chevaux dehors, le rampin advisa les pavières et panons du roy Urian,
qui moult fort escarmouchoit la navire aux Sarrazins, qui riens ne
sçavoient que Geuffroy eut pris terre, car ils avoient prins la barge et
le parfont du port, et le roy et l’admiral de Cordes avoient pris, et
estoient arrivez dessoubz à l’estroit, qui estoit moult aisé à prendre
terre, voire à bien peu de navire. Et lors rencontra le rampin le roy
Guion et ses gens, qui luy demandèrent nouvelles de Geuffroy. Par mon
chief, dist le patron, veez-le là où il a pris terre sur les ennemis, et
les fait entrer par force en Iaphes; allez prendre terre avecques luy,
car il a peu de gens, et Sarrazins ont pris terre. Et velà le roy Urian
qui escarmouche leur navire, à qui je vois anuncer vostre adventure et
la venue de Geuffroy, son frère. Par foy, dist le roy Guion, ce fait à
creancer. Et lors se ferist au havre, et le rampin exploita tant, qu’il
vint au roy Urian et le salua treshaultement, et luy dist toute
l’adventure ainsi comme vous l’avez oye, dont il regracia moult
devotement nostre seigneur. Et adoncques il s’escria à ses gens: Avant,
seigneurs et barons, pensez de bien faire, car nos ennemis ne nous
peuvent eschapper que ilz ne soient ou mors ou pris. Et s’en vindrent
ferir aux navires si roidement, que Sarrazins furent tous esbahis et
issirent hors de leurs navires qui mieulx sceut, et s’en allèrent vers
Iaphes. Et quant le caliphe et le souldan virent leurs gens qui estoient
trais à terre, ilz mandèrent au roy Urian, par un truchement, qu’ils
eussent trèves pour trois jours, et qu’il venist prendre place, et se
logast, et fist refreschier ses gens, et au quart jour on luy livreroit
bataille. Et le roy leur accorda voulentiers, et le fist signifier au
roy Guion et à Geuffroy, ses frères; et estoit jà le roy Guion trait à
terre avec son frère, qui se entrefaisoient grande joye, et se logèrent
au mieulx qu’ilz peurent. Et le roy Urian fist adonc mettre ses gens à
terre, et fist tendre ses logis sur la marine, au devant de sa navire;
et fist venir loger ses frères et le maistre de Rodes avec luy, et fist
leur navire traire emprez la sienne. Adoncques commença la joye à estre
grande entre les frères, et fut leur ost nombré à estre en somme toute
environ .xxii. mille, que archiers, que arbalestriers, que gens d’armes.
L’istoire dist que les deux frères et leurs gens se refreschirent et
s’entrefirent moult grant joye les trois jours durans; mais en ce terme,
le souldan de Damas, qui sceut la venue des cristiens, manda au caliphe
et à ses gens qu’ilz ne se combattissent pas sans luy, et qu’ils
prenissent encores trois jours de trèves, et ilz si firent; et leur
accorda le roy Urian. Et durant icelluy terme les fist le souldan
desloger de nuyt, et s’en vindrent loger en la prarie soubz Damas, pour
traire les cristiens plus avant au pays, car ilz avoient en intention
que jamais pié n’en eschapperoit. Et avoit bien assemblé .xl. mille
paiens, et les aultres estoient bien quatre-vingz mille; ainsi estoient
tous en nombre .vii. vingz mille Sarrazins; et nous gens n’estoient sur
le tout que .xxii. mille. Mais quant ilz sceurent que Sarrazins estoient
partis, ilz furent moult doulens, car bien cuidoient qu’ilz s’en fussent
fuys; mais pour neant s’en doubtoient, car avant trois jours les eurent
en barbe, et leur donnèrent tant d’affaire, qu’ilz furent tous
embesognez d’eulx deffendre. Lors vint ung truchement sur ung dromadère,
qui descendist en la tente des frères et les salua moult sagement; et
les frères luy rendirent son salut; et celluy les regarda tous trois
moult longuement avant qu’il parlast, car moult se donnoit merveilles de
la grant fierté qu’il veoit estre en eulx trois, et par special à
Geuffroy, qui estoit le plus grant et le plus fourni des aultres, sans
comparaison; et veoit la dent qui luy passoit la lèvre de plus d’ung
grant pouce en esquare; il en fut si esbahi que à peine peut-il parler.
Mais toutesfois il dist au roy Urian: Sire roy de Chippre, le caliphe de
Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor d’Antioche, l’admiral de
Cordes et le roy de Dannette vous mandent par moy qu’ilz sont tous pretz
de vous livrer bataille, et vous attendent ès prez qui sont dessoubz
Damas, ès belles tentes et pavillons; et vous mandent que vous y povez
venir seurement loger devant eulx, et pourrez prendre place telle qu’il
vous plaira; et vous donnent trèves depuys que vous serez logez; et
cependant de commun accord vous adviserez place où la bataille se fera;
et par adventure, quant vous aurez vu leur puissance, vous trouverez
aulcun amiable et bon traictié à messeigneurs, car certainement à leur
force ne pourrez contrester, tant sont fors. Et quant Geuffroy entendist
ceste parolle, il luy dist: Va à tes rois, à ton souldan, à ton caliphe,
et leur dis que s’il n’y avoit tant seullement que moy et mes gens, si
les iroie combattre; et leur dis que de leur trève n’avons-nous que
faire. Et quant tu vendras à eulx, dis-leur que je les deffie; et
tantost, toy parti d’icy, je feray assaillir Iaphes et mettre tout à feu
et à flamme, et tout ce que je trouveray dedens de Sarrazins, je les
feray tous mourir; et leur dis, à ton passer à Iaphes, qu’ilz se
pourvoient bien, car je les iray presentement visiter et assaillir.
Quant le truchement oyt ceste responce, il fut tout esbahi, et vint sans
plus dire sur son dromadère et monta; car il avoit si grant paour de la
fierté qu’il avoit veue à Geuffroy, que tousjours regardoit derrière
luy, de paour qu’il avoit de lui qu’il ne le sievist, et dist en
soy-mesmes: Par Mahon, se tous les autres fussent telz, nos gens
recepveroient moult grant perte avant qu’ilz fussent desconfis.
Adoncques il vint à Iaphes et leur dist comment Geuffroy au grant dent
les vendroit tantost assaillir, et qu’il avoit juré qu’il metteroit à
l’espée tous ceulx qu’il y trouveroit. Adonc furent moult esbahis; et
sachiés qu’il s’enfuyt vers Damas bien la moetié des gens de la ville,
et emportèrent leur finance. Et tantost Geuffroy fist sonner ses
trompettes et armer ses gens, et alla incontinent assaillir la ville,
que oncques ne la voullut laisser à faire pour ses frères; et jura Dieu
qu’il y monstera telles enseignes que on congnoistera qu’il aura esté en
Surie. Mais cy se tait l’istoire de luy, et parle du truchement, qui
erra tant qu’il vint au logis des Sarrazins devant Damas.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevaucha le truchement son
dromadère, qu’il vint en l’ost devant Damas, et trouva à la tente du
caliphe les deux souldans, le roy Anthenor, l’admiral de Cordes et le
roy Gallofrin de Dannette, et pluiseurs aultres, qui lui demandèrent
nouvelles des cristiens. Et le truchement leur respondit: J’ay bien fait
vostre message; mais quant je eulx dis que quant ilz auroient veu vostre
puissance, que par adventure ilz feroient bon traictié à vous, et que à
vous ne à vos gens ne pourroient resister, adonc l’ung d’eulx, qui a
grant dent qui luy sault de la bouche devant, n’atendist pas que le roy
de Chippre respondist, mais dist ainsi: Va dire à tes royx et à ton
souldan que de leurs trèves que faire n’avons, et que se il n’y avoit
seullement que luy tout seul et ses gens, si vous combateroit-il; et me
dist oultre que aussitost comme je vendroie à vous que vous rendisse vos
trèves, et que vous vous gardissiés de luy; et plus, qu’en despit de
vous tous il iroit assaillir Iaphes, et qu’il metteroit le feu partout,
et qu’il feroit tout mettre à l’espée, et aussi que je leur disse au
passer; et ainsi je l’ay fait. Et sachiés que la moetié de ceulx de la
ville sont venus après moy. Et tantost que je fus parti, je oy ses
trompettes sonner pour aller assaillir. Et que pensez-vous que c’est
grant hideur de veoir le maintieng et la fierté du roy Urian, de Guion
et de son frère, et de toutes leurs gens. Sachiés que au samblant qu’ilz
monstrent, il leur samble que vous ne les devez mie attendre, et
especialement celluy au grant dent n’a paour seullement que vous vous
enfuyez devant qu’ilz puissent venir à vous. Et quant le souldan de
Damas l’entendit, il commença à soubzrire, et luy respondist: Par Mahon,
à ce que je puys veoir de vostre hardiesse, vous serez le premier qui
assamblerez la bataille contre celluy au grant dent. A quoy respondist
le truchement: Or soye maudit à l’eure ne au jour que j’en approucheray
que je puisse, qu’il n’y ait une grosse ripvière, ou les tours, ou les
murs de Damas ou de quelque autre fort lieu, entre moy et luy, ou
aultrement Mahon me puisse confondre. Et lors se print chascun à rire de
ceste parolle. Mais tel en rist qui puys en eut pleuré se il eut eu
loisir. Or vous diray que Geuffroy fist: Il fist assaillir Iaphes, et de
fait la print à force, et mist à l’espée tout tant qu’il peut trouver de
Sarrazins, et en fist vuider l’avoir et les garnisons, et porter en
l’ost et aux vaisseaux, et puys fist bouter le feu partout; et, ce fait,
retourna aux logis, et requist à ses frères qu’ilz lui baillassent le
maistre de Rodes et ses gens pour faire l’avant-garde. Et ilz luy
accordèrent; dont le maistre de Rodes fut moult joyeulx; et celle nuyt
se reposèrent jusques au matin.
Le lendemain au matin, comme l’istoire nous tesmoingne, aprez la messe
oye, se desloga l’avant-garde, et puys la grosse bataille et le
sommaige, et puys l’arrière-garde; et fut moult grant noblesse de veoir
partir l’ost en moult belle ordonnance. Adonc vint une espie à Geuffroy,
qui luy dist: Sire, cy à demie-lieue d’icy sont environ mille Sarrazins
qui s’en vont ferir à Baruth pour garder le port de la ville. Auquel
Geuffroy demanda: Me sçauras-tu conduire là? Par ma foy, Sire, dist
l’espie, oy. Adoncques Geuffroy dist au maistre de Rodes qu’il conduist
l’avant-garde, et qu’il bouta le feu partout sur le chemin, affin qu’il
ne faulsist point à le trouver à la trasse de la fumée; et le maistre
luy dist que si feroit-il. Adonc s’en partist Geuffroy avec l’espie; si
s’en alla devant, et apperceut les Sarrazins qui avalloient d’ung
tertre. Et lors luy monstra l’espie les Sarrazins, dont Geuffroy fut
moult joyeulx et hasta ses gens. Et quant il les eubt ratains il jura:
Par dieu, gloutons, vous ne me povez eschapper. Et se ferit entre eulx,
et abbatit le premier qu’il ataindit par terre; puys tira l’espée et
fist merveilles d’armes, et ses gens d’aultre costé. Que vault le long
parler? Sarrazins furent pou, sy ne purent endurer le faitz, et s’en
tournèrent en fuyant vert Baruth, et nos gens aprez. Quant les Sarrazins
de Baruth virent venir les fuyans, ilz les congneurent, et avallèrent le
pont et ouvrirent la barrière et la porte. Et adonc les fuyans entrèrent
dedens. Mais Geuffroy les sievyt si asprement, qu’il entra par la meslée
avecques eulx dedens la ville à bien cinc cens hommes d’armes. Qui
furent esbahis, que Sarrazins? Et quant il fut entré dedens la porte, il
la commanda à garder tant que ses gens fussent venus. Et adonques
commença la bataille à estre moult fière; mais neantmoins Sarrazins ne
peurent durer, et s’enfuyrent vers la porte de Triples, qu’ilz firent
ouvrir; et lors qui avoit bon chevau il ne l’oublia pas, mais ferit des
esporons tant qu’il peut vers la porte de Triples; et les aulcuns qui
furent mieulx montez s’enfuyrent vers Damas; et Geuffroy et ses gens
misrent tout à l’espée et delivrèrent toute la ville des Sarrazins, que
mal soit de piet qui oncques en eschappa, ne qui demourast, que tous ne
fussent mors, sinon ceulx qui s’enfuyrent. Adonc Geuffroy fist jetter
les mors en la mer, et advisa la ville, qui estoit forte à merveilles,
et le chasteau qui seoit sur la mer, et le beau clos garny de belles
tours pour garder la navire. Adonc dist Geuffroy que par ses bons dieux
ce bon port il vouldroit garder pour luy, et y laissa .viii. vingz
arbalestriers et deux cens hommes d’armes de ses gens, et y sejourna
toute celle nuyt; et le lendemain print congié de ses gens, et alla
aprez l’ost au train de la fumée, ainsi qu’il avoit dit au maistre de
Rodes, qui moult avoit grant paour que Geuffroy n’eut aulcun
empeschement; et aussi avoient ses frères, auxquieulx il n’en avoit
riens fait assavoir. Atant se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et
parle des fuyans de Iaphes qui vindrent à l’ost devant Damas, en la
tente du souldan, où les aultres roys estoient, et leur comptèrent moult
piteusement la destruction de Iaphes, et comment cristiens avoient tout
mis à l’espée et arcé la ville. Quant les Sarrazins l’entendirent, ilz
furent moult doulens. Par Mahon, dist le souldan de Damas, moult sont
cristiens durs gens et qui peu doubtent. Ilz voient bien que contre le
grant peuple que nous avons ilz ne pourroient avoir victoire, et font
samblant que point ne nous doubtent ne craignent gaires, non plus que si
nous fussions aussi peu de gens comme ilz sont. Par Mahon, dist le
souldan de Barbarie, se ilz estoient maintenant tous cuitz, et s’il
estoit accoustumé de mengier telle cher, il n’y en a pas assez pour
repaistre nous et nos gens. Par ma loy, se il n’y avoit ores que moy et
mes gens, il n’en repassera jà piet delà la mer. Adoncques quant le
truchement l’ouyt, il ne se peut tenir de parler; toutesfois luy dist
tout hault: Sire souldan, se vous aviés veu maintenant le roy Urian, le
roy Guion son frère, et la contenance et la manière de leurs gens, et la
grant, horrible et ressongneuze fierté de Geuffroy à la grant dent, son
frère, il ne vous prendroit jà voulenté de les menasser comme vous
dictes. Et sachiés bien que avant que la besoingne soit faicte vous
n’aurez pas si bon marché comme vous en faictes maintenant. Et si ay
maintes fois ouy dire que tel menasse qui a aulcunefoys grant paour, et
qui puys est abattu. Adoncques quant le souldan de Damas entendist les
mos du truchement, si luy dist: Par Mahon, beau sire, il y a en vous
grant hardiesse; à ce que je vois, vous vouldriés ores estre institué au
premier front de la bataille pour rencontrer Geuffroy à la grant dent.
Et il luy respondist: Par ma foy, sire souldan, se il n’est rencontré
d’aultre que moy, il peut bien venir seurement, car je tourneray
tousjours le talon devers luy d’une grosse lieue ou de deux de loing.
Adonc commença grande la risée; mais tantost eurent aultres nouvelles
dont ilz n’eurent talent de rire, car les fuyans de Baruth vindrent au
logis et leur comptèrent le dommaige et la pitié de Baruth, et comment
Geuffroy à la grant dent les avoit chassé par force, et tout le
demourant occis. Et par Mahon, sire souldan, sachiés qu’il n’a talent de
fuyr, car il a gaigné Baruth de vivres bien garni, et s’en vient moult
grant erre par decha; et ne voit-on que feu et flamme par tout le pays,
et sont tous les chemins plains de Sarrazins mors. Adonc quant le
souldan de Damas l’entendit, il fut moult doulent. Par Mahon, dist-il,
je croy fermement que celluy au grant dent a le diable au corps.
Adoncques, dist le souldan de Barbarie: je me doubte qu’il ne m’avienne
ce que on m’a dit. Et quoy? dist le souldan de Damas. Par mon chief,
dist celluy, on m’a dit autresfois que je seroie destruit par les hoirs
de Lusignen et par pluiseurs aultres, et nostre loy en affoiblira. Lors
n’y eut si hardi Sarrazin qui ne tremblast de paour. Et cy se tait
l’istoire d’en plus parler, et commence à parler de Geuffroy.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant erra Geuffroy que il trouva
l’avant-garde où le maistre de Rodes estoit, qui luy fist moult grant
feste et fut moult joyeulx de sa venue; et luy demanda comment il avoit
exploité. Et luy compta comment luy et ses gens, à l’aide de Dieu,
avoient gaigné Baruth, et par force ont chassé hors grant partie de
ceulx qui estoient dedens, et le demourant occis; et comment il avoit
laissé à la garder certain nombre de ses gens et des vivres grant
plenté. Par Dieu, dist le maistre de Rodes, vecy bonne besongne et
haultement executé. Et tantost furent ces nouvelles publiées parmy
l’ost. Et tantost qu’elles vindrent à la cognoissance du roy Urian, que
si tost qu’il le sceut en fut moult joyeulx, et à bon droit; et dist au
roy Guion, son frère: Par mon chief, moult est Geuffroy de grant traveil
et de haulte puissance; il fera encores moult de bien, se Dieu luy donne
longue vie. Par foy, dist le roy Guion, mon frère, vous dictes verité.
Moult longuement allèrent les deux frères ensemble parlans de Geuffroy;
et tant chemina atout son host, qu’il se loga ung soir sur une petite
ripvière, à cincq lieues de Damas. Et illec leur vindrent leurs espies,
qui leur disdrent toute la contenance des Sarrazins. Adoncques eurent
conseil leurs gens ensamble qu’il estoit de faire. Et fut ordonné entre
eulx que le lendemain l’ost se logeroit à une lieue prez des Sarrazins,
sur une ripvière, et de là veoient Damas à la main droite. Et ainsi fut
fait. Lendemain matin se desloga l’ost, et fut deffendu que nul ne fust
si hardy qui boutast point le feu en son logis ne ailleurs, affin que
les Sarrazins ne apperceussent si tost leur venue. Et à brief parler
tant cheminèrent qu’ilz vindrent au lieu, et se logèrent tous ensamble;
et firent celle nuyt moult noble guet devers leurs ennemis; et soupa-on
parmy l’ost, et couchèrent tous armez la nuyt. Et ung peu aprez la
minuyt, Geuffroy monta à chevau, avec luy mille combatans, et print une
garde qui bien sçavoit le pays, et s’en ala devers l’ost des Sarrazins
tout le couvert. Et avoit assez prez ung peu de bois qui duroit environ
d’une demie-lieue; et là s’embucha, et manda en l’ost qu’ilz fussent
tous prestz comme pour recueillier leurs ennemis.
L’istoire nous tesmoingne que Geuffroy, au point du jour, monta à
chevau, à tout deux cens combatans; et commanda à ceulx de l’embuche que
pour chose nulle qu’ilz veissent qu’ilz ne se debuchassent point tant
qu’ilz les vissent ressortir et ceux qui les chasseroient; puis s’en
alla escarmoucher l’ost. Lors se partist Geuffroy, et vint sur une
petite montaigne entre le point du jour et le soleil levant; et vit
l’ost tout quoy, et n’oyoit riens comme se il n’y eut eu nulluy. Adonc
fut moult doulent quant il ne sceut plus tost leur commune: car, se ses
frères eussent esté là, ilz eussent eu grant marché de Sarrazins; et non
obstant il jura Dieu que puys que il estoit si prez, que il leur feroit
sçavoir sa venue. Adoncques dist Geuffroy à ses compaignons: Chevauchons
fort, et gardez bien que vous ne soiez pas endormis, et que vous ne
facés point de noise tant que le vous diray. Et ilz disdrent que non
feroient-ilz. Adoncques chevauchèrent ensamble tout couvertement, et
entrèrent en l’ost, et virent bien que ilz dormoient de tous costez. Et
Geuffroy regarda, et vit le grant peuple qui y estoit, et dist en ceste
manière: Par foy, se c’estoient gens de foy, ilz seroient moult à
doubter. Adoncques chevauchèrent ensamble jusques au milieu sans eulx
riens meffaire. Et Geuffroy advisa une moult riche tente, et cuida bien
que ce fut la tente au caliphe ou à ung des souldans, adonc dist à ses
gens: Il est temps d’esveiller ceste matinaille, car ilz ont trop dormi.
Or avant, enfans, pensez bien de mettre tout à mort ce que vous
rencontrerez. Adoncques s’en vindrent à la tente et entrèrent dix
chevaliers de Poetou qui estoient descendus, et tirèrent bonnes espées
et ferirent parmy bras et parmy testes. Là commença la noise à estre
moult grande; et en celle tente estoit le roy Gallofrin de Dannette, qui
saillit hors de son lit, et bien s’en cuida fuyr par derrière. Mais
Geuffroy l’advisa, et luy donna si grant coup de l’espée qui fut pesante
et tranchant comme un raisouer, qui le fendit jusques à la cervelle; et
le Sarrazin chait tout mort. Mal soit du piet qui oncques de la tente
eschappa. Adoncques commencèrent à crier Lusignen à haulte voix, et s’en
retournèrent par où ilz estoient venus, tuans et abbatans tout ce qu’ilz
rencontrèrent en leur chemin. Adoncques l’ost s’esmut, et chascun cria:
Aux armes! La nouvelle vint en la tente du souldan de Damas, qui dist:
Quelle noise est ce que j’ay oye là dehors? Adonc ung Sarrazin qui
venoit de celle part, qui avoit la destre partie de la teste trenchée
tellement que l’oreille luy gisoit sur l’espaule, luy dist: Sire, ce
sont dix diables qui se sont ferus en vostre host, qui tuent et abbatent
tout ce qu’ilz rencontrent en leur chemin. Ilz vous ont jà occis vostre
cousin le roy Gallofrin de Dannette, et crient Lusignen à haulte voix.
Quant le souldan l’entendist, il fist sonner ses trompettes, et
s’armèrent parmy l’ost. Adonc le souldan ferit après, atout .x. mille
Sarrazins. Et Geuffroy alloit atout ses gens parmy l’ost, faisant moult
grant occision et grant dommaige aux Sarrazins, car ilz furent desarmez
et ne peurent durer. Et sachiés que avant qu’ilz partissent de l’ost,
ilz misrent à mort et navrèrent plus de huit mille Sarrazins. Et quant
ilz furent hors des logis, ilz s’en allèrent tout le pas, et le souldan
aprez hastivement.
Moult fut le souldan de Damas doulent quant il apperceut l’occision que
les cristiens avoient fait à ses gens, et jura par Mahon et Appolin que
bien s’en vengeroit tost, et dist que jamais n’auroit pitié de cristien
que tous ne soient mors et detruitz. Lors issist du logis à dix mille
paiens et sievyt Geuffroy moult asprement, et aprez luy venoient
Sarrazins qui le sievoient. Et Geuffroy commanda à ses gens de fuyr vers
l’ost, et il se bouta au bois avec ceulx qui y estoient en embuche, pour
les ordonner. Et le souldan moult despourveuement à force de chevau le
sievoit, et passa par devant l’embuche au lieu où il estoit, et il
envoioit les fuyans à l’avant-garde pour eulx adviser de ce fait. Le
maistre de Rodes estoit jà monté et s’estoit jà mis soubz la banière en
belle bataille au dehors des logis, et estoit bien à huit mille
combatans, comprins les gens de trait; et quant il perceut nos gens qui
venoient, et le souldan avec les Sarrazins qui les chassoit à desroy, il
leur vint à l’encontre et les receupt en sa bataille et les fist mettre
en arroy. Et lors s’en allèrent à l’encontre du souldan les lances
baissées, et là eut moult fière assamblée, car en peu d’eure furent les
Sarrazins desconfis; car si bien les recueillirent les cristiens que peu
en y eut qui n’abatist le sien aux lances baisser; là crioient Lusignen
et Rodes. Quant le souldan perceut la perte, il recula tout le pas en
rassamblant ses gens et attendant les aultres qui venoient; et tant
qu’il rassambla jusques à dix mille; mais Geuffroy saillist de l’embuche
et ferist luy et ses gens sur ceulx qui sievoient le souldan sans
ordonnance, et en peu d’eure en y eut trois mille de mors par les
chemins et par les sentiers. Adoncques s’en refuyoient pluiseurs vers
l’ost, et trouvèrent le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le
roy Anthenor et l’admiral de Cordes, qui leur demandèrent dont ilz
venoient. Et ilz disdrent que ilz venoient de la bataille où le souldan
de Damas estoit desconfit. Adoncques ilz furent moult desconfortez, et
ne sceurent que faire; mais tousjours venoient Sarrazins refuyans qui
disoient comme les premiers. Or vueil retourner à la bataille.