En ceste partie nous dist l’istoire que Guerin de Val-Bruiant, Girard,

son nepveu, attendoient leur lignage à Montfrin; et ceulz venus, ilz

montèrent à chevau et chevauchèrent tant qu’ilz vindrent à Val-Bruiant,

et le lendemain ilz mandèrent à Geuffroy qu’ilz estoient tous prestz à

venir devers luy pour eulx excuser; et Geuffroy leur manda qu’il estoit

tout prest de les recepvoir. Et adoncques partirent du chasteau et

vindrent devant la tente de Geuffroy et luy firent la reverence

honnourablement. Et lors print l’ancien chevalier, dont je vous ay

dessus parlé, la parolle en disant: Treschier seigneur, nous sommes cy

venus pour la cause qu’on nous a donné à entendre que vous estes informé

contre nous, et vous a-on raporté que nous estions consentans de la

mauvaistié que Claude avoit commencé de faire encontre nostre droit

seigneur vostre père, dont, sire, il est bien vray que Claude, avant

qu’il eut ceste folie entreprise, il nous assambla trestous et nous

dist: Beaulx seigneurs, vous estes tous de mon lignage, et je suis du

vostre; c’est bien raison que nous nous entreaimons comme cousins. Par

foy, Claude, dismes, c’est verité; pourquoy le dictes-vous? Et adonc il

nous respondist moult couvertement: Beaulx seigneurs, je me doubte que

je n’aye briefment une grosse guerre et à faire à forte partie; si vueil

sçavoir se vous me vouldrez aidier. Et nous luy demandasmes à qui, et il

nous respondist que nous le sçaurions tout à temps, et qu’il n’estoit

pas parfait ami qui failloit à son proesme à son besoing. Adonc nous luy

dismes: Nous voulons bien que vous sachiés qu’il n’y a si grant en ce

pais ne marchissant, s’il se prent à vous, que nous ne vous aidons à

vostre droit soustenir. Et sur ce s’en partist; et eut plusieurs

rancunes où il avoit peu de droit, desquelles luy aidasmes à saillir.

Mais, chier seigneur, depuis qu’il commença à desobeir monseigneur

vostre père, nous ne doubtons ne Dieu ne homme que nul de nous mist sur

son corps pièce de harnois ne en issist de son chastel pour luy ne pour

son fait; et le contraire ne sera jà sceu ne trouvé; et se il est

aultrement trouvé, si nous faictes pugnir selon raison, car de ce nous

ne voulons jà avoir grace; mais requerons seullement droit et justice;

doncques, se il y a aultre cause que aulcun ait sur nous devisé par

envie ou par hainne, je dis par droit que vous ne nous devez vouloir nul

mal, nous qui sommes vrais subjectz et obeissans de monseigneur vostre

père Raimondin de Lusignen, car se aulcun nous vouloit molester ou

injurier, vous nous devriés garder; et de cestuy fait ne vous sçauroie

plus que dire, car nous ne sçavons entre nous adviser que nous eussions

oncques fait chose qui deut desplaire à monseigneur vostre père. Si vous

requerons tous que vous ne vueillez estre informé que de raison.

Quant Geuffroy eut oy l’excusation de l’ancien chevalier, qui avoit

parlé pour luy et pour les aultres, il trait son conseil à part et leur

dist: Beaulx seigneurs, que vous samble de ce fait? Il me samble que ces

gens s’excusent moult bel. Par foy, disdrent-ilz tous en commun, c’est

verité, nous ne leur sçaurions que demander, fors que vous leur facés

jurer sur sainctes evangilles que se le siége eut esté devant Syon, se

ilz eussent aidé ne conforté Claude et ses frères contre vous, et se ilz

jurent que oy, ilz sont vos anemis; et se ilz jurent que non, vous ne

leur devez porter nul maltalent; et en aprez faictes-leur jurer que se

vous les eussiés mandé au siége, se ilz vous feussent venu aidier,

conforter et servir contre vos anemis. A ce point furent tous ceulx du

conseil d’accord. Et lors furent appellez et leur furent ces parolles et

ce fait recordé. Et ilz disdrent qu’ilz jureroient bien et voulentiers,

et jurèrent et affermèrent les deux poingz dessus dis, et pour ce ilz

furent d’accord à Geuffroy, qui, aprez, alla visitant le pays par

l’espace de deux mois, et puis print congié des barons et laissa bon

gouverneur au pais, et s’en partist et s’en vint grant erre à Lusignen,

où il fut moult festoié de son père et sa mère et de toutes gens; car

ilz sçavoient comment il avoit fait plesser tous leurs ennemis. Lors

estoit venu de Chippre ung chevalier de Poetou qui estoit du lignage de

ceulx de Tours, qui avoit rapporté nouvelles comment le caliphe de

Bandas et le grant Carmen avoient couru en Armanie et fait moult grant

dommaige au roy Guion d’Armanie, et comment le roy Urian avoit oy

nouvelles qu’ilz avoient intention de lui faire guerre en Chippre, et

faisoit le roy son amas de gens d’armes et de navires pour eulx combatre

en mer ou en leur pays mesmes, s’ilz ne le trouvoient sur mer, car il

n’avoit pas intention de le laisser arriver en son pais. Quant Geuffroy

oyt ce, il jura Dieu que ce ne seroit pas sans luy, et que trop avoit

gardé son hostel, et dist à Raimondin son père et à sa mère qu’ilz luy

voulsissent faire finance pour aller aidier à ses frères contre les

Sarrazins. Et ilz luy accordèrent parmy ce que dedens ung an il

retourneroit par devers eulx.

Moult fut Geuffroy joyeux quant il eubt l’accord et le consentement de

ses père et mère d’aller secourir ses frères contre les Sarrazins. Et

adoncques il pria le chevalier qui estoit venu de Chippres qu’il

voulsist retourner avec lui, et il l’en meriteroit bien. Par mon chief,

dist le chevalier, on m’a dit que à vostre proesse nul ne se peut

comparer, et je iray avecques vous pour veoir se vous ferez plus que

Urian, votre frère, ou que Guion, le roy d’Armanie, car ces deux

congnoissé-je assez. Par foy, sire chevalier, dist Geuffroy, c’est peu

de chose de mon fait envers la puissance de mes deux seigneurs mes

frères; mais je vous remercie de ce que si liberalement m’avez offert de

venir avec moy, et pour tant je le vous meriteray bien, se Dieu plait.

Adoncques il fist son mandement, et fist tant qu’il eubt bien .xiiii.

cent bassines et bien trois cens arbalestriers, et les fist tous

retraire vers la Rochelle; et Raimondin et Melusine y estoient, qui

avoient fait arriver moult belle navire et bien pourveue et avitaillée

de ce qui estoit necessaire. Et adoncques prist congié de ses père et

mère et entra en la mer, et avec luy sa compaignie; et furent les

voilles levez et se commandèrent à Dieu, et aprez se esquippèrent en

mer, et en peu d’eure on eubt perdu la veue d’eulx, car ilz alloient

moult roidement. Mais cy se taist l’istoire de plus parler, et commence

à parler du caliphe de Bandas et du souldan de Barbarie, qui estoit

nepveu du Souldan qui avoit esté mort en la bataille soubz le cap Saint

Andrieu, au dessus de la montaigne Noirre.

L’istoire nous dist que le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le

roy Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes, avoient fait ensamble

leurs seremens que jamais ne fineroient tant qu’ilz eussent destruist le

roy Urian de Chippre, et Guion, roy d’Armanie, son frère; et avoient

assamblé bien jusques à .xvi. mille Sarrazins, et avoient leurs navires

toutes prestes; et avoient intention de descendre et arriver

premièrement en Armanie, et tout avant euvre destruire l’isle de Rodes

et le royaulme d’Armanie, et puys passer en Chippre et tout destruire et

mettre à mort. Et avoient juré qu’ilz feroient le roy Urian morir en

croix, et le crucifieroient, et sa femme et ses enfans arderoient; mais

comme dist le saige: Fol pense et Dieu ordonne. Et pour lors avoit

pluiseurs espies entre eulx, tant d’Armanie comme de Rodes; et là en eut

une qui estoit proprement au grant maistre de Rodes, qui sambloit si

bien Sarrazin que nul ne l’avisast jamais pour aultre que Sarrazin, et

avoit à main leur langage si bien comme s’il fut du pays. Cestuy sceut

tout le secret des Sarrazins, et aprez se partist d’avec eulx, et s’en

vint à Baruth, où il trouva une barque qui s’en vouloit aller en Turquie

querir marchandises; il se mist avecq eulx. Et quant ilz eurent vent

propice, ils desancrèrent et levèrent leurs voilles au vent; et tant

sanglèrent par mer qu’ilz virent l’isle de Rodes et l’approchièrent pour

eulx refrechier; et l’espie leur dist qu’il vouloit aller en la ville

ung petit; et ceulx luy dirent que s’il ne revenoit tantost qu’ilz ne

l’attenderoient gaires. Ne vous doubtez, dist-il, je reviendray tantost.

Et tantost se departist d’avec eulx et vint en la ville où il fut moult

bien congneu; et le plus tost qu’il peut il vint comparoir devant le

grant maistre de Rodes, qui lui fist bonne chière, et tantost luy compta

les nouvelles. Et quant le maistre de Rodes l’oyt parler, il luy demanda

se c’estoit verité. Et il lui respondist: Par ma foy, oy, car je les ay

veu. Et aprez le maistre de Rodes rescript tout ce fait au roy d’Armanie

et au roy de Chippre, qui tantost escript au maistre de Rodes et au roy

Guion d’Armanie en leur mandant qu’ilz fussent en mer atout leur

puissance, et qu’ilz l’atendissent sur la coste de Iaphes; car c’estoit

son intention de soy traire vers celles parties, pour ce qu’il sçavoit

que le caliphe de Bandas et tous ses complices se mettoient en mer vers

celle coste. Adoncques quant le roy oyt ceste nouvelle, il se mist en

mer à bien six mille hermins et bien trois mille arbalestriers, et s’en

vint par mer en Rodes où il trouva le grant maistre au port. Et quant le

grant maistre de Rodes le vit, il en eubt moult grant joye; et tantost

se mist avecques luy en la mer à bien trois cens hommes d’armes, que

frères chevaliers que aultres, et bien de six à sept cens arbalestriers

et archiers; et quant ilz furent assamblez, belle fut la flotte à veoir;

car par compte fait ilz furent trouvez par vraye estimation .x. mille

hommes d’armes, et environ .xvii. cens arbalestriers; et sachiés qu’il

les faisoit beau veoir, car les banières ventilloient sur les vaisseaux,

et l’or et l’asseur et autres couleurs; les bassines et aultres harnois

reluisoient au soleil que c’estoit grant merveille. Ce fait, ilz se

misrent à mer et tirèrent le chemin du port de Iaphes, où les Sarrazins

avoient fait tirer et assambler leurs navires. Et icy se taist l’istoire

de plus parler d’eulx, et parle du roy Urian.

L’istoire dist que le roy Urian avoit fait arriver parmy son pays de

Chippre, et les avoit fait entrer en la mer au port de Limasson; et

estoit la royne Hermine au chasteau, et avecques elle dames, damoiselles

et Henri son filz, qui avoit jà cincq ans, et ceulx qui devoient garder

le pays et le port. Or est vray que quant le roy eubt pris congié et fut

entré en mer, il eut bien avec luy .xiiii. mille hommes, tant d’ommes

d’armes, comme les combatans de trait; et furent les voilles levez, et

se esquippèrent du port, et se boutèrent en mer, et senglèrent de telle

force que la royne, qui fut en la maistresse tour, en eubt tost perdu la

veue. Et sachiés que le tiers jour aprez, Geuffroy au grant dent s’ariva

soubz Limasson; mais le maistre du port ne les laissa pas entrer dedens,

combien qu’il fust moult esbahy quand il perceut les armes de Lusignen

sur les vaisseaulx et banières; il ne sceut que penser, et pour ce, il

alla tantost au chasteau et nunça à la reyne cest affaire. Et elle, qui

fut moult saige, luy dist: Allez sçavoir que c’est, car se il n’y a

traïson, il n’y peut avoir que bien; et parlez à eulx sçavoir que c’est;

et ayez vos gens tous prestz sur le port, affin que se ilz vouloient

arriver par force que ilz en fussent contreditz. Et il fist le

commandement de la royne, et vint aux barrières contre de deux tours du

clos et leur demanda que ilz queroient. Et adoncques dist le chevalier

qui aultresfois avoit esté en Chippre: Laissez-nous arriver, car c’est

l’ung des frères du roy Urian qui luy vient au secours contre les

Sarrazins. Adoncques quant le maistre du port oyt le chevalier, il le

congneut et luy dist ainsi: Sire, le roy est parti d’icy trois jours y

a, et s’en va à moult noble et riche armée vers le port de Iaphes; car

il ne veult pas que les Sarrazins arrivent en son pays; mais dictes à

son frère qu’il viengne, vous et luy, avec .l. ou .lx. en vostre

compaignie, devers ma dame la royne, qui moult sera lie de vostre venue.

Et celluy le dist à Geuffroy, qui tantost entra en une petite galiotte,

et vindrent à la chainne, qui tantost lui fut ouverte, et entrèrent

dedens. Et trouvèrent moult bonnes gens qui moult honnourablement

receuprent Geuffroy et sa compaignie, et moult se donnèrent merveilles

de son grant couraige et de sa fierté, et disdrent en eulx-mêmes: Ces

frères conquerront moult de pays; je crois bien que cestui ne repassera

jamais en son pays tant qu’il aura conquesté pays decha. Et en ces

choses disant vindrent là où la royne estoit, qui les attendoit en

tenant par la main son filz Henri. Et à l’approchier de Geuffroy, elle

s’enclina tout jus à terre, et aussi fist Geuffroy, et la drescha sus en

l’embrachant moult doulcement et la baisa. Et aprez luy dist: Ma dame ma

seur, Dieu vous doint joye de tant que vostre cœur desire. Et elle le

bienveigna en lui monstrant grant signe d’amour. Et aprez Geuffroy prist

son nepveu, qui estoit à genoulx devant luy, et le leva entre ses bras

en luy disant: Beau nepveu, Dieu vous accroisse et vous ottroye bon

amendement. Et l’enfant luy respondist: Grant mercis, bel oncle. Que

vous feroie ores plus long compte? Geuffroy fut adonc moult joyeux, et

fut le port ouvert et la navire mise dedens. Et quant ilz furent bien

refrechis Geuffroy dist à sa seur: Madame, je m’en vueil aller;

baillez-moy maronnier qui bien sache la contrée de ceste mer, par quoy

je ne faille trouver mon frère, et je vous en prie, ma treschière seur,

tant comme je puis.

A ce respondist la royne: Mon treschier frère, à ce ne fauldrez pas,

car, par mon ame, je vouldroie qu’il m’eut cousté mille bezans pour tous

perilz, et vous et vostre navire fussés là où monseigneur est; car je

sçay bien que de vostre venue il aura moult grant joye, comme il est de

raison. Adoncques elle appela le maistre du port et lui dist: Alez, et

me faictes arriver une galiote qui soit de .xvi. rames, et me querez le

meilleur maronnier et le plus saige patron de galée qui soit demourant

par decha, pour conduire mon frère par devers monseigneur. Et celluy

tantost respondist: Par ma foy, ma dame, j’ai bien ung rampin tout prest

et tout armé et advitaillé de ce qu’il fault; il ne convient que

mouvoir. Adonc fut Geuffroy moult joyeulx, et print incontinent congié

de sa seur et de son nepveu et de la compaignie, et vint au havre et

entra en son vaisseau. Adonc le rampin fut devant, et les voilles furent

levées; lors ilz s’empaignirent en la mer, et allèrent si roidement que

ceulx qui estoient au port en eubrent tost perdu la veue. Et la royne et

ceux qui estoient avecques elle en la maistresse tour disdrent: Nostre

Seigneur les conduise et les vueille retourner à joye. Or les vueille

Dieu aidier, car ilz en ont bien besoing. Et ne demoura pas quatre

jours, ainsi que vous oyrez cy aprez, que le roy Urian et sa navire se

exploittèrent tant qu’ils virent le port de Iaphes et la grosse navire

qui estoit là assemblée; et estoit jà le Calife venu, qui avoit fait

traire dehors toutes ses gens; et le souldan de Barbarie, et le roy

Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes avoient ainsi fait leur

appareil, et n’y avoit à monter que les seigneurs et princes; et eurent

conseil que le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes feroient

l’avant-garde, et tendroient le chemin de Rodes; et que illec

prendroient terre et escriroient au caliphe et au souldan, affin que se

ilz en avoient affaire, qu’ilz les sieveroient pour les secourir. Et

ainsi fut ordonné et fait. Et partirent le roy et l’admiral à tout .xl.

mille paiens, et tournèrent leur chemin vers Rodes, que oncques le roy

Urian ne les perceut; et n’avoient esté que deux journées qu’ilz

perceurent le roy Guion et la navire de Rodes; et les cristiens

l’apperceurent aussi; là eubt grand effroy quant ilz eurent advisé l’ung

l’aultre à cler, et qu’ilz se entre rencontrèrent. Lors se misrent

cristiens en ordonnance et arches; adoncques abordèrent ensamble; là

eubt grant occision et fière meslée, et eubt à celluy poindre six

navires sarrazines effondrées et peries en mer; et firent les cristiens

moult bien leur debvoir, et se combatirent moult vaillamment; mais la

force et la quantité des Sarrazins fut moult grande, et eurent les

cristiens fort à souffrir, et eussent esté desconfis se Dieu, par sa

grace, n’eut celle part conduit Geuffroy et sa navire, ainsi comme vous

oyrez cy aprez dire.

L’istoire nous dit que Geuffroy et ses gens sengloient par la mer à

voilles tendues et à force de vent qu’ilz avoient à fin souhet, et

approchèrent le lieu où estoit la bataille; et tout premier le rampin

qui le conduisoit les approcha de si prez qu’il les veoit combatre à

l’eul. Lors vira tout court et dist à Geuffroy que chascun fut tout

prest, car nous avons veu grans gens, et croy que ce soient nous gens et

Sarrazins qui se combatent; or vous mettés en ordonnance, et nous

retournerons veoir quieulx gens ce sont. Or allez, dist Geuffroy, et qui

qu’ilz soient, j’aideray aux plus foibles, voire se ne sont mes frères.

Et à ce mot partist le rampin, et vint jusques sur la bataille, et

oyrent ceulx qui estoient dedens le rampin crier moult hault: Cordes et

Antioche; et d’aultre part: Lusignen et saint Jehan de Rodes. Et lors

vindrent à Geuffroy et dirent: Sire, se sont Sarrazins d’ung costé, et,

d’aultre part, cristiens crians Lusignen et saint Jehan de Rodes; mais

certainement se n’est pas le roy Urian, mais croy, monseigneur, que

c’est le roy Guion son frère et le maistre de Rodes, qui ainsi se

combatent à Sarrazins qui sont sur mer. Or tost, dit Geuffroy, à eulx

appertement. Adonc on tira les voilles à mont, et le vent se ferit

dedens dont la navire fut si fort boutée que ce sembloit carreaulx

d’arbalestre, et se ferirent par les navieres des Sarrazins par telle

manière et vertu, qu’ilz les exillèrent tant qu’il ne demourent pas

.iiii. vaisseaulx ensamble d’une flotte, et crioient Lusignen à haulte

voix, dont les hermins et ceulx de Rodes cuidoient que ce fust le roy

Urian qui venist de Chippre. Et adonc reprindrent grant cœur en eulx et

se ravigoroient fort; et le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes

ralièrent leurs gens ensamble et coururent sur les cristiens de grant

force; mais Geuffroy et ses gens, qui estoient frès et nouveaulx, leur

coururent sus par telle manière qu’il sembloit qu’ilz fussent frisones.

Adonc le vaisseau où Geuffroi estoit se borda au vaisseau où le roy

Anthenor estoit, et se entregrapèrent à bons cros de fer; adonc saillist

Geuffroy dedens le vaisseau du roy, et commença à faire moult grant

occision de Sarrazins; et ses gens coururent de l’aultre part, et se

combatoient vaillamment et de si grant puissance qu’il n’y eut Sarrazin

qui s’osast monstrer en nulle deffence; et en saillist pluiseurs en la

mer, qui cuidoient saillir au vaisseau de l’admiral de Cordes, qui

estoit moult prez d’eulx, que le roy Guion assailloit par grande force;

et toutesfois le roy Anthenor se saulva au vaisseau de l’admiral de

Cordes, et fut tantost son vaisseau pillié de ce qui y estoit de bon, et

puys fut effrondé en mer; et le rampin costioit toujours les gros

vaisseaulx et en perça jusques à quatre; de quoy ceulx qui estoient

dedens ne s’en perceurent oncques jusques à ce qu’ilz se trouvèrent

plains d’eau, et par ce leur convint perir en mer. La bataille fut moult

fière et horrible, et l’occision fut hideuze; et à brief parler, les

Sarrazins furent mis si au bas tellement que en eulx n’avoit point de

deffence.

Moult fut la bataille dure, fière et aspre; mais sur tous les aultres se

combatoit Geuffroy moult puissamment, et aussi faisoient Poetevins qui

estoient avecq luy venus; et aussi faisoit Guion et le maistre de Rodes;

mais ilz s’esbahissoient pour ce qu’ilz crioient Lusignen: mais adonc

n’estoit pas heure de enquester. Adoncques le roy Anthenor et l’admiral

virent bien que la desconfiture tournoit sur eulx, car jà ilz avoient

perdu plus de deux pars de leurs gens; si firent sçavoir au demourant

qu’ilz se retirassent vers le port de Iaphes pour avoir secours; et ilz

s’estoient jà boutez en un vaisseau d’avantaige, et prindrent la palange

de la mer, et tirèrent les voilles amont, et s’en partirent de la

bataille. Et quant les Sarrazins l’apperceurent, il s’en alla aprez qui

peut; mais les hermins et ceulx de Rodes en reculèrent la plus grant

partie, qui furent mors et jettez tous à bort. Mais quant Geuffroy

perceut partir le roy et l’admiral de Cordes, il fist tirer ses voilles

amont, et se mist aprez atout sa navire, et les suyt si asprement que en

peu d’eure il eslongna les hermins, le roi Guion et le maistre de Rodes.

Adoncques quant le rampin l’aperceut, il escria à ses gens à haulte

voix: Aprez, aprez, beaulx seigneurs, car se Geuffroy perdoit son chemin

qu’il ne tournast tantost vers monseigneur son frère, jamais je

n’oseroie retourner vers ma dame. Et adonc le roy Guion congneut le

rampin et lui demanda qui ces gens estoient qui leur avoient fait si

grant secours. Par foy, sire, dist le patron, c’est Geuffroy au grant

dent vostre frère, et frère au roi Urian. Quant le roy Guion l’entendit,

il s’escria à haulte voix: Levez ces voilles, et vous hastés d’aller

aprez mon frère, car, se je le pers, jamais n’auray au cœur joye. Et

ceulx le firent et allèrent aprez le gerondt. Mais le rampin alla devant

si roidement que en peu de temps il eubt rataint Geuffroy, qui jà estoit

prez des Sarrazins, qui approchoient le port de Iaphes. Or vous

laisseray d’en parler, et vous diray du roy Urian, qui jà estoit venu

sur le port, et avoit de fait bouté le feu en leur navire; mais paiens

les resçoyrent le mieulx qu’ilz peurent, et toutesfois ilz n’y sceurent

oncques tel remède mettre qu’il n’y eut plus de dix vaisseaulx ars, que

grans que petis. Et fut moult grant l’estourmie.

En ceste partie nous dist l’istoire que tant sievyt Geuffroy au grant

dent le roy et l’admiral, qu’ilz approchèrent fort du port de Iaphes, et

se ferirent dedens, et Geuffroy aprez, et sa navire, que oncques ne

voulut de y laisser entrer, pour chose que on luy monstrat, la grant

multitude et peuple de Sarrazins qui jà estoient entrez en la navire qui

estoit sur le port; et tantost commença Geuffroy la bataille, qui fut

moult dure et moult forte, tant que de fait le roy et l’admiral se

firent mettre à terre à ung petit basteau, et vindrent en la ville de

Iaphes, où ilz trouvèrent le caliphe de Bandas et le souldan de

Barbarie, qui furent moult esbahis de ce qu’ilz estoient si tost

retournez, et leur demanda pourquoy c’estoit. Et ilz leur comptèrent

toute l’adventure, et comment le roy d’Armanie et le maistre de Rodes

estoient desconfis, se ne fut ung chevalier tout fourcené qui y survint

à tout ung peu de peuple qui crioit Lusignen, et n’est nul qui puisse

arrester contre luy; et veez le là où il se combat à nos gens, et c’est

feru au havre parmy le plus dru, et tout ce qu’il ataint est destruit et

mis en fin. Adonc quant le souldan l’entendit, il n’eut mie talent de

rire, mais dist: Par Mahon, on m’a dit de pieça que moy et pluiseurs

aultres de nostre loy aurons moult affaire pour les hoirs de Lusignen;

mais qui pourroit tant faire que on les tint par decha à terre, et nos

gens fussent hors des navires, ilz seroient tous detruis à peu de paine.

Par mon chief, dist le caliphe, vous dictes verité; et puys qui les

auroit desconfis par decha, la terre par de là seroit moult legière à

conquester. Par foy, sire, dist le souldan, vous dictes verité. Or

faisons retraire nos gens hors des vaisseaux, et les laissons arriver

paisiblement. Mais pour neant en parloient, car ilz en issirent, sans ce

qu’il leur fut commandé, par Geuffroy, qui les assailloit par telle

vigeur que, au costé où il estoit, mal eubt celluy qui demourast au

vaisseau, que tous ne tirassent à terre. Et adoncq Geuffroy fist yssir

toutes ses gens aprez, et les enchassa jusques en la ville de Iaphes; et

tous ceulx qui peurent estre atains furent ruez tous mors à terre, et

les fuyans entrèrent en la ville crians: Trahis! trahis! Lors furent les

portes fermées, et vint chascun en sa garde. Et Geuffroy retourna à sa

navire, et commanda à tirer les chevaux dehors, car bien affermoit que

jamais ne s’en partira, pour mourir en la paine, tant qu’il aura fait

tel enseigne au pays qu’il y ait esté encores.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 20 / 29 段