vous ayez en vous ung vaillant homme pour gouverner le royaulme de ma
niepce; car terre qui est en gouvernement de femme est peu de chose. Or
regardez qui sera bon au prouffit et à l’onneur de ma niepce et de vous.
Adoncques respondit ung pour tous les aultres: Sire roy, nous ne sçavons
homme qui devant vous s’en doibve mesler, car se vostre niepce
Aiglentine estoit allée de vie à trespassement, toute la terre et le
royaulme de Behaigne escherroit à vous; si que pourtant nous vous en
chergons, et en faictes à vostre voulenté, car c’est bien raison.
Adoncques respondist le roy et dist ainsi: Par mon chief, pour le plus
brief, il faut marier ma niepce; or luy querez ung mary qui soit bien
digne de gouverner son royaulme; car quant est de moy, j’ay assez pays à
gouverner; et pourtant je ne vueil mie avoir le gouvernement de cestuy
cy. Adoncques les barons respondirent tout prestement: Sire roy, se il
vous plaist que vostre niepce soit mariée, si luy querez ung bon mari
tel qu’il vous plaira; car par dessus vous il n’y a homme qui s’en
meslast. Et quant le roy entendit ce, il respondist en ceste manière: Et
nous y pourvoierons à son honneur et prouffit et au vostre aussi, bien
prochainement, et je m’en vois parler à elle pour celle meisme cause.
Adoncques les barons respondirent: Sire, Jhesucrist le vous vueille
meriter. Et lors le roy s’en partist, et vint en la chambre de sa
niepce, qui moult humblement le receupt. Et adoncques le roy luy dist en
ceste manière: Ma belle niepce, Dieu merci, vos besoingnes sont
maintenant en bon parti et en bon point; car vostre pays est delivré du
dangier des Sarrazins, par la puissance de Dieu et des deux frères de
Lusignen. Or fault regarder comment vostre terre soit gouvernée
doresnavant à vostre prouffit et honneur et de vos gens aussi. Adoncques
respondist la pucelle: Mon treschier oncle, je n’ay plus de confort ne
de conseil que vous; si vous requiers pour Dieu que vous y veullez
pourveoir de remède; car il est bien vray que à vous je doibs plus obeir
que à personne du monde, et aussi le vuel faire. Adoncques en eut le roy
moult grant pitié, et lui respondist et dist: Belle niepce, nous y avons
jà pourveu; il vous fault marier à ung tel homme qui soit digne de vous
gouverner et vostre pays; et il n’est pas trop loing d’icy, qui est bon
et beau, noble, preus et hardy. Par ma foy, bel oncle, dist la pucelle,
ce sont foyson de belles taches et bonnes; je suys certaine et sçay bien
de vray que vous ne me conseilleriez chose qui ne soit à mon honneur et
prouffit, là où vous le pourrez sçavoir et considerer; mais, treschier
oncle, de moy si tost marier aprez la mort de mon père, je ne monsteroye
pas nul samblant de doeul de sa mort, et me samble que je mefferoye
trop, et en seroie blasmée moult durement au derrière de moy; et tel me
monstroit bonne chière qui en tendroit mains de compte derrière.
A ce respondist le roy: Ma tresbelle niepce, grant chose à faire le
convient; car de deux maulx on doit choisir le plus petit, quant l’ung
avoir le fault ou choisir; mais, belle niepce, il est bien vray qui
pourroit bonnement attendre, se seroit bon pour honneur que vous
attendissiés encores; mais quoy, ma belle niepce, je suys demourant
loingz de vous et ne puys cy gaires longuement demourer sans trop grant
dommaige d’aultruy et du mien; et d’aultre part, il fault satisfaire les
deux frères du noble secours qu’ilz vous ont fait, ou du mien ou du
vostre. Et aulcuns disent qu’il est bon d’avoir plus de prouffit et
mains d’onneur; et à dire que vous les peussiés remunerer de la
courtoisie qu’ils vouz ont faicte, la moitié de vostre royaulme ne
souffiroit pas au grant dangier et à la paine qu’ilz ont souffert et eu
pour vous; et d’aultre part, belle niepce, sachiés que vous n’estes mie
trop souffissante pour avoir ung tel et si noble homme à mari comme est
Regnauld de Lusignen; car pour certain il est bien digne d’avoir la plus
grande dame du monde, tant pour sa noble lignée comme sa bonté, beaulté
et sa noble proesse. Adoncques quant la pucelle entendit le roy son
oncle, elle fut toute honteuse, et veoit et consideroit bien qu’elle
estoit en grant dangier et de son peuple et de pluiseurs aultres choses;
si ne sceut que respondre, fors tant seullement qu’elle du tout en
plourant se soubzmettoit au bon vouloir du roy son oncle, et luy dist
telles parolles: Treschier oncle, je n’ay point de confort en cestuy
monde, fors que Dieu et vous; pour ce, faictes de moy et de mon royaulme
tout ce qu’il vous plaira. Belle niepce, dist le roy, vous dictes
tresbien; et je vous jure par ma foy que je ne feray chose en ceste
partie que je le face pour le mieulx. Or, ma belle niepce, ne plourez
plus, car je vueil que vous vous delivrez de ceste besoingne; car plus
demourroit ceste baronnie, qui sont bien en nombre .xii. mille
combatans, sur votre pays, et tant aurez-vous plus grant dommaige. Et
celle, qui bien cognoissoit que à droit luy disoit, si luy dist: Mon
treschier oncle, faictes en vostre plaisir. Adoncques vint le roy en la
grande salle où les deux frères estoient, avec eulx moult belle baronnie
tant du pays comme d’ailleurs; et prist le roy la parolle et dist à
Anthoine en ceste manière: Noble duc, plaise vous attendre à moy; les
barons de ce pays qui cy sont vous supplient, et aussi fais-je, qu’il
vous plaise que Regnauld vostre frère soit roy de Behaigne, et qu’il
prengne à femme Aiglentine, ma niepce; et, treschier sire, vueillez luy
prier que ce ne vueille refuser; car les barons du pays le desirent
moult à avoir. Sire roy, ceste requeste est digne d’estre ottroyée, et
aussi sera elle. Or faictes venir la damoiselle. Et tantost le roy et le
duc Ode l’alèrent querir, et lui firent oster le noir, et la firent
vestir des plus riches garnimens qu’elle eubt, et des plus riches
joyaulx, fermaulx, aigneaulx d’or à riches pierres, saintures,
chapeaulx, et ses dames et damoiselles moult richement aournées, et
pluiseurs eurent les chiefz bien aournées de grosses perles; le roy et
le duc Ode adressèrent la damoiselle, et les aultres dames venoient
aprez. Adoncques quant la damoiselle entra en la salle avecq sa
compaignie, elle fut toute enluminée de richesses et de beaulté. Adonc
Anthoine et tous les barons honnourèrent moult fort la pucelle, qui tant
fut belle que à merveilles, et elle aussi leur fist honnourablement la
reverence. Adonc prinst le roy la parolle, et dist en ceste manière:
Sire duc de Lucembourg, tenez-nous vos convenances; veez cy de quoy nous
voulons tenir les nostres. Par mon chief, dist Anthoine, c’est bien
raison. Or sa, dist le duc Anthoine, beau sire, recepvez celle noble
pucelle, et l’onneur du royaulme de Behaigne. Adonc passa Regnauld
devant, et dist à haulte voix: Par ma foy, beau sire, je rends
premierement graces à Dieu omnipotent, au roy qui est icy, et à tous les
barons de ce pais de cestuy hault honneur, car se il n’y avoit tant
seullement que la pucelle sans heritaige, si ne la refuseroie-je mie, et
à l’aide de Dieu, j’ay esperance de conquerir assez de pays pour elle et
pour moy, combien que je prens bien tout en gré. Adonc luy dist
Anthoine: Beau frère, vous avez raison, car vous avez le royaulme tout
conquis davantaige; or vous doint Dieu par sa saincte grace conquerre
des aultres sur les ennemis de Dieu. A brief parler, fut là mandé ung
evesque qui les fiansa, et commença la feste à estre moult grande; car
on le sceut tantost par toute la ville; et en eubrent tous ceulx de la
ville moult grant joye, et fut toute la ville parée de couvertes de
riches draps d’or; et fist-on moult noble appareil comme pour une telle
feste, et fut ordonné que les neupces se feroient sur le champ au
maistre pavillon. Et ainsi demoura jusques au tiers jour; et fist-on
faire maintes robes riches, tant pour l’espouse, les dames et
damoiselles, comme pour les deux frères et les barons du pays et les
estrangiers; et la nuyt que on devoit espouser le lendemain, on mena la
pucelle, et avec elle les dames et damoiselles, au maistre pavillon; et
fist-on tendre moult de riches tentes tout environ pour les dames; et le
roy d’Anssay et le duc Ode de Bavière se logèrent avecq leur baronnie
environ les tentes des dames, et Anthoine et Regnauld d’aultre partie;
et fist-on celle nuyt faire bon guet comme se les anemis furent prez de
là; et fut la feste moult grande, et le soupper moult notable. Et quant
il fut temps, chascun s’en alla reposer jusques à la matinée que l’aubbe
du jour apparut.
Comment Regnauld espousa Aiglentine, fille du roi de Behaigne.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant l’aubbe du jour apparut,
la matinée fut belle et clère, et luysit le soleil moult bel et cler.
Adonc fut moult noblement appareillée l’espouse, et fut addressée au
lieu où la messe se devoit dire. Ilz furent espousez, et la messe dicte
moult solemnellement, et aprez ramenée au maistre pavillon; et quant le
disner fut prest, ilz lavèrent et s’assirent à table; et ilz furent
moult richement servis, et de pluiseurs manières de metz; et quant ilz
eubrent disné, les napes furent ostées; ils lavèrent, les tables furent
abbatues et graces dictes. Aprez, les dames allèrent à leur retrait, et
les chevaliers s’allèrent armer, et Anthoine meismes, pour faire honneur
à son frère.
Comment, aprez le disner, les chevaliers joustèrent.
Les dames retournèrent et montèrent sur les eschafauds; lors vindrent
les chevaliers sur les rends, et commencèrent les joustes moult belles;
et n’y eubt oncques chevalier qui se peut tenir à Anthoine ne à
Regnauld; et quant ilz visrent que les joustes affoiblissoient pour
eulx, ilz se departirent des rends, et se vindrent desarmer; et tout ce
apperceut bien le roy d’Anssay, le duc Ode de Bavière et l’aultre
baronnie. La jouste dura moult longue pièce; et tantost aprez fut temps
de soupper, ainsi la jouste cessa; et s’en departirent les chevaliers et
escuiers, et puys souppèrent. Le soupper fait, les menestriers
cornèrent, et danssa on grant temps. Et quant il fut heure d’aller
dormir, on mena l’espousée couchier en ung riche lict de parement; et
puys assez tost aprez vint Regnauld et se coucha avecq la pucelle, aprez
que le lict eubt esté beneit. Adoncques se departist chascun de la
chambre, les ungz crians, chantans et danssans, et les aultres comptans
de beaulx comptes et de belles adventures; et se esbatoient qui mieulx
pour passer le temps; les aultres allèrent dormir. Regnauld et la
pucelle furent couchiés l’ung avecq l’autre, et moult se humilioit la
pucelle envers luy et luy disoit: Monseigneur, se ne fut la grace de
Dieu mon createur, et la puissance de vostre frère, et vous aussi, ceste
povre orpheline estoit toute desolée et perdue, elle et tout son pays,
et cheue en moult grande adversité entre les mains des mauvais
Sarrazins; mais l’aide de Dieu et la vostre m’en ont jetté, dont je vous
remercie, et quant vous avez daigné de prendre en femme si medice
pucelle comme je suys. Par foy, dist Regnauld, ma doulce amour, vous
avez trop plus fait pour moy que je n’ay pour vous, quant vous m’avez
fait le don de vostre noble corps, et héritier de tout vostre royaulme;
et avecques moy n’avez riens pris fors tant seullement mon corps. Et
lors respondist la pucelle: Par ma foy, monseigneur, le corps de vous
vault mieulx que dix royaulmes, et plus est à priser, quant à mon gré.
De leurs parolles n’en veulz plus parler; mais celle nuyt fut engendré
d’eulx deux ung tresbeau filz qui eubt à nom Oliphart; celluy fist moult
grande guerre et les soubzmist en toute la basse marche de Hollande et
de Zellande, Streve et Dannemarche et Norwége. Lendemain, au matin, se
leva chascun, et fut messe chantée et y fut menée la dame. Aprez la
messe, vindrent au maistre pavillon, et ainsi qu’ilz eubrent lavé et
qu’ilz se deurent asseoir pour disner, vindrent deux chevaliers de
Lucembourg qui apportoient lettres à Anthoine de par Cristienne sa
femme, et vindrent devant le duc Anthoine et le saluèrent de par sa
femme, en luy disant ainsi: Monseigneur, vous devez avoir grant joye,
car ma dame vostre femme vous a apporté ung le plus bel enfant masle que
oncques fut veu en nul pays. Or, beaulx seigneurs, dist Anthoine, loué
en soit Dieu, et vous soiez les tresbien venus; et puys prinst-il les
lettres.
L’istoire nous dist que le duc Anthoine de Lucembourg fut moult joyeulx
de ces nouvelles, et aussi fut Regnauld, son frère. Adoncques le duc
Anthoine leut les lettres, et trouva dedens que les deux chevaliers
disoient la vérité. Alors accolla le duc les deux chevaliers moult
liement, et leur fist donner moult de riches dons. Adonc s’assist au
disner, et dura la feste jusques à huyt jours; et puys retournèrent en
la cité. Et lors prinst congié le roy d’Anssay, Anthoine et le duc Ode
de Bavières, et tous les barons, du roy Regnauld et de la royne
Aiglentine, qui furent moult doulens de leur departie. Et eubt convenant
le duc Anthoine au roy Regnauld que se les paiens luy faisoient point de
guerre, que il le viendroit secourir à noble baronnie, et le roy
Regnauld l’en remercia moult; lors s’entrebaisèrent les deux frères à
leur departement. Tant chevaucha l’ost qu’il vint à Muchin en Bavière,
et se logèrent en la prarie devant icelle ville; et les festoia moult le
duc Ode par l’espace de trois jours; et au quatriesme jour se
departirent, et prindrent congié du duc Ode; et chevauchèrent tant
qu’ilz approuchèrent Coulongne à une journée prez. Adonc vindrent les
quatre chevaliers qui gouvernoient les gens d’armes et les arbalestriers
que ceulx de Couloingne avoient envoié à Anthoine, et luy disdrent en
ceste manière: Monseigneur, il est bon que nous allons devant en la
ville pour appareillier vostre passage. Par ma foy, dist le duc
Anthoine, beaulx seigneurs, il me plait bien; et lors se partirent les
quatre chevaliers et leur mesnie avecques eulx; et chevauchèrent tant
qu’ilz vindrent en la cité de Coulongne, où ilz furent moult liement
receups, et leur enquirent les grands bourgois et les gouverneurs de la
cité comment ilz avoient exploité en leur voiage, et ilz leur comptèrent
toute la vérité, avecq la grande puissance et la grant valeur des deux
frères; et comment Regnauld estoit roy de Behaigne. Adoncques quant
ceulx de Coulongne l’entendirent, ils furent bien joyeulx, et disdrent
qu’ilz estoient bien eureux d’avoir acquis l’amour de telz deux princes.
Et lors firent faire moult grant appareil pour recepvoir le duc Anthoine
et le roy d’Anssay et leurs gens. Tant chevaucha l’ost qu’il vint à
Couloingne, et allèrent les bourgoys de la cité à l’encontre en moult
belle compaignie, et firent passer ceulx qui venoient pour aller tendre
oultre la ville; et firent loger par decha l’avant-garde, la grosse
bataille et le sommage. A tant encontrèrent Anthoine et le roy d’Anssay,
et leur firent moult grande reverence, et les prièrent tant qu’ilz
vindrent loger le soir en la ville à moult grant foison de nobles
barons; et les festoièrent moult honnourablement, et donna aux dames,
aux bourgois de la ville et aux gentilz hommes à soupper, et le
lendemain à disner; et ce jour passa le Rin le remanant de l’ost; et le
lendemain au matin prinst le duc Anthoine congié de ceulx de la ville,
et les mercia moult de ce qu’ilz lui avoient fait; et leur dist que se
ilz avoient besoing de luy, qu’il les conforteroit à son povoir; et ilz
le mercièrent moult. Lors se departist Anthoine et se desloga l’ost, et
errèrent tant par pluiseurs journées qu’ils vindrent ung soir loger es
prez dessoubz Lucembourg.
La duchesse Cristienne fut moult joyeuse quant elle sceut la venue du
duc Anthoine son mary; elle s’en issist hors de la ville a moult belle
compaignie de dames et damoiselles, et des nobles du pays, et toute la
bourgoisie venoit aprez à l’encontre de luy, et la clergé à confanons et
l’eau benoite, et l’encontrèrent à demie lieue de la ville; et là fut
moult grande la joye que le duc et la duchesse s’entrefirent; et tout le
menu peuple crioit noel, et louoient nostre Seigneur Jhesucrist de la
venue de leur seigneur; et se loga l’ost devant Lucembourg; et Anthoine,
le roy d’Anssay et les plus haultz barons se logèrent en la ville; là
fut la feste moult grande par toute la ville; et y demoura le roy
d’Anssay par l’espace de six jours continuellement, et le festoia le duc
Anthoine moult richement, et luy rendist toutes ses obligations et le
quitta, excepté la prieuré fonder pour prier pour les mors, pour l’amour
du roy Regnauld son frère; et le mercia le roy moult amiablement. Et
adonc se departit de Lucembourg, et s’en revint en son pays d’Anssay, où
il fut moult joyeusement receu; et le duc Anthoine demoura avec sa
femme, et en eubt la dame celluy an ung filz qui fut appellé Lochier; et
delivra toute l’Ardemie de robeurs, et fonda ès bois une abbaye de
saincte vie, et fist faire le pont de Maisières, sur la Meuse, et
pluiseurs aultres fortresses en la basse marce de Hollande; et fist
moult de beaulx faitz d’armes avecq le roy Olliphart de Behaigne, qui
estoit son cousin germain et filz du roy Regnauld. Et depuys eubt le roy
d’Anssay affaire au conte de Fribourg et au duc d’Autrice; et manda à
Anthoine qu’il luy venist aidier; et si fist-il, et print par force le
conte de Fribourg, et passa en Autrice, et desconfist le duc en
bataille, et le fist apaisier au roy d’Anssay à son honneur. Et eubt
Bertrand, le filz Anthoine, à femme Mellidée, la fille au roy d’Anssay,
et fut roy d’Anssay aprez le trespas du roy. Et la duché de Lucembourg
demoura à Locher aprez le decès de son père, le duc Anthoine. Mais de
ceste matère n’en parleray-je plus quant à maintenant, mais retourneray
à parler de Raimondin, de Melusine et de leurs aultres enfans.
En ceste partie nous dist l’histoire que Raimondin, par son vasselaige,
conquist moult grant pays, et luy firent maintz barons hommaige jusques
en Bretaigne. Et eubt Mellusine, les deux ans aprez, deux filz, dont le
premier eubt à nom Fromond, qui ama moult l’eglise, et bien le monstra
en la fin, car il fut rendu moinne à Maillères, dont il advint puys ung
grant et horrible meschief, ainsi comme vous orrez cy aprez en
l’istoire. Et l’aultre filz qu’elle eut l’an ensievant eut à nom
Thierry, qui fut moult bataillereux. Icy vous laisseray à parler des
deux enfans, et vous diray de Geuffroy au grant dent, qui fut le plus
fier, le plus hardi et le plus entreprenant de tous ses aultres frères.
Et sachiés que celluy Geuffroy n’en doubta oncques homme, et dist
l’istoire et la vraie cronicque qu’il se combatit à ung chevalier faye
au maulvais esperit ès prez dessoubz Lusignen, ainsi comme vous oyrez cy
après racompter. Or est vray que pour lors Geuffroy fut grant et
percreu, et oyt nouvelles qu’il y avoit en Irlande ung peuple qui ne
vouloit pas obéir en ce qu’il devoit à son père. Adonc jura Geuffroy la
dent Dieu qu’il les feroit venir à raison; et, pour ce faire, prinst
congié de son père, qui fut moult courroucé de son departement. Et de
fait mena avecq luy jusques au nombre de cincq cens hommes d’armes et
cent arbalestriers, et s’en vint en Irlande; et tantost enquist où
estoient les desobeissans; et ceux qui tenoient la partie de Raimondin
lui enseignèrent les fortresses des desobeissans. Et adoncques
s’armèrent et se presentèrent audit Geuffroy, et ilz luy disdrent qu’ilz
luy aideroient à destruire ses ennemis. Par Dieu, beaulx seigneurs, dist
Geuffroy au grant dent, vous estes moult bonnes et leales gens, et je
vous mercie moult de ce que vous m’offrez et de l’onneur que vous me
faictes; mais, quant à present, Dieu mercy, il n’est nul besoing de ce,
car j’ay assez de gens d’armes pour accomplir mon affaire sans vous
traveiller de rien, au plaisir de Dieu. Par ma foy, sire, vous avez plus
affaire que vous ne cuidez, car vos ennemis sont moult fors et fiers et
de merveilleux courages, et sont trestous cousins et parens, et du plus
grand estraction de sang qui cy soit ou pays. Beaulx seigneurs, dist
Geuffroy, ne vous en chaille, car, à l’aide de Dieu omnipotent, j’en
chevirai bien. Et sachiés qu’il n’y aura ja si grant ne si petit, s’il
ne veut obéir à mon mandement, que je ne le fasse mourrir de malle mort,
et aussi, beaulx seigneurs et amis, se je vois qu’il me soit besoing, je
vous remanderay. Et ilz respondirent: Nous sommes tous prestz dès
maintenant, ou toutesfois, sire, quand il vous plaira. Beaulx seigneurs,
dist Geuffroy au grant dent, ce fait est moult à remercier. Adonc prinst
Geuffroy congié d’eulx, et se mist à chemin vers une fortresse qui
estoit nommée Syon; et dedens icelle avoit ung des ennemis de Geuffroy,
qui estoit nommé Claude de Syon, et estoit luy troisième des frères;
moult furent les trois frères fiers et orguilleux, et vouloient
suppediter tous leurs voisins et estre seigneurs d’eulx. Adoncques
Geuffroy envoia deffier iceulx frères, en disant en ceste manière que
ilz luy voulsissent faire obeissance pour Raimondin son père. Et ilz
respondirent au messaigier que, pour Raimondin ne pour homme de par luy,
ilz n’en feroient riens, et qu’il n’y retournat plus, aultrement il
feroit que fol. Par ma foy, dist le messagier, je m’en garderay moult
bien, sinon que je vous enmaine ung medecin qui vous destrempera ung tel
electuaire de quoy vous serez trestous perdus et pendus par la gorge. Et
de ce mot furent les frères moult couroucez. Et sachiés que, se le
messagier n’eust tost hasté le chevau, qu’il eut esté pris et mort sans
nul remède: car ilz estoient folz et cruelz, et ne craignoient Dieu ne
nul homme. Adoncques le messagier retourna vers Geuffroy, et luy compta
l’orguel et le boubant des trois frères. Par mon chief, dist Geuffroy,
grant vent chiet pour petit de pluie, et de ce ne doubtez, car je les
paieray bien de leurs gaiges.
L’istoire nous dist que quant Geuffroy eubt oy l’orgueil et la fière
responce des trois frères, que, sans plus dire, il s’en vint loger à
demie-lieue de la fortresse; et quant il eubt ses gens logez et
ordonnez, il s’arma de toutes pièces, et prinst avec luy un escuier qui
bien sçavoit tout le pays, et le fist monter sur ung riche destrier et
coursier à l’avantaige, et commanda à ses gens qu’ilz ne se meussent de
là jusques à tant qu’ils orroient nouvelles de luy; et ils luy
respondirent que non feroient-ils. Adoncques s’en partist Geuffroy avec
l’escuier; mais là avoit ung chevalier qui avoit nourry et gouverné
Geuffroy, qui bien cognoissoit son fier courage, et qu’il ne craignoit
riens du monde; et celluy chevalier avoit nom Philibert de Mommoret, et
estoit moult vaillant de la main; et avoit esté en moult de bonnes
places, et celluy amoit moult Geuffroy. Adonc se partist aprez lui,
avecq luy dix chevaliers tous armez, et sievit Geuffroy de loing que
oncques ne perdist la veue de luy; et Geuffroy chevaucha tant qu’il
apperceut la fortresse de Syon, qui seoit devers la coste où il estoit
sur une haulte roche. Par ma foy, dist Geuffroy, se la fortresse est
ainsi forte de l’aultre costé comme elle est de cestuy, elle me fera
grant ennuy ainçoys qu’elle soit prinse. Il me faut sçavoir se elle est
ainsi forte par delà. Adoncques prinst environner la fortresse tout le
couvert d’ung petit boys qui estoit illec prez, et vindrent en la coste
de la montaigne, et s’avallèrent aval à une belle prarie; et tousjours
Philibert le sievait ne oncques n’en perdist la veue, et faisoit mucer
ses gens au bois. Et tant chevaucha Geuffroy qu’il eut environné la
fortresse, et regarda moult bien que devers le pont c’estoit le plus
foible, et luy sembloit bien que par là elle pourroit estre prise
d’assault, car les murs y estoient bas et n’estoient pas les tours
guerlandées, mais y avoit sur la porte une grosse tour assez haulte et
bien couronnée et monstroit tresgrant deffence en lieu foible. Mais
Geuffroy advisoit de venir tout pourveu de manteaulx et de cloyes pour
garder des pierres de fer; et ainsi qu’il advisoit et pensoit à ce, il
entra en une petite rue qui remontoit la montaigne, à revenir autour de
la fortresse, pour retourner à son logis. Adonc Philibert le perceut
bien et qu’il vouloit faire, et s’en vint à ses gens et les remena assez
prez du chemin par où il estoit venu, et les fist embuchier au bois; car
il vouloit laisser Geuffroy repasser, et s’en vouloit retourner au logis
aprez lui; et ainsi qu’il regardoit quant Geuffroy isseroit du cavan, il
perceut une route de gens d’armes à chevau qui entroient en la charrière
par où Geuffroy venoit; et fut la charrière si estroite que à paine se
pouvoient rencontrer deux hommes de front, et aucunesfois quant les
chevaux estoient grans, il en convenoit retourner quelqu’un; si ne sceut
Philibert que penser, et s’arresta moult grant pièce sur ce propos, car
il craignoit tant Geuffroy qu’il n’osoit aller avant. Et me tairay de
luy, et vous diray de Geuffroy, et comment il luy prinst de ce fait,
comme vous orrez cy aprez racompter tout le fait et la manière.