En ceste partie nous dist l’istoire que au milieu de la montaigne

Geuffroy rencontra la route des gens de chevau; et estoient de seize à

dix et huyt, que ung que aultres; de quoy il y en avoit jusques à

quatorze bien armez et richement; et qui me demanderoit quieulx gens

c’estoient, je diroye que c’estoit l’ung des frères Claude de Syon qui

venoit devers son frère, pour ce qu’il avoit mandé pour le conseillier

qu’il feroit du mandement qu’il avoit eu de Geuffroy; car il auroit

entendu que Geuffroy estoit moult cruel et moult merveilleux homme. Et

adonc quant Geuffroy eubt rencontré le premier de la route, si luy dist

qu’il se virast et qu’il fist virer ses compaignons tant qu’il eubt la

montaigne passée. Par foy, fist celluy, qui estoit fier et orguilleux,

damp musart, avant nous faudra bien sçavoir qui vous estes, qui distes

que nous virons pour vous. Par foy, dist Geuffroy au grant dent, et vous

le sçaurez maintenant, et puys vous retournerez malgré que vous en ayez;

je suis Geuffroy de Lusignen; or virés tost, ou, par le dent Dieu, je

vous feray virer par force. Quant Guion le frère Claude de Syon

l’entendit, et que c’estoit Geuffroy au grant dent, il leur escria et

dist: Avant, seigneurs barons, par foy, se il nous eschappe ce sera

grant honte à nous tous; mal nous est venu demander servitude en nostre

pays. Adoncques quant Geuffroy entendit ceste parolle, il traist l’espée

sans plus dire, et ferit le premier sur le chief si grand cop qu’il

l’envoya tout estourdy par terre, et puys passa par de costé le chevau

et par-dessus celluy que feru avoit, qui gisoit au font de la charière,

tellement qu’il luy derompit tout le corps, et ferist ung aultre d’estoc

parmy le pis, et le jetta tout mort par terre, et puys leur escria: Par

foy, faulces gens tristes, vous ne me povez eschapper; vous retournerez

à vostre pute estraine. Et lors passa par delà le chevau à l’aultre qui

gisoit mort, et vint au tiers. Celluy estoit moult grant et fort, et

ferit Geuffroy sur le bassinet de toute sa force; mais le bassinet fut

moult dur et l’espée glissa aval de grant randon, mais oncques n’empira

Geuffroy ne son harnois de la valleur d’ung denier; et adont Geuffroy

empoigna l’espée à deux mains et le ferist sur la coeffe d’acier jusques

à la cerveille, et le rua tout mort. Et quant Guion perceut ce meschief,

il fut moult iré, car il ne povoit advenir à Geuffroy fors que ung à

coup, et veoit qu’il n’y avoit mais que deux devant luy, si en eut grant

paour, car il appercevoit venir Geuffroy de grant puissance et

hardiesse; il escria aux derreniers: Retournez et montez tant que nous

soions au large où nous nous puissions deffendre, car, en ce parti, ce

diable nous occiroit tous. Et adont ceulx virèrent tout court et

montèrent appertement la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing;

et lors son escuier fist retourner les chevaux des trois qui estoient

abbatuz. Or diray de Philibert de Mommoret, qui estoit approuché du

cavan, et oyt la noise; si appella ses gens et ilz vindrent à luy; et

adoncques Guion et ses gens saillèrent de la montaigne, et Geuffroy

aprez, l’espée au poing; et quant ilz l’apperceurent, ils le

assaillirent de tous costez; et il se deffendoit comme preus et

vaillant; et aussi son escuier se porta tresvaillamment, et fut moult

forte la bataille. Or vous diray de celluy que Geuffroy avoit abbatu

premier, car quant il apperceut que Guion s’en estoit tourné par la

force de Geuffroy, et il vit que ses deux compaignons estoient mors

emprez luy, il fut moult doulent, et regarda autour de luy, et trouva

son chevau et monta sus à tresgrant paine, et s’en alla, tant qu’il peut

poindre le chevau des esporons, vers Syon; et quant il vint, il trouva

Claude à la porte, avecq luy de ses gens; et quant il le vit, il le

congneut moult bien et le vit tout sanglent et tout souillé de sang; si

luy demanda qui ainsi l’avoit atourné, et celluy luy compta l’adventure

comment ilz avoient rencontré Geuffroy tout seul, et le dommage qu’il

luy avoit fait retourner Guion son frère hors du cavan par force, et

encores duroit la bataille. Adoncques quant Claude l’entendit, il en fut

moult doulent, et tantost s’en alla armer et fist ses gens armer.

Moult fut doulent Claude quant il ouyt les nouvelles de la vilonnie et

du dommage que Geuffroy eubt fait à Guion, son frère, et comment encores

se debatoient et combatoient par dessus le cavan. Adoncques s’arma et

fist armer ses gens et montèrent à chevau jusques à sept vingz hommes

d’armes, et laissa Clarebault, son frère, au fort, atout soixante

bassines pour le garder; lors vint en la bataille; mais pour neant se

penoit, car Philibert et ses dix chevaliers estoient venus en la

bataille, et besongnèrent tellement que tous les hommes de Guion furent

mors et Guion pris; et tantost jura Geuffroy qu’il le feroit pendre par

le col. Lors vint l’escuier à Geuffroy qui estoit rentré au cavan pour

aller querir une belle espée qu’il avoit veu gisir par terre d’ung des

chevaliers que Geuffroy avoit occy. Adonc il ouyt le trot et le bruit

des chevaux et des gens d’armes que Claude amenoit; si retourna tout

courant à Geuffroy et lui dist: Monseigneur, j’ay oy moult grant bruit

de gens qui cy viennent; et tantost que Geuffroy l’ouyt, il fist Guion

lier au bois à ung arbre, et le fist garder à ung chevalier, et s’en

vint atout ses hommes à l’encontre du cavan, et là attendoit

l’adventure. Et Philibert alla courant sur la montaigne et regarda au

font de la charrière, et vit venir Claude et ses gens qui venoient par

le cavan. Adoncques retourna à ses gens et dist à Geuffroy: Sire, il n’y

a affaire aultre chose que de bien garder ce pas; veez cy venir vos

ennemis; et Geuffroy respondist: Or ne vous en doubtez, il sera moult

bien gardé et deffendu. Adonc il appella l’escuier qui estoit venu

avecques luy et luy dist: Courez tantost à l’ost et me faictes venir mes

compaignons le plus brief que vous pourrez. Et il se departist et ferit

des esporons, et vint vers l’ost grant alaine; et, quant il fut arrivé,

il leur dist: Beaulx seigneurs, or tost à chevau, car Geuffroy se combat

à ses ennemis; et ilz s’armèrent et montèrent tantost à chevau qui

mieulx sceut, et vindrent tantost aprez l’escuier qui les guidoit au

plus droit qu’il povoit vers le lieu où il pensoit à trouver Geuffroy,

qui se combatoit à ses ennemis.

L’istoire nous dist que Geuffroy et Philibert et leurs chevaliers

estoient en l’entrée du pas; et lors vint Claude et ses gens qui

venoient à moult grant effort parmy le cavan, et bien cuidoient gaignier

la montaingne à leur advis; mais Geuffroy estoit à l’entrée du pas qui

moult asprement leur deffendoit le passaige; et sachiés qu’il n’y eut si

hardi qu’il ne fist reculer, car il y eut deux de ses chevaliers qui

estoient descendus à piet, les lances es poings qui se tenoient moult

vigoureusement au cavan coste à coste de Geuffroy, et donnoient aux gens

de Claude de grans coups de lances, et en y eubt pluiseurs de mors.

Philibert estoit adonc descendu lui quatriesme, et c’estoit mis sur la

donne du cavan par dessus, et faisoit assambler pierres et gettoient par

telle vigeur contre la vallée que il n’y avoit si fort, s’il estoit

ataint sur la couppe du bassinet à plain coup, qui ne fut tout estourdi

ou rué du chevau par terre; et sachiés qu’il en y eut plus de vingt

mors. Et lors vint l’escuier qui amenoit l’ost, et quant Geuffroy le

sceut il lui fist mener trois cens hommes d’armes par le chemin qu’ils

estoient allez le matin pour aller au devant du pas, que Claude ne ses

gens ne peussent retourner en leur fortresse. Et tantost de là l’escuier

se departist, et s’en vint grant aleure au devant de la prarie, et passa

par devant la fortresse. Et quant Clerevault les vit, il cuida que ce

fut aulcun secours qui leur venist, car il ne cuidoit pas qu’il y eut au

pais de leurs ennemis à si grant force; et ceulx venoient tout le beau

pas sans faire nul samblant qu’ilz leur voulsissent que bien. Et adonc

Clerevaud, qui cuidoit bien que ce fussent amis, fist abaisser le pont

et ouvrir la porte, et vint lui vingtiesme tout armé sur le pont. Et

adonc quant l’escuier et sa route apperceurent que le pont fut abbattu

et la porte ouverte, ilz se trairent le chemin le plus promptement

qu’ilz peurent, et quant, au passer devant la porte, Clerevauld leur

escria: Quelles gens estes-vous? Et ceulx respondirent: Nous sommes

bonnes gens; et en approchant dudit pont environ de .xx. chevaux, ilz

luy demandèrent où est Claude de Syon? nous voulons parler à luy. Et

Clerevauld les approcha en disant: Il reviendra tantost, il est allé

combattre Geuffroy au grant dent, nostre ennemy, que luy et Guion,

nostre frère, ont enclos en celle montaigne que vous voiés là devant

vous; et sachiés que Geuffroy ne leur peut eschapper, et fut-il ores de

fin acier trempé, qu’il ne soit mort ou affollé. Par foy se dist

l’escuier, ce sont bonnes nouvelles. Et adonc s’approcha luy vingtiesme

de plus en plus, en demandant à ses gens: Le irons-nous aidier? Par foy,

dist Clerevauld, grant mercy, il n’est à present nul besoing.

L’istoire nous racompte que tant s’approcha l’escuier de Clerevault par

belles parolles, qu’il vint prez du pont. Adoncques il escria à ses

gens: Avant, seigneurs, la fortresse nous est gaignée. Et quant

Clerevauld oyt ce mot, il cuida reculer pour lever le pont; mais les

vingt se ferirent si rudement parmy luy et ses gens, que tout fut tombé

par terre, et tantost misrent piet à terre et vindrent sur le pont et

entrèrent en la porte, tantost ilz misrent deux lances ès chaines de la

porte coulisse, et puis plus de cent misrent piet à terre et vindrent

sur le pont et entrèrent en la porte, et hault et bas, parmy la

fortresse, et puis fut pris Clerevauld et tous les autres qui estoient

en la fortresse, et furent tous liez en une chambre, et les firent

garder par quarante hommes d’armes; et aprez se assamblèrent et eurent

conseil qu’ilz manderoient celluy fait à Geuffroy, et qu’ilz se

tendroient enclos en la fortresse, assavoir moult se Claude reviendroit

à garent; et ainsi le firent. Adonc dist l’escuier que luy mesme le

iroit nuncer à Geuffroy ceste adventure; et lors s’en partist, et vint

au ferir de l’esporon à Geuffroy, et luy compta ceste adventure; et,

quand Geuffroy sceut l’adventure, il fut moult joyeulx, et tantost le

fist chevalier, et luy bailla cent hommes d’armes, et luy commanda qu’il

allast tantost sur le pays et qu’il gardast bien que Claude ne print

aultre chemin que celluy de la fortresse, car, se il eschappoit, il

pourroit faire moult d’ennuy avant que on le peut atraper; et que mieulx

le valloit enclore au cavan et le prendre par force là dedens. Sire,

dist le chevalier nouvel, ne vous en doubtez, il ne nous eschappera se

il ne scet voler; mais que je puisse aller à temps, je vous donne ma

teste se il s’en va. Et lors se departist et descendist la montaigne

atout les cent hommes d’armes; et Geuffroy demoura au pertuis, qui se

combatoit à force d’espée à ses ennemis; et bien .xl. chevaliers

estoient descendus à piet sur la montaigne, qui gettoient pierres contre

val de si grant force que, malgré que Claude en eubt, il le convint

retourner à grant paine luy et ses gens. Et Geuffroy et ses hommes

entrèrent au cavan et les enchassèrent au dos; mais à grant paine

peurent passer parmy les mors qui avoient esté occis du jet de pierres.

Or vous diray du nouvel chevalier qui jà estoit venu à l’encontre du

cavan, luy et sa route; mais quant il oyt le bruit des chevaux, il pensa

bien que Claude retournoit, et prist le couvert de la montaigne, et

laissa à Claude le chemin de la fortresse.

L’istoire dit que Claude exploita moult fort pour saillir du cavan et

s’en venir à temps à salveté au fort de Syon; mais de ce que fol pense

demeure souvent la plus grant partie à la fois. Or est vray qu’il

exploita tant qu’il saillist du cavan et vint au large. Adoncques il

n’attendit per ne compaignon, mais s’en vint à cours de chevau vers le

fort, et, quant il fut prez, il cria à haulte voix: Ouvrez la porte; et

ilz firent ainsi. Et lors il passa le pont et entra dedens, et vint

descendre avant qu’il perceut qu’il eubt perdu sa fortresse; et tantost

qu’il fut descendu, il fut saisi de tous costez et lié fermement,

Adoncques il fut moult esbahi, car il ne veoit autour de luy homme qu’il

congneut. Qu’esse cy? dist-il; que diable sont mes gens devenus? Par mon

chief, dist ung chevalier qui bien le congnoissoit, tantost serez logé

avec eulx, et tantost il fut mené en la chambre où Clerevauld et les

autres prisonniers estoient. Lors, quant il les apperceut liez et gardez

comme ilz estoient, il fut moult doulent. Et quant Clerevauld le vit, il

luy dist: Ha a, Claude, beau frère, nous sommes par vostre orgueil

enchus en grant chetiveté, et doubtez que n’en eschapons jà sans perdre

la vie, car trop est Geuffroy cruel. Et Claude lui respondist: Il nous

en convient attendre tout ce qu’il nous adviendra. Lors vint Geuffroy,

qui entra en la fortresse, et avoit occis que prins tout le demourant

des gens de Claude; et adonc fut amené Guion son frère en la chambre

avec les aultres; lors entra Geuffroy dedens et choisist Claude entre

les aultres, et luy dist: Et comment, dist-il, faulx triste, avez-vous

esté si hardi de dommager ne de molester ainsi le pays de monseigneur

mon père et ses gens, vous qui devez estre son homme? Par mon chief, je

vous en pugniray bien: car je vous feray pendre devant Val bruiant,

voiant vostre cousin Guerin, qui est triste comme vous devers

monseigneur mon père. Et quant Claude oyt ce salut, sachiés qu’il ne luy

pleut gaires. Mais, quant le peuple du pays sceut que Syon et Claude

estoient pris avec ses deux frères et leurs gens mors, lors vindrent

plaintes de roberies et d’aultres mauvais cas sur Claude et sur ses

gens, et trouva-on leans plus de cent prisonniers, que de bonnes gens du

pays, que marchans et estrangiers, qui avoient esté robez, le venoient

racompter; et par là ne passoit nul qui ne fust rué jus; et, quant

Geuffroy ouyt ces nouvelles, il fist tantost lever unes fourches sur la

coste de la montaigne, et y fist pendre toutes les gens de Claude: mais

celluy Claude et ses deux frères il espargna pour lors, et bailla la

charge du chasteau à ung chevalier du pays qui estoit moult vaillant

homme et preud’homme, et lui commanda sus sa vie de elle bien garder, et

gouverner leaulment les subjectz, et faire garder justice. Et celluy luy

promist de ainsi le faire à son povoir, car il gouverna le pays moult

bien et loiaulment. Et, après ces choses, se partist le matin, et prist

le chemin de Val bruiant, et fist amener avec luy tous les trois frères,

qui moult grant paour avoient de la mort, et n’estoit pas sans cause,

comme vous oyrez dire et deviser cy aprez.

L’istoire nous dist que Geuffroy et ses gens chevauchèrent tant qu’ilz

vindrent devant Val bruiant, et furent les tentes tendues, et se loga

chascun en ordonnance ainsi qu’il peut. Adonc fist Geuffroy tantost

lever unes fourches devant la porte du chasteau, et fist pendre

incontinent Claude et ses deux frères, et manda à ceulx du chasteau que,

se ilz ne se rendoient à sa voulenté, qu’il les feroit tous pendre se il

les povoit tenir. Et, quant Guerin de Val bruiant oyt ces nouvelles, il

dist à sa femme: Or dame, il est vrai que contre la force de ce diable

je ne me pourroie tenir, et je me partiray d’icy et m’en iray à

Montfrin, à Girard, mon nepveu, et à mes autres amis, pour avoir conseil

comment nous pourrons avoir traicté de paix à Geuffroy. Adonc la femme,

qui moult fut saige et subtive, luy dist: Allez-vous-en, de par Dieu, et

gardez bien que vous ne soiés pris, et ne vous partés point de Montfrin

tant que vous aurez nouvelles de moy: car, à l’aide de Dieu, je pense

que je vous pourchasseray bon traicté à Geuffroy: car vous sçavez bien

que, se vous me eussiés voulu croire, vous ne vous feussiés pas meslé

d’avoir fait ce que Claude et ses frères vous ont fait faire; combien

que, Dieu merci, vous n’avez point encores faulcé vostre foy devers

vostre seigneur souverain Raimondin de Lusignen. Adonc Guerin luy

respondist: Ma chière seur, faictes le mieulx que vous pourrez, car je

me fie en vous, et croiré de tout ce que vous me conseillerez. Et lors

s’en partist par une faulce poterne, monté sur ung moult appert

coursier, et passa le couvert des fossés et rés à rés des logis, que

oncques ne fut congneu, et, quant il se vit ung peu loingz, il ferit le

chevau des esporons tant comme il peut, et le chevau l’emporta moult

roidement. Et sachiés qu’il avoit si grand paour d’estre advisé qu’il ne

sçavoit son sens, et loua moult Jhesucrist quant il se trouva à l’entrée

de la forest, qui duroit bien deux lieues, et print le chemin vers

Montfrin tant qu’il peut chevauchier.

L’istoire nous dist et tesmoingne que tant chevaucha Guerin de Val

bruiant qu’il vint à Montfrin, où il trouva Girard son nepveu et luy

compta cest affaire, et comment Geuffroy au grant dent avoit pris Claude

leur cousin et ses deux frères, et avoit fait pendre tous leurs gens

devant le chasteau de Syon, et les trois frères avoit fait mener devant

Val bruiant, et de fait les avoit fait pendre illecq, et comment il se

partist pour doubte qu’il ne fut pris en la fortresse. Par foy, dist

Girard, beau oncle, vous avez fait que saige: car, à ce que on m’a dict,

celluy Geuffroy est moult grant chevalier de hault et puissant affaire,

et si est merveilleusement cruel et se fait moult à doubter. Mal nous

vint quant nous oncques alasmes à Claude, car nous sçavions bien que luy

et ses frères estoient de mauvaise vie et que nul ne passoit par leur

terre qui ne fut robé. Or prions à Jhesucrist qu’il nous en vueille

jeter hors à nostre honneur. Bel oncle, il nous fault aller aviser sur

ce fait; il est bon que nous le mandons à nos proesmes et à tous ceulx

qui ont esté de ceste folle aliance. Et Guerin respondist. C’est verité.

Et adonc ilz mandèrent à tous qu’ilz s’appareillassent de venir devers

Montfrin, affin d’avoir conseil ensamble comment nous pourrons ouvrer de

cestuy fait, et sçavoir se nous pourrons aulcunement trouver voye

comment nous nous pourrons excuser devers Geuffroy. Or se taist

l’istoire de plus parler d’eulx, et parle de la dame de Val Bruiant, qui

moult estoit saige et soubtive et vaillante dame; et tousjours avoit

blasmé son mari de ce qu’il c’estoit oncques consenti à Claude ne à ses

frères. Celle dame avoit une fille qui povoit bien avoir de .viii. à

.ix. ans, laquelle estoit moult belle et gracieuse, et aussi avoit ung

filz qui avoit environ dix ans, qui estoit moult bel et bien endoctriné.

Adonc la dame ne fut ne folle ne esbahie, et monta sur ung riche

pallefroy, et fist monter ses deux enfans et conduire par les frains par

deux anciens gentilz hommes, et fist monter avec elle jusques à six

damoiselles, et fist ouvrir la porte; et là trouva le nouvel chevalier

qui apportoit le mandement de Geuffroy, et le bienveigna moult

doulcement et courtoisement; et aussi celluy luy fist grant reverence,

car moult sçavoit de bien et d’onneur. Et la dame luy dist moult

attemprement: Sire chevalier, monseigneur n’est pas ceans, et pour tant

je vueil aller par devers monseigneur vostre maistre, pour sçavoir que

c’est qu’il luy plait: car il me samble qu’il est cy venu en manière de

faire guerre; mais je ne croy pas que ce soit à monseigneur mon mari ne

à nul de ceste fortresse, car ne plaise à Dieu que monseigneur ne nul de

ceans ait point fait chose qui doibve desplaire à Geuffroy ne à

monseigneur son père; et, se par adventure aulcuns de ses haineux

avoient informé Geuffroy d’aultre chose que de raison, je luy vouldroie

humblement supplier et prier qu’il luy plaist à ouyr monseigneur mon

mari en ses excusations et deffences. Adoncques, quant le nouvel

chevalier l’ouyt parler si sagement, il respondist: Ma dame, ceste

requeste est raisonnable, et pour ce je vous meneray devers monseigneur;

et je croy que vous le trouverez tresamiable et que vous aurez bon

traicté avec luy, combien qu’il soit bien informé contre Guerin moult

durement; mais je croy que à vostre requeste il fera une partie de

vostre petition. Et lors se partirent et vindrent vers les logis.

L’istoire dist que tant chevauchèrent la dame, sa mesnie et le nouvel

chevalier, qu’ilz vindrent à la tente de Geuffroy, et là descendirent;

et quant il sceut la venue de la dame, il saillist de sa tente et vint à

l’encontre; et celle, qui fut bien enseignée tenoit ses deux enfans

devant Geuffroy et luy fist moult humblement la reverence. Et adonc

Geuffroy s’enclina vers elle et la leva moult humblement, et luy dist:

Madame, vous soiez la tresbien venue. Et, Monseigneur, dist elle, vous

soiez le tresbien trouvé. Et adonc les deux enfans le saluèrent moult

doulcement et tresreveramment; et eulx deux dressiés, il leur rendist

leur salut. Et adonc print la dame la parolle, et faignit, comme se elle

ne sceut riens, qu’il fust venu là par maltalent, et dist en ceste

manière: Monseigneur, monseigneur mon mari n’est pas, quant à present,

en ceste contrée, et pourtant suys-je venue par devers vous pour vous

prier qu’il vous plaise de venir loger en vostre fortresse, et amenez

avec vous tant de vous gens qu’il vous plaira; car, mon treschier

seigneur, il y a bien de quoy vous tenir bien aise, Dieu merci et vous;

et sachiés que moy et ma mesnie vous recepvrons voulentiers comme nous

devons faire au filz de nostre seigneur naturel. Quant Geuffroy

l’entendist, il fut moult esbahi comment elle lui osoit faire celle

requeste, veu et consideré de quoy on l’avoit informé contre Guerin de

Val-Bruiant son mari. Toutesfois il respondist: Par mon chief, belle

dame, je vous mercie de la grande courtoisie que vous me offrez, mais

ceste requeste ne vous doibz-je pas accorder, car on m’a donné à

entendre que vostre mari ne l’a pas desservi envers monseigneur mon père

et envers moy; combien que, ma belle dame, je vueil bien que vous

sachiés que je ne suys mie venu pour guerroier dames ne damoiselles,

Dieu m’en gard, et de ce soiez toute seure que à vous, à vos gens ne à

vostre fortresse, ne feray rien meffaire au cas que vostre mari n’y

soit. Et elle luy respondit: Tresgrans mercis; mais je vous requiers

qu’il vous plaise à moy dire la cause pour quoy vous avez indignation

contre monseigneur mon mari, car je suys certaine qu’il ne fist oncques

riens, là ou luy ou moy l’aions peu penser ne sçavoir, que par raison

dust estre à vostre desplaisance, et crois bien que s’il vous plaist à

oyr monseigneur mon mari en ses excusations, que vous trouverez que

ceulx qui vous ont informé le contraire n’ont pas dit verité; et,

monseigneur, je me faictz forte sur ma vie que vous le trouverez ainsi

que je vous dis.

En ceste partie nous dist l’istoire que, quant Geuffroy oyt la dame

parler, il pensa ung peu et puys respondist: Par foy, dame, s’il se peut

bonnement excuser qu’il n’ait erré contre son serement, j’en seray tout

joyeulx, et je le recepveray voulentiers en ses excusations avec ses

compaignons et tous leurs complices, et vigoureusement je luy donne son

alant et son venant huit jours luy .xl. Et lors print congié et s’en

retourna à Val-Bruiant, et laissa ses enfans, et fist monter jusques à

dix chevaliers et escuiers et trois damoiselles, et s’en partist et

chemina tant qu’elle vint à Montfrin, où elle fut liement recepue. Là

estoient les gentilz hommes; et adonc la dame leur compta comment

Guerin, son mari, avoit huit jours saulf, allant et venant, de Geuffroy,

pour luy .xl., et se il se peut excuser, Geuffroy l’orra voulentiers et

luy fera toute raison. Par foy, dist ung ancien chevalier, dont aurons

bien traicté avec luy, car il n’est homme qui puist dire que nous aions

riens meffait en quelque manière que ce soit; se Claude, qui estoit

nostre cousin, nous avoit requis d’avoir aide de nous, s’il en avoit

besoing, et nous luy eussions promis de luy aidier, nous n’avons mie

pourtant encores riens meffait; ne Geuffroy ne aultre ne peut dire que

nous en missions oncques bassinet sur teste, et que nous sallissions

oncques ung seul pas de nostre hostel pour luy conforter aucunement

contre Geuffroy, ne trouver le contraire. Doncques alons-nous-en

seurement, et m’en laissez convenir, car je ne me soussie pas que nous

n’aions bon traicté avec luy. A celluy propos se affermèrent tous les

proesmes, et lors prindrent journée de faire leur appareil d’y aller le

tiers jour aprez; et adonc s’en partist la dame, et erra tant qu’elle

vint à Val-Bruiant; lors fist querir vin, pain, poullaille, foing et

avaine, pour envoier à Geuffroy, qui oncques n’en receupt riens, mais

bien souffrit prendre qui en vouloit avoir, pour son argent qu’il en

eubt; et manda ma dame à Geuffroy la journée que Guerin et ses parens

devoient venir devers luy.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 19 / 29 段