Monseigneur, par l’ame de moy, je viens de devers les marches
d’Allemaigne, mais il s’avalla pour venir cy ung grant seigneur, et
mainne les plus beaulx gens d’armes que oncques mais je veisse, et ne
sçay où il se veult traire, fors qu’il tire le chemin pour venir cy. Par
foy, dist le duc, je me donne grant merveille quieulx gens ce sont; se
le roy d’Anssay n’eut esté l’aultre jour desconfi devant Lucembourg, je
pensasse que ce fut il qui allast aidier au roi Phedrich, son frère,
contre les Sarrazins; et, par mon chief, se ce fut il, je allasse avec
luy pour le secourir. Monseigneur, dist l’escuier, il seroit bon d’aller
sçavoir quieulx gens ce sont, ne se ilz vous vueillent aultre chose que
bien. Dan escuier, dist le duc Ode, aller vous y convient, puis que vous
les avez veus, car c’est bien droit. Et celuy respondist: Par ma foy,
monseigneur, je suys tout prest, et à Dieu vous commant. Et tantost s’en
partist; et tant erra qu’il apperceut l’ost au font d’une vallée sur une
rivière, et vit les cuisines, les chevaulx fouier, et les coursiers
hanir; là veoit gentilz hommes par trepeaulx, avec la barre de fer et la
lance avec la tarde. Les autres esprouvoient leurs harnoys de trait, de
jet d’espée, et d’aultres fortz exercices. Par mon chief, dist
l’escuier, vecy bonne contenance de gens d’armes; ils ne sont pas
apprentifz de leur mestier. Telz gens sont fort à doubter. Lors regarda
à destre sur une petite montaigne où il y avoit bien cincq cens hommes
d’armes, et vit le guet et les coureus destournez tout en l’entour de
l’ost. Par foy, dist l’escuier, qui moult avoit veu en son temps, ce
sont gens d’armes à droit conquester. Lors entra en l’ost et demanda
celluy qui avoit le gouvernement de l’ost, et tantost il y fut mené; et,
quand il vint devant Anthoine, il fut moult esbahi de sa fasson, et
toutesfois le salua moult courtoisement, et puys luy dist: Monseigneur,
le duc Ode de Bavière m’envoye par devers vous à sçavoir que vous querez
en son pays, et se ne luy voulez que bien; et aussi qui vous estes qui
menez si belle compaignie que je vois cy assemblée: car il scet bien que
vous n’allez mie en telle route que vous n’ayez bien affaire. Amis, dist
Anthoine, dictes à vostre seigneur que nous ne luy voulons que bien ne à
son pays; et luy pourrez dire que c’est le roy d’Anssay, Anthoine de
Lusignen, duc de Lucembourg, et Regnauld son frère, et pluiseurs autres
barons, chevaliers et escuiers, qui allons secourir le roi Phedrich de
Behaigne, qui est assiegé des Sarrazins. Sire, dist l’escuier, Dieu vous
doinct faire bon voiage par sa saincte grace, et à Dieu vous commant; je
le vois dire à monseigneur. Allez en la garde de Dieu, dist Anthoine. Et
lors se departist l’escuier, et revint en la cité, et recorda au duc
tout ce que vous avez ouy, de mot à mot, et la fierté d’Anthoine, et la
fasson et gouvernement de l’ost, et commença à dire: Sire, certainement
ceulx sont les gens que je vis oncques qui mieulx sont à priser et à
doubter. Par mon chief, dist le duc, il meut de grant honneur et
vaillance à ces deux frères de venir de si loing pays pour querir les
adventures, et leur vient de grand bien de venir secourir le roi
Phedrich contre les ennemis de Jhesucrist. Et je prometz à Dieu que ce
ne sera sans moy, car il me seroit tourné à grant honte se je n’y
alloye, attendu qu’il est mon cousin, et que ma terre marchist si prez
de son pays et royaulme, et que les estrangiers le viennent secourir de
si loing pays. Et pour lors avoit fait son mandement le duc Ode, et
avoit jà de trois à quatre mille combatans. Que vous feroye ores long
compte? L’ost se desloga et passa par-devant Nurmich; et lors le duc Ode
saillit à belle compaignie de gens, et se vint presenter au roy d’Anssay
et à Anthoine, et à son frère, luy et ses gens, qui le receuprent moult
liement, et ainsi chevaucha l’ost ensamble par l’espace de six jours. Et
cy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle du roy Phedrich et
du siége.
En ceste partie dist l’istoire que la puissance du roy Zelodus de Craco
fut moult grande, et n’osoit pas bonnement sallir le roy; et toutesfois
fist-il mainte saillie sur les Sarrazins, où il les greva moult, et y
eut mainte grosse escarmouche, et presque tous les jours estoit la
meslée à la barrière; et avoit en la cité environ cent bassines de
Hongres qui estoient moult vaillans chevaliers, et sailloient souvent,
et escarmouchoient l’ost, et leur portoient moult grant dommaige. Or
advint par ung matin que les Sarrazins vindrent escarmoucher, et ceux de
la ville avallèrent le pont et ouvrirent portes et barrières, et
saillist le roy tout armé à moult belle compaignie, et y eubt moult
grant occision des payens, et les reboutèrent jusques à leur logis; à
celle heure estoit monté le roy de Craco sur ung fort destrier, sa
banière au vent, accompaigné de bien quinze mille Sarrazins, et s’en
vint en moult belle ordonnance vers la bataille; là eut maint coup donné
et receu, et par force convint nos gens reculer jusques aux barrières.
Là eut grant mortalité et occision d’ung costé et d’aultre, car le roy
Phedrich reconfortoit moult ses gens. Et quant il apperceut le roy
Zelodus qui faisoit moult grant dommage de ses gens, il ferist le chevau
des esporons, et prinst l’espée au poing, et ferist le roy sarrazin sur
le heaulme par telle vertu et par telle force qu’il l’embrocha sur le
col de son chevau, et pou faillist qu’il ne le versast par terre; car il
perdist les deux estriers; mais ses gens tantost le secoururent, et le
dressèrent en estant. Et le roy Phedrich ferist ung payen par telle
force qu’il l’abbattist tout mort par terre. Le roy de Craco fut revenu
à luy, qui tenoit une archegaie dont le fer estoit moult trenchant et
agu, et vit que le roy Phedrich moult dommagoit ses gens; il s’approucha
de luy, et escouist l’archegaie, et la laissa aller vers le roy par
telle vertu qu’il le percha de part en part. Et, ce fait, le roy
Phedrich, qui sentist la detresse de la mort, ne se peut plus tenir,
mais reversa par terre tout mort. Adonc furent ses gens moult doulens,
et entrèrent en la cité, et levèrent le pont et fermèrent la porte. Lors
commença la douleur moult grande parmy la ville.
Comment le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich, qui avoit
été tué, et le fist ardeoir.
Le roy de Craco fist prendre le corps du roy Phedrich tout mort, et le
fist ardoir devant la porte pour plus esbahir ses gens et ceulx de la
cité. Quant ceulx de la cité sceurent la mort de leur roy, ilz furent
moult doulens et esbahis, et firent moult grant doeul de luy tous, et
par especial la pucelle Aiglentine, sa fille, menoit tel doeul que
c’estoit grant pitié à veoir, et disoit telles parolles ou samblables:
Ho Dieu, qui me pourroit reconforter quant je vois la mort de mon père
devant moy, et la destruction de mon peuple et de moy, ne je ne vois pas
lieu dont secours me peuist venir? car j’ay oy dire que mon oncle le roy
d’Anssay, où je me fioye plus qu’en aultre du monde, a esté desconfit
devant Lucembourg; vray Dieu! or ne me sçay-je mais où attendre, fors
tant seullement à vostre benigne grace. O tresnoble et puissante et
tresexcellente royne, mère de Dieu, salvateur de tout le monde, vueillez
reconforter ceste povre orpheline, et la vueillés garder en vostre
saincte pitié et misericorde, en telle manière que ces faulx payens
n’aient nulle puissance sur mon corps. Et en ce disant demainoit celle
pucelle telle douleur que c’estoit grant pitié à veoir; et destordoit
ses mains et arrachoit ses cheveulx. Qui eut veu l’angoisse qu’elle
sentoit, il n’a si dur cœur au monde qui n’en eut pitié; et ses dames et
damoiselles la reconfortoient le plus qu’elles povoient; mais en son
doeul n’avoit point de fin. Et ceulx de la cité estoient tous esbahis
tant de la mort de leur seigneur que de la doubte des Sarrazins, qu’ils
ne sçavoient que faire d’eulx rendre salves leurs biens: car le roy
Zelodus les faisoit fort requerir, et leur faisoit remonstrer comment
ilz ne se povoient bonnement tenir contre le povoir des Sarrazins; et
que, se il les prenoit par force, qu’ilz y auroient jà renson, fors tous
d’estre brulez en pouldre, dont la cité fut en grant ballance de soy
rendre; mais il n’y avoit de preud’ommes chevaliers qui moult avoient
amé le roy, et pour ce ilz amoient la pucelle, sa fille, qui leur
disoient: Faulces gens, que voulez-vous faire? Encores n’est pas venu le
messagier qui est allé querir secours vers le roy d’Anssay; prenez cœur
en vous, car vous aurez en brief bonnes nouvelles, se Dieu plait. Et
quant ceulx l’oyrent ainsi parler, ils respondirent au conseil des
Sarrazins que ilz ne se renderoient point, et qu’ilz estoient tous
reconfortez contre leur puissance. Adoncques, quant le roy Zelodus le
sceut, il en fut moult couroucé, et jura par ses dieux que il les feroit
tous ardoir en pouldre; mais en peu d’heure Dieu labeure; et aussi tel
jure de son marché qui puys le laisse. Non obstant Zelodus fist ainsi
comme vous aprez oyrez.
Le roy Zelodus fut moult couroucié de la responce, et adoncques il fist
escarmoucher et assaillir la cité, et la greva de son povoir. Ceulx qui
estoient dedens lentement et lachement se deffendoient pour la grant
paour qu’ilz avoient; et, se ne fut la doubte des nobles du pays qui là
estoient, ilz se fussent rendus salves leurs vies. Or vous diray du duc
Anthoine et de Regnauld, son frère, du roy d’Anssay et du duc Ode de
Bavière, qui amenoient leur ost moult hativement: car bien avoient oy
dire la misère où estoient ceulx de la cité; mais pas ne sçavoient de la
mort du roy Phedrich. Ung jeudi au soir s’en vindrent loger sur une
ripvière, environ une grosse lieue et demie de Pragne, et celluy soir
fut commandé à ung chevalier du pays, qui estoit en leur compaignie,
qu’il allast le lendemain noncer leur venue en la cité. Et celluy monta
le lendemain matin à cheval et s’adressa vers la ville; mais le roy
Zelodus avoit fait armer ses gens et faisoit fort assaillir la cité, car
grant desir avoit de la prendre, et ceulx de dedens se deffendoient
lachement, et bien le appercevoient les Sarrazins; et pour ce ilz
assailloient tant plus vigoureusement. Et fut la besoingne mal allée
quant l’ancien chevalier vint, qui bien apperceut la besoingne et la
faible deffense de ceulx de dedens. Adoncques acheva l’assault, et vint
à une petite poterne, et hurta ung petit, et appella; et tantost ceulx
de la garde le congneurent bien et le laissèrent entrer dedens. Et
tantost qu’il fut entré, il courut parmy les deffences, criant en ceste
manière: Seigneurs, deffendez-vous bien: car vecy la fleur de chevalerie
de cestuy monde qui vous vient à secours avec le roy d’Anssay; et les
verrez tantost commencer la bataille, et faictes bonne chière, car, par
mon chief, jà Sarrazin n’en eschappera qui ne soit mort ou pris. Et
quand ils l’entendirent, ilz jettèrent ung cri si treshault que c’estoit
merveilles à oyr, en disant: Loué en soit nostre Seigneur le doulx
Jhesucrist. Et adoncques s’emploièrent moult fort à deffendre, par telle
manière que mal soit de Sarrazin qui oncques puys attendre ne demourer
auprez des murs. Et à celluy assault et deffence demoura aux fons des
fossez grant foison de Sarrazins mors et affollez. Et quant le roy
Zelodus apperceut que ceulx de la cité avoient reprins si grant cœur, il
en fut moult esmerveillé et dolent, et tant qu’il ne sceut que penser:
car il les veoit de si grant deffense qu’il n’y avoit si hardi Sarrazin
qui se osast approuchier, mais s’en partoient et reculoient arrière.
Et quant le roy Zelodus apperceut que ses gens reculoient ainsi, il en
fut moult dolent, et en eut grant merveilles pourquoy ceulx de dedens
avoient pris si grant cœur en eulx; mais il sera plus couroucé tantost
que devant: car le duc Anthoine chevaucha moult hardiement en belles
batailles, les banières desploiez, et avoit fait laisser les logis tous
drois et bien cincq cens hommes d’armes pour les garder. Et estoient le
roy d’Anssay et le duc de Bavière en l’arrière-garde, et Regnauld et
Anthoine en la première bataille. La veissiés moult belle compaignie,
banières ventiler au vent, bassines, harnoys de jambes, l’or, l’azur et
les couleurs des banières et des panons resplendir contre le soleil. Et
tant chevauchèrent en ordonnance qu’ilz virent la cité que les Sarrazins
assailloient moult durement, et veoient leurs tentes et leurs pavillons,
où il y avoit moult grant foison de Sarrazins. Adoncques fist arrester
Anthoine ses gens, tant que l’arrière-garde fut venue, et ordonna sur
les elles archiers et arbalestriers; et lors furent apperceus des
Sarrazins, qui l’allèrent dire au roy Zelodus en ceste manière: Sire
roy, laissez l’assault que à mal heure a esté commencé. Sachiés que tant
de cristiens viennent que les champs en sont couvers. Adoncques, quant
le roy entendist ces nouvelles, il fut moult couroucé, et laissa
l’assault, et vint au dehors de son logis, et ordonna ses gens et ses
batailles au mieulx qu’il peut. Et Anthoine et Regnauld firent sonner
leurs trompettes et firent aller la bataille tout le petit pas. Et quand
ilz furent approuchez de leur ost, là eut grand effroy; et à l’aprochier
fut moult grande la tourble; et y en avoit là de telz qui eussent bien
voulu estre dont ilz estoient venus. Car à la baisser des lances eut
moult grant foison d’abatus d’ung costé et d’autre, et en y eut de mors
et de navrez grant foison; et aprez tirèrent les espées, et ferirent
l’ung l’aultre moult durement sans aulcune pitié. Là eut maintz
Sarrazins mors et abattus par terre; moult bien se esprouvoient
Poetevins, et faisoient grant occision de Sarrazins; mais le roy Zelodus
cria son enseigne moult haultement, et joindist l’escu au pis, et
brandist la lance, et brocha le chevau des esporons, et au dos le
sievoient dix mille Sarrazins. Et adont il baissa sa lance et ferist ung
cristien par telle force qu’il luy mist le fer et panon parmy le corps,
et l’abbatit tout mort par terre, et ses gens le sievoient au dos, qui
moult vaillamment se portoient, et firent grant dommaige aux cristiens,
et les reculèrent le get d’une lance. Adoncques cria le roy Zelodus son
enseigne: Seigneurs barons, frappez oultre; la journée est nostre, car
ilz ne nous peuvent eschapper. Et les Poetevins les recepvoient moult
asprement. Et sachiés que là eut grant perte d’ung costé et d’aultre.
Lors vint le duc Anthoine, l’espée au poing; et quant il apperceut ses
gens reculer, a pou qu’il ne mouroit de doeul, et escria Lusignen à
haulte voix, et se bouta entre Sarrazins plus roidement que fouldre qui
chiet du ciel, et frappoit à destre et à senestre, et abbatoit tout ce
qu’il encontroit devant luy; et ses gens le sievoient au dos, qui
estoient tous esbahis de ce qu’ilz lui veoient faire; car il n’y avoit
si hardi Sarrazin qui l’osast attendre, ainçois se reculoient vers leurs
tentes. Et ce voiant le roy Zelodus s’escria: Avant, seigneurs et
barons, deffendez-vous. Comment, est-ce que pour ung homme seul vous
vous enfuyez? C’est moult grant honte à vous. A ces parolles il rallia
ses gens, et rendist estact à Anthoine et aux Poetevins moult
bataillereusement. Lors vint l’admiral a tout dix mille combatans.
Adoncques refforcha la bataille moult horrible. Là eubt moult de
Sarrazins occis et affollez.
Comment le roy de Craco fut occis en la bataille.
Aprez vint l’arrière-garde, que le roy d’Anssay et le duc Ode menoient,
qui se ferirent moult vigoureusement en la bataille; là eut grant
occision, car ilz enduroient bien les faitz d’ung costé et d’aultre. Et
sur ce arrivèrent Anthoine et Regnauld, qui se ferirent d’ung accord
entre les Sarrazins, et faisoient telle occision qu’il n’y avoit
Sarrazin ne cristien qui ne s’esmerveillast des merveilleux coups qu’ilz
donnoient, et en la parfin il n’y eut si hardi Sarrazin qui les osast
attendre, et partout où ilz les veoient, ils les fuyoient; et les
cristiens faisoient tous si bien que Sarrazins eussent tourné le dos, se
ce ne fut le roy Zelodus qui moult vaillamment les tint ensamble. Et
sachiés qu’il fit moult grant dommaige aux cristiens, ravigora ses gens
par tel parti que ilz se deffendirent moult fort. Et quand Regnauld
aperceut le roy Zelodus qui ainsi rendoit estat à ses gens et menoit la
bataille si tresvaillamment qu’il n’y failloit riens, il jura à Jhesu
Crist qu’il mourroit en la paine ou il delivra la place des Sarrazins.
Lors tourna la targe darrière et brocha le chevau par grant hair, et
alla plain cours vers le roy de Craco. Et quant le roy le vit venir, il
haulsa l’espée et le ferit sur le heaulme de toute sa force ung moult
rude coup; mais l’espée glissa contre val sur le senestre costé de la
cuisse, et le blessa tellement que le sang lui courut aval jusques à ses
tallons. Et Regnauld, qui fut moult doulent, leva l’espée à deux mains
et ferist le roy Zelodus par grant hair sur le bassinet si grand coup
qu’il fut tout estourdi, et tant que l’espée lui vola du poing, et
s’enclina sur le col de son chevau et rompit par force la couroye du
bassinet. Et adonc Regnauld le ferist et le cherga tant de coups qu’il
le convint cheoir par terre, et tantost eut sur luy moult grant foule de
gens et de chevaulx; mais ses gens le vindrent secourir d’entre les piés
des chevaux, et ne le seurent aidier. Et quant Sarrazins le sceurent,
ilz tournèrent en fuyte, et nos gens les sievoient asprement, et les
occisoient parmy les champs, et parmy les boissons, et sachiez qu’il en
eschappa bien peu, et ainsi fut la bataille finée. Et ce fait, les
cristiens se logèrent ès tentes des Sarrazins; les deux frères, le roy
d’Anssay, le duc Ode, se partirent à tout cent chevaliers, et s’en
allèrent vers la cité, où ilz furent liement receups, car les citoiens
avoient grant joye de la victoire qu’ilz avoient eue contre les
Sarrazins. Adoncques vindrent au palais, où ilz entrèrent en la chambre;
lors vint la pucelle Aiglentine à l’encontre de son oncle le roy
d’Anssay.
Comment le roy Zelodus et les aultres Sarrazins furent ars et brulés.
Aiglentine la pucelle adonc fut moult lie de la desconfiture des
Sarrazins, et aussi de la victoire et de la venue de son oncle; mais non
obstant elle avoit si grant douleur au cœur de la mort de son père,
qu’elle ne le povoit oublier; et neantmoins, quant elle approucha de son
oncle, si s’enclina et le bien viengna moult doulcement en disant: Mon
treschier oncle, vous soiez le tresbien venu; pleut à Dieu que vous
fussiés arrivé deux jours plus tost; vous eussiés trouvé mon père en
vie, que Zelodus a fait occir, et puys l’a fait bruler, pour plus
vituperer la foy catholique. Et quant le roy l’entendit, il fut moult
doulent, et jura Dieu et ses saintz que autant en feroit faire du roy
Zelodus et de tous ses Sarrazins qu’il pourroit trouver, mors ne en vie.
Et adoncques fist-on crier par la cité que de chascun hostel allast ung
homme sur les champs pour assembler les mors sarrazins sur une
montaigne, et que on y portast grant foison de bois pour ardoir les
corps. Et ainsi fut fait, et fut le corps du roi Zelodus mis au dessus,
et furent tous couvers de bois, et fut mis le feu dedens, et furent tous
les paiens ars; et les corps des cristiens qui furent trouvez mors,
ensevelis et mis en terre saincte. Et ces choses faictes, le roy
d’Anssay fist appareiller pour faire l’obsèque du roy Phedrich son
frère, et moult honnourablement, comme vous pourrez cy aprez veoir.
En ceste partie nous dist l’istoire que moult fut le roy d’Anssay dolent
de la mort de son frère; mais le doeul lui convenoit passer quant il
estoit venu de la volenté de Dieu; l’appareil fut fait pour l’obsèque,
lequel fut en la grande eglize de la cité; il monta à chevau, avec luy
le duc Ode de Bavière et pluiseurs aultres barons de Behaigne, et s’en
allèrent tous vestus de noir aux tentes qui avoient esté aux Sarrazins,
où les deux frères estoient logez, et eubrent fait venir le sommaige et
ceulx qui gardoient les logis, et fait tendre à ung des costez de l’ost.
Et adoncques departirent les deux frères l’avoir à chascun, tant grans
que petis; et n’y eut celluy qui ne se tenist bien paié. Adoncques
vindrent le roy, le duc Ode, et toute la baronnie, qui moult humblement
saluèrent les deux frères, et les frères les receuprent moult
joieusement. Adoncques compta le roy d’Anssay aux deux frères comment le
roy Phedrich avoit esté occis en la bataille, et comment le roy Zelodus
avoit fait ardoir le corps, en despit de toute cristienneté; et pour ce
avoit-il fait ardoir le roy Zelodus et tous les aultres Sarrazins. Or
dist Anthoine: Par mon chief, vous avez tresbien fait. Et vraiement le
roy Zelodus feist moult grant mesprison et grant cruaulté; car puys que
ung homme est mort, c’est grant honte à son ennemi de le plus touchier.
Par foy, syre, dist le duc Ode, vous dictes verité; mais le roy d’Anssay
est cy venu pour vous et Regnauld vostre frère prier de venir à
l’obsèque du roy Phedrich son frère, qui jà est tout prest de commencer;
les pseaulmes et vigilles furent dès le soir dictes; et lors
respondirent les deux frères: Nous irons voulentiers. Adoncques
montèrent à chevau à moult belle compaignie, et vindrent en la cité.
Dames et damoiselles, chevaliers, escuiers, bourgoys et gens d’estat et
communes les regardoient voulentiers à merveilles, et estoient moult
esbahis de la griffe du lyon que Anthoine avoit sur la joe, et louoient
moult le beau corps et membres qu’il avoit, et aussi de Regnauld son
frère, et disoient entre eulx: Ces deux princes sont moult bien taillez
de conquerir et tenir moult de terres et de seigneuries en moult de
divers pays et maintes diverses contrées; et en ce parti vindrent à
l’eglize, et descendirent illec.
Comment les deux frères furent à l’enseveliement et obsèque du roy
Phedrich.
Aiglentine, qui estoit à l’encontre de l’eglize, moult humblement fist
la reverence aux deux frères, et les mercia moult humblement du noble
secours qu’ilz lui avoient fait, car aprez Dieu ilz luy avoient gardé
son honneur, sa vie et son pays. Et adoncques Anthoine luy respondit
moult humblement: Damoiselle, nous n’avons rien fait fors ce que nous
devons faire, car tous bons cristiens sont tenus et obligez selon Dieu
de destruire et opprimer les ennemis de Jhesucrist. Et adoncques la
prindrent les deux frères par les deux lets et la dressèrent moult
humblement en siége. Là estoit la pucelle moult noblement acompaignée de
dames et damoiselles du pays. L’obsèque fut fait et les chevaulx offers
comme il appartenoit à ung tel et si noble roy qu’il estoit. Et aprez le
service, les deux frères montèrent à chevau et leur mesnie. Le roy
d’Anssay et le duc Ode conduirent la pucelle jusques au palais et
descendirent; et aprez montèrent ensamble en la salle; et adonc le
disner fut prest; ils lavèrent leurs mains, et puys s’assirent et furent
moult bien servis; et aprez les nappes ostées ilz lavèrent, et furent
graces dictes. Adoncques la damoiselle fut convoiée en sa chambre, qui
fut moulte dolente de la mort de son père. Et adoncques appella le roy
les barons du pays et leur dist ces parolles: