Lors vint ung ancien escuier qui estoit au duc Ode, et luy dist:

Monseigneur, par l’ame de moy, je viens de devers les marches

d’Allemaigne, mais il s’avalla pour venir cy ung grant seigneur, et

mainne les plus beaulx gens d’armes que oncques mais je veisse, et ne

sçay où il se veult traire, fors qu’il tire le chemin pour venir cy. Par

foy, dist le duc, je me donne grant merveille quieulx gens ce sont; se

le roy d’Anssay n’eut esté l’aultre jour desconfi devant Lucembourg, je

pensasse que ce fut il qui allast aidier au roi Phedrich, son frère,

contre les Sarrazins; et, par mon chief, se ce fut il, je allasse avec

luy pour le secourir. Monseigneur, dist l’escuier, il seroit bon d’aller

sçavoir quieulx gens ce sont, ne se ilz vous vueillent aultre chose que

bien. Dan escuier, dist le duc Ode, aller vous y convient, puis que vous

les avez veus, car c’est bien droit. Et celuy respondist: Par ma foy,

monseigneur, je suys tout prest, et à Dieu vous commant. Et tantost s’en

partist; et tant erra qu’il apperceut l’ost au font d’une vallée sur une

rivière, et vit les cuisines, les chevaulx fouier, et les coursiers

hanir; là veoit gentilz hommes par trepeaulx, avec la barre de fer et la

lance avec la tarde. Les autres esprouvoient leurs harnoys de trait, de

jet d’espée, et d’aultres fortz exercices. Par mon chief, dist

l’escuier, vecy bonne contenance de gens d’armes; ils ne sont pas

apprentifz de leur mestier. Telz gens sont fort à doubter. Lors regarda

à destre sur une petite montaigne où il y avoit bien cincq cens hommes

d’armes, et vit le guet et les coureus destournez tout en l’entour de

l’ost. Par foy, dist l’escuier, qui moult avoit veu en son temps, ce

sont gens d’armes à droit conquester. Lors entra en l’ost et demanda

celluy qui avoit le gouvernement de l’ost, et tantost il y fut mené; et,

quand il vint devant Anthoine, il fut moult esbahi de sa fasson, et

toutesfois le salua moult courtoisement, et puys luy dist: Monseigneur,

le duc Ode de Bavière m’envoye par devers vous à sçavoir que vous querez

en son pays, et se ne luy voulez que bien; et aussi qui vous estes qui

menez si belle compaignie que je vois cy assemblée: car il scet bien que

vous n’allez mie en telle route que vous n’ayez bien affaire. Amis, dist

Anthoine, dictes à vostre seigneur que nous ne luy voulons que bien ne à

son pays; et luy pourrez dire que c’est le roy d’Anssay, Anthoine de

Lusignen, duc de Lucembourg, et Regnauld son frère, et pluiseurs autres

barons, chevaliers et escuiers, qui allons secourir le roi Phedrich de

Behaigne, qui est assiegé des Sarrazins. Sire, dist l’escuier, Dieu vous

doinct faire bon voiage par sa saincte grace, et à Dieu vous commant; je

le vois dire à monseigneur. Allez en la garde de Dieu, dist Anthoine. Et

lors se departist l’escuier, et revint en la cité, et recorda au duc

tout ce que vous avez ouy, de mot à mot, et la fierté d’Anthoine, et la

fasson et gouvernement de l’ost, et commença à dire: Sire, certainement

ceulx sont les gens que je vis oncques qui mieulx sont à priser et à

doubter. Par mon chief, dist le duc, il meut de grant honneur et

vaillance à ces deux frères de venir de si loing pays pour querir les

adventures, et leur vient de grand bien de venir secourir le roi

Phedrich contre les ennemis de Jhesucrist. Et je prometz à Dieu que ce

ne sera sans moy, car il me seroit tourné à grant honte se je n’y

alloye, attendu qu’il est mon cousin, et que ma terre marchist si prez

de son pays et royaulme, et que les estrangiers le viennent secourir de

si loing pays. Et pour lors avoit fait son mandement le duc Ode, et

avoit jà de trois à quatre mille combatans. Que vous feroye ores long

compte? L’ost se desloga et passa par-devant Nurmich; et lors le duc Ode

saillit à belle compaignie de gens, et se vint presenter au roy d’Anssay

et à Anthoine, et à son frère, luy et ses gens, qui le receuprent moult

liement, et ainsi chevaucha l’ost ensamble par l’espace de six jours. Et

cy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle du roy Phedrich et

du siége.

En ceste partie dist l’istoire que la puissance du roy Zelodus de Craco

fut moult grande, et n’osoit pas bonnement sallir le roy; et toutesfois

fist-il mainte saillie sur les Sarrazins, où il les greva moult, et y

eut mainte grosse escarmouche, et presque tous les jours estoit la

meslée à la barrière; et avoit en la cité environ cent bassines de

Hongres qui estoient moult vaillans chevaliers, et sailloient souvent,

et escarmouchoient l’ost, et leur portoient moult grant dommaige. Or

advint par ung matin que les Sarrazins vindrent escarmoucher, et ceux de

la ville avallèrent le pont et ouvrirent portes et barrières, et

saillist le roy tout armé à moult belle compaignie, et y eubt moult

grant occision des payens, et les reboutèrent jusques à leur logis; à

celle heure estoit monté le roy de Craco sur ung fort destrier, sa

banière au vent, accompaigné de bien quinze mille Sarrazins, et s’en

vint en moult belle ordonnance vers la bataille; là eut maint coup donné

et receu, et par force convint nos gens reculer jusques aux barrières.

Là eut grant mortalité et occision d’ung costé et d’aultre, car le roy

Phedrich reconfortoit moult ses gens. Et quant il apperceut le roy

Zelodus qui faisoit moult grant dommage de ses gens, il ferist le chevau

des esporons, et prinst l’espée au poing, et ferist le roy sarrazin sur

le heaulme par telle vertu et par telle force qu’il l’embrocha sur le

col de son chevau, et pou faillist qu’il ne le versast par terre; car il

perdist les deux estriers; mais ses gens tantost le secoururent, et le

dressèrent en estant. Et le roy Phedrich ferist ung payen par telle

force qu’il l’abbattist tout mort par terre. Le roy de Craco fut revenu

à luy, qui tenoit une archegaie dont le fer estoit moult trenchant et

agu, et vit que le roy Phedrich moult dommagoit ses gens; il s’approucha

de luy, et escouist l’archegaie, et la laissa aller vers le roy par

telle vertu qu’il le percha de part en part. Et, ce fait, le roy

Phedrich, qui sentist la detresse de la mort, ne se peut plus tenir,

mais reversa par terre tout mort. Adonc furent ses gens moult doulens,

et entrèrent en la cité, et levèrent le pont et fermèrent la porte. Lors

commença la douleur moult grande parmy la ville.

Comment le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich, qui avoit

été tué, et le fist ardeoir.

Le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich tout mort, et le

fist ardoir devant la porte pour plus esbahir ses gens et ceulx de la

cité. Quant ceulx de la cité sceurent la mort de leur roy, ilz furent

moult doulens et esbahis, et firent moult grant doeul de luy tous, et

par especial la pucelle Aiglentine, sa fille, menoit tel doeul que

c’estoit grant pitié à veoir, et disoit telles parolles ou samblables:

Ho Dieu, qui me pourroit reconforter quant je vois la mort de mon père

devant moy, et la destruction de mon peuple et de moy, ne je ne vois pas

lieu dont secours me peuist venir? car j’ay oy dire que mon oncle le roy

d’Anssay, où je me fioye plus qu’en aultre du monde, a esté desconfit

devant Lucembourg; vray Dieu! or ne me sçay-je mais où attendre, fors

tant seullement à vostre benigne grace. O tresnoble et puissante et

tresexcellente royne, mère de Dieu, salvateur de tout le monde, vueillez

reconforter ceste povre orpheline, et la vueillés garder en vostre

saincte pitié et misericorde, en telle manière que ces faulx payens

n’aient nulle puissance sur mon corps. Et en ce disant demainoit celle

pucelle telle douleur que c’estoit grant pitié à veoir; et destordoit

ses mains et arrachoit ses cheveulx. Qui eut veu l’angoisse qu’elle

sentoit, il n’a si dur cœur au monde qui n’en eut pitié; et ses dames et

damoiselles la reconfortoient le plus qu’elles povoient; mais en son

doeul n’avoit point de fin. Et ceulx de la cité estoient tous esbahis

tant de la mort de leur seigneur que de la doubte des Sarrazins, qu’ils

ne sçavoient que faire d’eulx rendre salves leurs biens: car le roy

Zelodus les faisoit fort requerir, et leur faisoit remonstrer comment

ilz ne se povoient bonnement tenir contre le povoir des Sarrazins; et

que, se il les prenoit par force, qu’ilz y auroient jà renson, fors tous

d’estre brulez en pouldre, dont la cité fut en grant ballance de soy

rendre; mais il n’y avoit de preud’ommes chevaliers qui moult avoient

amé le roy, et pour ce ilz amoient la pucelle, sa fille, qui leur

disoient: Faulces gens, que voulez-vous faire? Encores n’est pas venu le

messagier qui est allé querir secours vers le roy d’Anssay; prenez cœur

en vous, car vous aurez en brief bonnes nouvelles, se Dieu plait. Et

quant ceulx l’oyrent ainsi parler, ils respondirent au conseil des

Sarrazins que ilz ne se renderoient point, et qu’ilz estoient tous

reconfortez contre leur puissance. Adoncques, quant le roy Zelodus le

sceut, il en fut moult couroucé, et jura par ses dieux que il les feroit

tous ardoir en pouldre; mais en peu d’heure Dieu labeure; et aussi tel

jure de son marché qui puys le laisse. Non obstant Zelodus fist ainsi

comme vous aprez oyrez.

Le roy Zelodus fut moult couroucié de la responce, et adoncques il fist

escarmoucher et assaillir la cité, et la greva de son povoir. Ceulx qui

estoient dedens lentement et lachement se deffendoient pour la grant

paour qu’ilz avoient; et, se ne fut la doubte des nobles du pays qui là

estoient, ilz se fussent rendus salves leurs vies. Or vous diray du duc

Anthoine et de Regnauld, son frère, du roy d’Anssay et du duc Ode de

Bavière, qui amenoient leur ost moult hativement: car bien avoient oy

dire la misère où estoient ceulx de la cité; mais pas ne sçavoient de la

mort du roy Phedrich. Ung jeudi au soir s’en vindrent loger sur une

ripvière, environ une grosse lieue et demie de Pragne, et celluy soir

fut commandé à ung chevalier du pays, qui estoit en leur compaignie,

qu’il allast le lendemain noncer leur venue en la cité. Et celluy monta

le lendemain matin à cheval et s’adressa vers la ville; mais le roy

Zelodus avoit fait armer ses gens et faisoit fort assaillir la cité, car

grant desir avoit de la prendre, et ceulx de dedens se deffendoient

lachement, et bien le appercevoient les Sarrazins; et pour ce ilz

assailloient tant plus vigoureusement. Et fut la besoingne mal allée

quant l’ancien chevalier vint, qui bien apperceut la besoingne et la

faible deffense de ceulx de dedens. Adoncques acheva l’assault, et vint

à une petite poterne, et hurta ung petit, et appella; et tantost ceulx

de la garde le congneurent bien et le laissèrent entrer dedens. Et

tantost qu’il fut entré, il courut parmy les deffences, criant en ceste

manière: Seigneurs, deffendez-vous bien: car vecy la fleur de chevalerie

de cestuy monde qui vous vient à secours avec le roy d’Anssay; et les

verrez tantost commencer la bataille, et faictes bonne chière, car, par

mon chief, jà Sarrazin n’en eschappera qui ne soit mort ou pris. Et

quand ils l’entendirent, ilz jettèrent ung cri si treshault que c’estoit

merveilles à oyr, en disant: Loué en soit nostre Seigneur le doulx

Jhesucrist. Et adoncques s’emploièrent moult fort à deffendre, par telle

manière que mal soit de Sarrazin qui oncques puys attendre ne demourer

auprez des murs. Et à celluy assault et deffence demoura aux fons des

fossez grant foison de Sarrazins mors et affollez. Et quant le roy

Zelodus apperceut que ceulx de la cité avoient reprins si grant cœur, il

en fut moult esmerveillé et dolent, et tant qu’il ne sceut que penser:

car il les veoit de si grant deffense qu’il n’y avoit si hardi Sarrazin

qui se osast approuchier, mais s’en partoient et reculoient arrière.

Et quant le roy Zelodus apperceut que ses gens reculoient ainsi, il en

fut moult dolent, et en eut grant merveilles pourquoy ceulx de dedens

avoient pris si grant cœur en eulx; mais il sera plus couroucé tantost

que devant: car le duc Anthoine chevaucha moult hardiement en belles

batailles, les banières desploiez, et avoit fait laisser les logis tous

drois et bien cincq cens hommes d’armes pour les garder. Et estoient le

roy d’Anssay et le duc de Bavière en l’arrière-garde, et Regnauld et

Anthoine en la première bataille. La veissiés moult belle compaignie,

banières ventiler au vent, bassines, harnoys de jambes, l’or, l’azur et

les couleurs des banières et des panons resplendir contre le soleil. Et

tant chevauchèrent en ordonnance qu’ilz virent la cité que les Sarrazins

assailloient moult durement, et veoient leurs tentes et leurs pavillons,

où il y avoit moult grant foison de Sarrazins. Adoncques fist arrester

Anthoine ses gens, tant que l’arrière-garde fut venue, et ordonna sur

les elles archiers et arbalestriers; et lors furent apperceus des

Sarrazins, qui l’allèrent dire au roy Zelodus en ceste manière: Sire

roy, laissez l’assault que à mal heure a esté commencé. Sachiés que tant

de cristiens viennent que les champs en sont couvers. Adoncques, quant

le roy entendist ces nouvelles, il fut moult couroucé, et laissa

l’assault, et vint au dehors de son logis, et ordonna ses gens et ses

batailles au mieulx qu’il peut. Et Anthoine et Regnauld firent sonner

leurs trompettes et firent aller la bataille tout le petit pas. Et quand

ilz furent approuchez de leur ost, là eut grand effroy; et à l’aprochier

fut moult grande la tourble; et y en avoit là de telz qui eussent bien

voulu estre dont ilz estoient venus. Car à la baisser des lances eut

moult grant foison d’abatus d’ung costé et d’autre, et en y eut de mors

et de navrez grant foison; et aprez tirèrent les espées, et ferirent

l’ung l’aultre moult durement sans aulcune pitié. Là eut maintz

Sarrazins mors et abattus par terre; moult bien se esprouvoient

Poetevins, et faisoient grant occision de Sarrazins; mais le roy Zelodus

cria son enseigne moult haultement, et joindist l’escu au pis, et

brandist la lance, et brocha le chevau des esporons, et au dos le

sievoient dix mille Sarrazins. Et adont il baissa sa lance et ferist ung

cristien par telle force qu’il luy mist le fer et panon parmy le corps,

et l’abbatit tout mort par terre, et ses gens le sievoient au dos, qui

moult vaillamment se portoient, et firent grant dommaige aux cristiens,

et les reculèrent le get d’une lance. Adoncques cria le roy Zelodus son

enseigne: Seigneurs barons, frappez oultre; la journée est nostre, car

ilz ne nous peuvent eschapper. Et les Poetevins les recepvoient moult

asprement. Et sachiés que là eut grant perte d’ung costé et d’aultre.

Lors vint le duc Anthoine, l’espée au poing; et quant il apperceut ses

gens reculer, a pou qu’il ne mouroit de doeul, et escria Lusignen à

haulte voix, et se bouta entre Sarrazins plus roidement que fouldre qui

chiet du ciel, et frappoit à destre et à senestre, et abbatoit tout ce

qu’il encontroit devant luy; et ses gens le sievoient au dos, qui

estoient tous esbahis de ce qu’ilz lui veoient faire; car il n’y avoit

si hardi Sarrazin qui l’osast attendre, ainçois se reculoient vers leurs

tentes. Et ce voiant le roy Zelodus s’escria: Avant, seigneurs et

barons, deffendez-vous. Comment, est-ce que pour ung homme seul vous

vous enfuyez? C’est moult grant honte à vous. A ces parolles il rallia

ses gens, et rendist estact à Anthoine et aux Poetevins moult

bataillereusement. Lors vint l’admiral a tout dix mille combatans.

Adoncques refforcha la bataille moult horrible. Là eubt moult de

Sarrazins occis et affollez.

Comment le roy de Craco fut occis en la bataille.

Aprez vint l’arrière-garde, que le roy d’Anssay et le duc Ode menoient,

qui se ferirent moult vigoureusement en la bataille; là eut grant

occision, car ilz enduroient bien les faitz d’ung costé et d’aultre. Et

sur ce arrivèrent Anthoine et Regnauld, qui se ferirent d’ung accord

entre les Sarrazins, et faisoient telle occision qu’il n’y avoit

Sarrazin ne cristien qui ne s’esmerveillast des merveilleux coups qu’ilz

donnoient, et en la parfin il n’y eut si hardi Sarrazin qui les osast

attendre, et partout où ilz les veoient, ils les fuyoient; et les

cristiens faisoient tous si bien que Sarrazins eussent tourné le dos, se

ce ne fut le roy Zelodus qui moult vaillamment les tint ensamble. Et

sachiés qu’il fit moult grant dommaige aux cristiens, ravigora ses gens

par tel parti que ilz se deffendirent moult fort. Et quand Regnauld

aperceut le roy Zelodus qui ainsi rendoit estat à ses gens et menoit la

bataille si tresvaillamment qu’il n’y failloit riens, il jura à Jhesu

Crist qu’il mourroit en la paine ou il delivra la place des Sarrazins.

Lors tourna la targe darrière et brocha le chevau par grant hair, et

alla plain cours vers le roy de Craco. Et quant le roy le vit venir, il

haulsa l’espée et le ferit sur le heaulme de toute sa force ung moult

rude coup; mais l’espée glissa contre val sur le senestre costé de la

cuisse, et le blessa tellement que le sang lui courut aval jusques à ses

tallons. Et Regnauld, qui fut moult doulent, leva l’espée à deux mains

et ferist le roy Zelodus par grant hair sur le bassinet si grand coup

qu’il fut tout estourdi, et tant que l’espée lui vola du poing, et

s’enclina sur le col de son chevau et rompit par force la couroye du

bassinet. Et adonc Regnauld le ferist et le cherga tant de coups qu’il

le convint cheoir par terre, et tantost eut sur luy moult grant foule de

gens et de chevaulx; mais ses gens le vindrent secourir d’entre les piés

des chevaux, et ne le seurent aidier. Et quant Sarrazins le sceurent,

ilz tournèrent en fuyte, et nos gens les sievoient asprement, et les

occisoient parmy les champs, et parmy les boissons, et sachiez qu’il en

eschappa bien peu, et ainsi fut la bataille finée. Et ce fait, les

cristiens se logèrent ès tentes des Sarrazins; les deux frères, le roy

d’Anssay, le duc Ode, se partirent à tout cent chevaliers, et s’en

allèrent vers la cité, où ilz furent liement receups, car les citoiens

avoient grant joye de la victoire qu’ilz avoient eue contre les

Sarrazins. Adoncques vindrent au palais, où ilz entrèrent en la chambre;

lors vint la pucelle Aiglentine à l’encontre de son oncle le roy

d’Anssay.

Comment le roy Zelodus et les aultres Sarrazins furent ars et brulés.

Aiglentine la pucelle adonc fut moult lie de la desconfiture des

Sarrazins, et aussi de la victoire et de la venue de son oncle; mais non

obstant elle avoit si grant douleur au cœur de la mort de son père,

qu’elle ne le povoit oublier; et neantmoins, quant elle approucha de son

oncle, si s’enclina et le bien viengna moult doulcement en disant: Mon

treschier oncle, vous soiez le tresbien venu; pleut à Dieu que vous

fussiés arrivé deux jours plus tost; vous eussiés trouvé mon père en

vie, que Zelodus a fait occir, et puys l’a fait bruler, pour plus

vituperer la foy catholique. Et quant le roy l’entendit, il fut moult

doulent, et jura Dieu et ses saintz que autant en feroit faire du roy

Zelodus et de tous ses Sarrazins qu’il pourroit trouver, mors ne en vie.

Et adoncques fist-on crier par la cité que de chascun hostel allast ung

homme sur les champs pour assembler les mors sarrazins sur une

montaigne, et que on y portast grant foison de bois pour ardoir les

corps. Et ainsi fut fait, et fut le corps du roi Zelodus mis au dessus,

et furent tous couvers de bois, et fut mis le feu dedens, et furent tous

les paiens ars; et les corps des cristiens qui furent trouvez mors,

ensevelis et mis en terre saincte. Et ces choses faictes, le roy

d’Anssay fist appareiller pour faire l’obsèque du roy Phedrich son

frère, et moult honnourablement, comme vous pourrez cy aprez veoir.

En ceste partie nous dist l’istoire que moult fut le roy d’Anssay dolent

de la mort de son frère; mais le doeul lui convenoit passer quant il

estoit venu de la volenté de Dieu; l’appareil fut fait pour l’obsèque,

lequel fut en la grande eglize de la cité; il monta à chevau, avec luy

le duc Ode de Bavière et pluiseurs aultres barons de Behaigne, et s’en

allèrent tous vestus de noir aux tentes qui avoient esté aux Sarrazins,

où les deux frères estoient logez, et eubrent fait venir le sommaige et

ceulx qui gardoient les logis, et fait tendre à ung des costez de l’ost.

Et adoncques departirent les deux frères l’avoir à chascun, tant grans

que petis; et n’y eut celluy qui ne se tenist bien paié. Adoncques

vindrent le roy, le duc Ode, et toute la baronnie, qui moult humblement

saluèrent les deux frères, et les frères les receuprent moult

joieusement. Adoncques compta le roy d’Anssay aux deux frères comment le

roy Phedrich avoit esté occis en la bataille, et comment le roy Zelodus

avoit fait ardoir le corps, en despit de toute cristienneté; et pour ce

avoit-il fait ardoir le roy Zelodus et tous les aultres Sarrazins. Or

dist Anthoine: Par mon chief, vous avez tresbien fait. Et vraiement le

roy Zelodus feist moult grant mesprison et grant cruaulté; car puys que

ung homme est mort, c’est grant honte à son ennemi de le plus touchier.

Par foy, syre, dist le duc Ode, vous dictes verité; mais le roy d’Anssay

est cy venu pour vous et Regnauld vostre frère prier de venir à

l’obsèque du roy Phedrich son frère, qui jà est tout prest de commencer;

les pseaulmes et vigilles furent dès le soir dictes; et lors

respondirent les deux frères: Nous irons voulentiers. Adoncques

montèrent à chevau à moult belle compaignie, et vindrent en la cité.

Dames et damoiselles, chevaliers, escuiers, bourgoys et gens d’estat et

communes les regardoient voulentiers à merveilles, et estoient moult

esbahis de la griffe du lyon que Anthoine avoit sur la joe, et louoient

moult le beau corps et membres qu’il avoit, et aussi de Regnauld son

frère, et disoient entre eulx: Ces deux princes sont moult bien taillez

de conquerir et tenir moult de terres et de seigneuries en moult de

divers pays et maintes diverses contrées; et en ce parti vindrent à

l’eglize, et descendirent illec.

Comment les deux frères furent à l’enseveliement et obsèque du roy

Phedrich.

Aiglentine, qui estoit à l’encontre de l’eglize, moult humblement fist

la reverence aux deux frères, et les mercia moult humblement du noble

secours qu’ilz lui avoient fait, car aprez Dieu ilz luy avoient gardé

son honneur, sa vie et son pays. Et adoncques Anthoine luy respondit

moult humblement: Damoiselle, nous n’avons rien fait fors ce que nous

devons faire, car tous bons cristiens sont tenus et obligez selon Dieu

de destruire et opprimer les ennemis de Jhesucrist. Et adoncques la

prindrent les deux frères par les deux lets et la dressèrent moult

humblement en siége. Là estoit la pucelle moult noblement acompaignée de

dames et damoiselles du pays. L’obsèque fut fait et les chevaulx offers

comme il appartenoit à ung tel et si noble roy qu’il estoit. Et aprez le

service, les deux frères montèrent à chevau et leur mesnie. Le roy

d’Anssay et le duc Ode conduirent la pucelle jusques au palais et

descendirent; et aprez montèrent ensamble en la salle; et adonc le

disner fut prest; ils lavèrent leurs mains, et puys s’assirent et furent

moult bien servis; et aprez les nappes ostées ilz lavèrent, et furent

graces dictes. Adoncques la damoiselle fut convoiée en sa chambre, qui

fut moulte dolente de la mort de son père. Et adoncques appella le roy

les barons du pays et leur dist ces parolles:

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 17 / 29 段