèrent à l’encontre du souldan les lances

baissées, et là eut moult fière assamblée, car en peu d’eure furent les

Sarrazins desconfis; car si bien les recueillirent les cristiens que peu

en y eut qui n’abatist le sien aux lances baisser; là crioient Lusignen

et Rodes. Quant le souldan perceut la perte, il recula tout le pas en

rassamblant ses gens et attendant les aultres qui venoient; et tant

qu’il rassambla jusques à dix mille; mais Geuffroy saillist de l’embuche

et ferist luy et ses gens sur ceulx qui sievoient le souldan sans

ordonnance, et en peu d’eure en y eut trois mille de mors par les

chemins et par les sentiers. Adoncques s’en refuyoient pluiseurs vers

l’ost, et trouvèrent le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le

roy Anthenor et l’admiral de Cordes, qui leur demandèrent dont ilz

venoient. Et ilz disdrent que ilz venoient de la bataille où le souldan

de Damas estoit desconfit. Adoncques ilz furent moult desconfortez, et

ne sceurent que faire; mais tousjours venoient Sarrazins refuyans qui

disoient comme les premiers. Or vueil retourner à la bataille.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 21 / 29 段