la pucelle et luy dist: Ma damoiselle, il est prest, quant il vous
plaira à laver. Par foy, dist-elle, quant il plaira à mes seigneurs qui
cy sont. A quoy respondist Anthoine: Damoiselle, nous sommes tous
prestz, quant il vous plaira. Et lors se prindrent par les mains, et
fist Anthoine mander le roy d’Anssay, et le fist seoir à table le
premier, et puis après la pucelle, et puis Regnault, frère dudit
Anthoine; et après eulx s’assirent quatre des plus haultz barons du
pays, et après par la salle s’assist qui mieulx, chascun selon son
degré. Du service des mets ne vous fault jà tenir long compte, car ilz
furent si grandement servis qu’il n’y failloit riens; et, quant ilz
eubrent disné, ilz lavèrent, et finablement les tables furent ostées et
graces dictes. Ce fait, le roy d’Anssay prist la parolle en disant en
ceste manière: Seigneurs damoiseaulx, veullez moy escouter: il est vray
qu’il a pleu à Dieu que fortune m’a à ce amené que par vostre haulte
proesse je suys et ay esté, moy et mes gens, desconfis, et moy vostre
prisonnier; et vraiment, je ne m’en prise pas mains, pour quelque
dommaige qu’il m’en puisse advenier, pour ce que je vois en vous tant de
bien, tant d’onneur, de proesse et de vaillance, que je prens grant
plaisir à vous veoir, et ne pourroye que amender de vous. Or, beaulx
seigneurs damoiseaulx, à moy tenir longuement prisonnier ne povez vous
conquester guères; si vous supplie humblement tant comme je puys qu’il
vous plaise à moy mettre à finance raisonnable, et qu’il vous plaise à
moy faire tant de grace que je ne soie pas destruict ne desherité du
tout de ma seignourité; mais vous y plaise à regarder en pitié, et ne
vueillés pas avoir trop grand regard à ma folle entreprinse en vostre
riguer, combien que j’ay desservi à estre tresbien pugni rigoureusement.
Par mon chief, dist Anthoine, sire roy, qui vous pugniroit selon droit
et raison, vous n’avez pas de quoy amender à ceste pucelle la vilonnie,
l’injure et dommaige que vous luy avez faicte sans cause; mais, pourtant
que vous recongnoissés vostre verité, vous en aurez plus legière
penitance; et je vueil que vous sachés que mon frère et moy ne sommes
pas venus de nostre pays pour la fiance de gaigner pecune sur vous ne
sus aultruy, mais pour desir et esperance de acquerir honneur et bon
regnom; sans avoir en nous nul appetit ne voulenté d’avarice; et
pourtant, dès maintenant nous vous quittons, quant est de nostre part,
mon frère et moy, vostre prison, par ainsi que nous vous tauxerons à
restituer à ma damoiselle qui cy est tous ses dommages, tant de
larrecins, comme de pillages de proyes, de bestes, et aussi de toutes
aultres choses quelconques, au regart et jugement de preudommie et
hommes dignes de foy, qui sur ce seront eslus pour le dommage priser et
taxer; et sur ce baillerez bons obstages avant que vous partirez, et le
jurerez et prometterez par vostre foy et aux sainctes Evangilles de
Dieu, et en ferez presentement lettres soubz vostre sellé de acomplir et
entretenir ce que j’ay dessus dit. Et oultre ferez plus en convenant que
jamais ne porterez ne soufferez porter à vostre povoir dommaige à ma
damoiselle qui cy est, mais aiderez et conforterez elle, son pays et
tous ses hommes, envers tous et contre tous ceulx qui dommaige ne injure
leur vouldroient faire ne pourchasser. Et vueil bien que vous sachés que
si vous ne voulez jurer et accorder de vostre bon gré tout ce que je
vous ay dit, que je vous envoierai en tel lieu dont vous n’en
eschapperez jamais en vostre vivant. Et quant le roi entendist ceste
parolle, il respondist en ceste manière: Sire, par ma foy, je tiens
ceste taxation et ordonnance à vous fiablement tenir, mais que ma
damoiselle en soit contente. Par foy, dist-elle, ouy, puysqu’il plaist à
messeigneurs et damoiseaux. Et adonc reprint Anthoine la parolle, et
dist encore ce qui s’ensieut:
Bon roy, je n’ay pas tout dit ce que je vueil que vous facés, car il
faut que vous facés fonder une priouré de douze moynnes et le prieur, et
les renter bien et deuement, en tel lieu qu’il plaira à madamoiselle et
à son conseil, pour prier pour les ames de tous ceulx qui sont mors,
tant de vostre costé que de ceulx de ce pays, comme de nos gens, qui par
vostre coulpe sont peris et mors, et de ce vous fault bailler et livrer
bons plaiges. Par foy, damoiseaulx, dist le roy, je l’accorde. Adoncques
le roy le jura par sa foy et sur sainctes Evangilles à tout ce que dist
est tenir et acomplir, et en bailla bons obstages; et en firent faire
bonnes chartes sellées de son sel et des seaulx de tous les barons du
pays. Et ce fait, Anthoine dist au roy: Je vous rends quitte et delivre
tous les prisonniers que nous et nos gens avons, et toutes vos tentes et
pavillons; mais l’avoir qui est departi entre mes compaignons ne vous
pourroie rendre. Et adoncques lui fist delivrer jusques à quatre mille
prisonniers, tous gens de fait et d’estat; et lors le roy s’enclina et
le remercia moult humblement. Que vous feroie ores long compte? La feste
commença à estre moult grande parmy Lucembourg et au chasteau. Et
adoncques chascun tint à grant vaillance ce que Anthoine et son frère
avoient fait au roy d’Anssay.
Comment le roy d’Anssay appella les barons de Lucembourg à conseil.
Lors appella le roy d’Anssay tous les barons du pays à conseil, et leur
dist: Beaulx seigneurs, entretant que le fer est chault, on le doibt
batre; combien que j’aye esté mal vueillant de vous et de vostre
damoiselle, la chose est venue certainement que je vouldroie son honneur
et son pourfit et le vostre. Oyés, beaulx seigneurs: Dieu vous a envoyé
belle adventure se vous la sçavez prendre en gré. Or, sire roy, puysque
si avant avez parlé, conseillez-nous et vous plaise à dire que c’est.
Par foy, dist le roy, voluntiers, il fault que nous façons tant que
Anthoine de Lusignen prengne vostre damoiselle à femme, et sera vostre
seigneur; et lors vous pourrez dire seurement que vous n’avez besoing ne
marchissant nul si hardi qui osast prendre sus vous une poullaille sans
congié. Et ceulx respondirent ainsi: Sire roy, se Anthoine la vouloit
prendre, certainement nous en serons tous joyeux. Ores donc, beaulx
seigneurs, laisse-moy convenir, dist le roy: car ce, dist le roy, j’en
viendray à bout de ce faire. Or me attendez ung pou icy, et je m’en vois
devers luy. Adonc vint le roy à Anthoine et luy dist: Sire damoiseau,
les barons de ce pays vous prient moult chièrement que vous admenez
vostre frère et vostre conseil en ceste chambre, car ilz ont grant desir
de parler à vous pour vostre pourfit. Par ma foy, dist Anthoine,
tresvolentiers; et lors appelle son frère et les dessus dis de son
conseil, et entra en la chambre; et les barons du pays, qui là estoient,
s’enclinèrent vers les deux frères et leur firent grant honneur.
Adoncques dist le roy d’Anssay: Beaulx seigneurs, ces deux nobles
damoiseaux sont venus à vostre mandement; dictes-leur pourquoy vous les
avez mandé. Et ceulx luy respondirent: Sire roy, nous vous prions
chièrement qu’il vous plaise à luy declarer nostre intention, car vous
le sçavez mieulx et plus honnourablement faire que nous. Par mon chief,
dist-il, volentiers. Et adoncques dist le roy ces parolles qui cy sont
escriptes:
Anthoine, franc et noble chevalier, les barons de ceste contrée ont
regardé et consideré le grant honneur que vous avez fait à leur dame, à
son pais et à eulx, et aussi ilz ont consideré que vous ne voulez rien
avoir du leur, ne de leur dame; si ont en leur meismes consideré et
advisé que, se ainsi demouroit vostre raison, elle seroit petitement
gardée, et pour tant ilz vous prient qu’il vous plaise à leur accorder
ung don, et ce sera sans vostre coust. Par mon chief, dist Anthoine,
beau seigneur, se c’est chose que je puisse faire pour mon honneur, je
le vous accorde. Par mon chief, dist le roy, dont est leur requeste
passée, car ilz ne requièrent que vostre pourfit et honneur. Or dictes
donc, dist Anthoine. Damoiseau, dist le roy, ilz vous vueillent donner
la duchesse de Lucembourg, leur dame, qui est l’une des plus belles
dames de toute sa contrée. Or, Anthoine, ne refusés pas ce noble don.
Adoncques quant Anthoine l’entendit, il pensa en soy-meismes moult
longuement, et aprez grant pièce il respondist: Par ma foy, beaulx
seigneurs, je ne cuidoie pas estre venu en ceste contrée pour ceste
querelle; mais, puysque je le vous ay ottroyé, je ne m’en desdiray jà.
Or soit la damoiselle mandée, car, se il luy plait, il me plait.
Adoncques fut la damoiselle mandée par quatre des plus haultz barons,
et, en venant, ilz luy comptèrent ceste nouvelle, dont elle fut bien
joyeuse, combien qu’elle n’en fist aulcun semblant. Et, quant elle vint
en la chambre, elle s’enclina devant Anthoine et tous les barons aussi,
et en le regardant elle se mua en une couleur plus vermeille que rose.
Adont les barons la benirent moult et luy comptèrent cest affaire, et,
quant la pucelle les eut ouys, elle leur respondist par ceste manière:
Beaulx seigneurs, je rendz premierement grace à Dieu et à sa benoite
mère, et à vous aprez, de l’onneur qui à present me survient: car si
povre orpheline que je suys n’est pas digne d’estre assignée en si hault
lieu que d’avoir la fleur de chevalerie et de noblesse de cristienneté;
et d’aultre part je sçay et congnois que vous, qui estes mes hommes, qui
voiés plus cler en mes besoingnes que je ne faitz, ne me conseilleriez
mie voulentiers chose qui ne fut à mon pourfit et honneur; je ne vous
doibs ne vueil desdire, mais suys preste de obeir à tout vostre plaisir.
Comment Anthoine espousa Xpistienne, duchesse de Lucembourg.
Par Dieu, damoiselle, dist chascun des barons, vous dictes tresbien. Que
vous feroit ceste chose plus longuement demenée? car, à brief parler,
ilz furent fiancez à grant joye, et le lendemain furent espousez, et fut
la feste moult grande et moult noble, et en furent ceulx du pays moult
joyeulx quant ilz sceurent les nouvelles. Et celle nuyt coucha Anthoine
avecques sa femme, et fut engendré ung moult vaillant hoir, et fut
appelé Bertrand, et fut la feste des neupces moult grande, et dura par
quinze jours, et donna le duc Anthoine moult de beaulx joyaulx et de
riches dons, et prist et receupt les hommages et fiés. Et donna le roy
d’Anssay congié à ses gens de retourner en leur pais, et demoura avec
Anthoine à privet maisgnée pour acomplir ce qu’il avoit promis au
traictié de la paix. Et alloit le duc avec son frère et le roy d’Anssay
et la baronnie parmy le pays, visitant leurs villes et fortresses, et
mist tout en bonne ordonnance, que chacun disoit que c’estoit ung des
saiges princes qu’ilz eussent oncques mais veu. Et quant il eut visité
tout le pays il retourna à Lucembourg, où la duchesse Cristienne le
receupt moult liement; et lors eubt conseil le duc Anthoine de porter
sur ses armes l’ombre d’ung lyon, à cause de sa duchié; et aussi la
duchesse l’en avoit par avant souventes fois prié. Et ainsi s’en
retournèrent à Lucembourg, par l’espace de deux moys, le duc, le roy et
Regnauld à moult grant deduit et esbatement; et ce pendant vint ung
messagier de Behaigne de par le roy Phedrich, qui estoit frère au roy
d’Anssay, lequel les payens et Sarrazins avoient assiegé en la ville de
Pragne.
Comment le roy de Behaigne envoia ung messagier par devers le roy
d’Anssay, son frère.
En ceste partie nous dist l’istoire que ung messagier vint à Lucembourg
de par le roy Phedrich de Behaigne, qui moult estoit vaillant
preud’omme, et qui moult fort avoit soubztenu la foy catholique en son
temps contre les Sarrazins, le roy de Craco, et les autres rois
xpistiens marchissans à luy; et pourtant luy avoient couru les Sarrazins
en son pays, et n’estoit pas le roy Phedrich assez fort; et pourtant il
c’estoit mis et retrait en la cité de Pragne, luy et la plus grande
partie de ses gentilzhommes. Or est vray que celuy roy n’avoit de
heritier que une seulle fille, qui avoit nom Aiglentine. Et est certain
que celluy roy Phedrich estoit frère du roy d’Anssay, et pourtant
envoia-il vers luy à secours. Le messagier avoit esté à Anssay, et là on
luy avoit dit que il estoit à Lucembourg; et, à brief parler, tant
enquist le messagier qu’il trouva le roy d’Anssay et lui presenta les
lettres de son frère Phedrich; et tantost il rompit la cire et les
ouvrit et les lut; et par icelles il vit et congneut le meschief en quoy
son frère estoit, et dist si hault que chascun le povoit oyr et
entendre: Ha, ha, Fortune, comment tu es perverse et peu feable! certes
l’omme est bien deceu qui en toy ne en tes dons se fie en riens. Or n’a
pas gramment que du plus hault de ta roe m’as mis au plus bas, et encore
ne te souffist-il mie, mais me veulz pardestruire, quant mon frère, qui
est ung des prud’ommes et vaillans roys du monde, tu veulz ainsi
desemperer et debouter de son roiaulme, se Dieu par sa grace n’y mest
remède. Adoncques se tourna devers le duc Anthoine, en disant: Ha, a,
tresnoble et tresvaillant seigneur, or me va de mal en pis: car vostre
tresnoble chevalerie et puissance ne m’a pas tant seullement maté ne
amendry de mon honneur, mais avecques moy le plus preud’omme et le plus
vaillant roy qui fut en toute la lignée, et qui plus vaillamment a
deffendu la foy catholique contre les ennemis de Dieu. Or est ainsi que
je ne le puis aulcunement secourir contre ses anemis; et ainsi
sommes-nous deux roys exilliez par vostre proesse, non pas par vous,
mais par ma folle emprinse; car Dieu m’a pugni moins assez que je n’ay
desservi. Et lors commença à mener tel duel que c’estoit grant pitié à
veoir.
Moult fut doulent le duc Anthoine quant il eut entendu les piteux regrès
que le roy d’Anssay avoit fait; et adonc lui dist: Sire roy, dictes moy
pour quoy vous menez si grant douel. Par Dieu, ce dist le roy, il y a
bien bonne cause; et vous plaist à regarder en ceste lettre, et vous
verrez la douleur et le meschief où mon frère est, auquel je ne puis
aidier, ne le reconforter, car vous avez confondue ma puissance. Alors
prist le duc la lettre et la lut de chief en chief, et vit le grant
misère où le roy Zelodus de Craco tenoit le roy Phedrich de Behaigne, en
Pragne la cité, où il n’avoit, comme disoit la teneur des lettres, nulz
vivres au mains pour plus de trois ou quatre mois. Et veant le duc
Anthoine le meschief où les Sarrazins tenoient le roy, si en eut grant
pitié, et en luy mesmes dist en son cœur que pas ne demourera en cestuy
party, et que les Sarrazins achetteroient la paine qu’ilz font souffrir
aux xpistiens. Et lors dist au roy: Sire roy, se je vous vouloie aidier
à secourir vostre frère, y vouldriés vous point aller? Et quant le roy
entendist ceste parolle, il se jetta à genoulx en disant: Sire, se vous
me voulez faire ceste grace, je vous jure que je feray Regnauld vostre
frère roy de Behaigne aprez le decès de mon frère le roy, qui est aisné
de moy prez de vingt ans: car sachiés que mon frère n’a hoir, fors
seullement une belle fille, qui a nom Aiglentine, et a environ .xv. ans;
et celle donneray-je, se il vous plaist, à Regnauld, vostre frère. Par
foy, dist le duc, et je l’accorde. Or vous en allez en Anssay, et
faictes vostre mandement; et soiez cy dedens trois sepmaines, et
vueillés logier là en ces prez, en vos tentes qui encores y sont; et
entretant je manderay mes gens qui sont en la guerre avecques ung mien
chevalier en la leffe où on lui avoit fait tort. Et le roy luy
respondist: Sire duc, celluy le vous merite qui souffrist mort et
passion. Et adoncques print congié du duc et de la duchesse, de Regnauld
et de toute la baronnie, et monta à chevau, et s’en erra avecq sa mesnie
tant comme il a peut vers son pays d’Anssay, dolent de sa perte, et
joyeux du secours que le duc Anthoine luy promist à faire pour secourir
le roy Phedrich, son frère, qui guerroioit contre les mauvais Sarrazins.
La vraie histoire nous tesmoingne que tant chevaucha le roy d’Anssay
qu’il vint en son pays, où il fut moult bien venu de sa baronnie, et
s’en alla tantost veoir Metidée, sa fille, qui n’en avoit pas deux ans
accomplis; et aprez il retourna avec ses barons, et leur compta tout son
affaire, et comment il luy convenoit aller secourir son frère, et
comment le duc Anthoine et Regnault, son frère, le iroyent aidier à
secourier son frère à toute leur puissance. Par foy, disdrent les
barons, dont ne peut-il estre que la besoingne ne se porte bien: car
encontre leur effort ne pourront paiens contrester. Or vous delivrés,
sire, de faire vostre mandement, car nous irons tous avecques vous. Lors
fist le roy son host semondre et mander par tous ses amis et ses alliez;
et en pou de temps assembla bien de six à sept mille combatans, et se
partist de son pais, et y laissa bon gouverneur; puis erra tant que, au
bout de trois sepmaines, il se loga devant Lucembourg, en la prarie et
tentes qu’il y avoit laissées; et les gens du duc Anthoine, qui estoient
revenus de la guerre où ilz estoient allez; et tant qu’ilz furent en
nombre cinc mille bassines et mille cinc cens arbalestriers et archiers
assemblez, sans compter ceulx de la duché, qui furent deux mille; mais,
non obstant, il n’eut pas voulu mener que mille, et laissa le remanant
pour garder le pays, et leur recommanda la duchié, et aussi à ung baron
de Poetou, nommé le seigneur Dargemon.
Comment le duc Anthoine prinst congié de la duchesse Cristienne et s’en
alla vers Pragne avec son ost.
En ceste partie nous dit l’istoire que, quant le duc Anthoine print
congié de la duchesse, qu’elle fut moult doulente; mais elle n’en osa
montrer samblant; toutesfois elle le pria de revenir au plus tost qu’il
pourroit, et il lui dist que si feroit-il, et luy dist oultre: Duchesse,
pensez bien de vous et de vostre fruict; et se Dieu, par sa grace, donne
que ce soit ung filz, faictes-le baptiser, et vueil qu’il soit nommé
Bertrand. Et la duchesse lui dist: Monseigneur, à vostre plaisir. Lors
se entrebaisèrent, et partist le duc, et vint à ses gens, et fist sonner
ses trompettes. Adoncques se desloga l’ost et se mist à cheval. Là
peussés oyr grant effroy de gens et de chevaux. Adoncques l’avant-garde
chevauça, laquelle conduisoit le roy d’Anssay et Regnauld de Lusignen,
qui estoit monté sur un hault destrier liart et armé de toutes pièces,
excepté du bassinet, et tenoit ung gros baton au poing, et ordonnoit ses
gens moult bien; et sembloit prince de hault cœur et de haulte
entreprinse; et aprez l’avant-garde venoit le sommage et la grosse
bataille; et puis alloit l’arrière-garde, que le duc Anthoine faisoit:
car on lui avoit dit qu’en celluy pays avoit grans robeurs et larrons;
mais le duc leur manda de fort en fort que, se ilz estoient si hardis de
prendre riens sur luy ne sur ses gens, qu’il en feroit telle justice que
les aultres s’en chastiroient. Et en ce parti passa toute la leffe qu’il
n’y eut homme si hardi de riens prendre sur son ost. Or est vray que une
nuyctée il se loga devant Ays atout son ost; et luy firent les bourgois
de la ville de moult riches dons, dont Anthoine les mercia moult, et
leur offrist son service, se mestier en avoient. Et le lendemain, aprez
la messe, il se desloga, et erra tant qu’il se logea sur le Rin, qui est
une moult grosse ripvière et merveilleuse; et firent ceulx de Coulongne
grant dangier de laissier passer l’ost parmy la cité au pont.
Anthoine adonc fut moult doulent quant il sceut que ceulx de Coulongne
faisoient grand dangier de luy et de son host laissier passer par la
cité. Adoncques leur manda fierement comment il avoit en son intention
de lever le siége que le roy de Craco avoit mis à soixente mille
Sarrazins devant la cité de Pragne, et par ce moyen avoit assiegé le roy
de Behaigne, qui estoit dedens; et que ilz luy mandassent se ilz
estoient de la partie des Sarrazins, et il auroit sur ce advis que il
feroit; et aussi que malgré eulx il trouveroit bien bon passaige, mais
non pas si brief que par leur ville, et que, se il s’eslonguoit d’une
journée, qu’il sçavoit bien comment ilz lui feroient retour de quatre.
Et quant ceulx de Couloingne oyrent ce mandement et furent bien informez
de la fierté des deux frères, ilz eubrent grant doubte, et tantost
envoièrent par devers le duc Anthoine quatre des plus notables bourgois
de la cité, qui moult humblement luy firent tresgrande reverence, et
furent moult esbahys de sa fierté et contenance. Non obstant ilz lui
disdrent en ceste manière: Tresnoble et puissant seigneur, les bourgois
de la cité de Coulongne nous ont envoiez par devers vous; et sachés
qu’ilz vous laisseront vouluntiers passer paisiblement parmy la cité de
Couloingne, par ainsi qu’ilz soient seurs que vous ne leur laisserez
porter dommaige de vous ne de vos gens. Par ma foy, dist Anthoine, se je
eusse eu voulenté de leur porter contraire, je leur eusse fait à
sçavoir; et aussi je n’ay pas cause de ce faire, car je ne sçay pas que
ilz m’aient riens meffait, ne aux miens aussi; combien qu’ilz me font
penser qu’ilz m’aient meffait ou que je leur aye meffait, que jamais je
n’eusse pensé se empeschement ne moy eussent mis. Allez, et leur dictes
se ils ne sentent de viel temps aulcun meffait devers moy ou devers les
ducs mes predecesseurs, dont ilz n’aient eu ou fait accord, qu’ilz me
laissent seurement passer, sinon qu’ilz le me facent assavoir. Quant ilz
entendirent la parolle, ilz prindrent congié, et annuncèrent aux
bourgoys le mandement du duc. Et ceulx assamblèrent leur conseil et les
anciens, et trouvèrent que jamais n’avoient eu discord aux ducs de
Lucembourg, ne à leurs amis ne aliez, et que, puys qu’il estoit si
vaillant et si notable homme, qu’ilz le laisseroient passer; et luy
remandèrent ces nouvelles, et avec ce lui envoièrent moult de beaulx
dons, tant d’avaine comme de pain, grant foison de vin, chars et
vitaille à grant foison. Et quant le duc Anthoine ouyt la response et
vit leurs grans presens, il les mercia moult, et fut bien joyeulx quant
ceulx de la ville de Coulongne vouloient estre leurs amis, et leur dist
que quand ilz auroient de luy besoing, luy et son povoir seroit en leur
commandement; et ceulx l’en remercièrent moult humblement. Et le duc
Anthoine fist donner à ceulx qui avoient amené les presens de moult
riches dons, qui autant ou plus valloient que les presens et dons à luy
faitz de par la ville: car il ne vouloit pas que les habitans d’icelle
ville pensassent qu’il voulsist rien avoir du leur. Si luy tourna à
grant vaillance, et ainsi demoura celle nuyt.
En ceste partie nous dist l’istoire que ceste nuytée sejourna l’ost
devant Couloigne; et fut moult bien aise et refrechi des biens de la
cité: car le duc les fist partir tant que chascun en eut largement. Et
le lendemain bien matin le duc entra en la ville atout deux cens hommes
d’armes, et fist crier sur paine de la hart que nul ne fut si hardi de
riens prendre en la ville sans paier. Adonc passa l’avant-garde en belle
ordonnance, et disdrent ceulx de la cité que oncques mais n’avoient veu
gens d’armes en si belle ordonnance, et après passa le sommage, et se
logèrent de là la rivière tout au long de l’Eire; et fut bien heure de
vespres avant que tout le sommage fut passé. Celle nuyt se loga le duc
en la cité, avec luy de ses haultz barons de l’arrière-garde, où on luy
fist grant honneur, et donna à soupper aux dames et aux damoiselles de
la ville, aux bourgois et à pluiseurs gentilz hommes, chevaliers et
escuiers qui demouroient en la cité, et après soupper commença la feste,
qui fut moult grande. Et, au departir, il n’y eut dame ne damoiselle à
qui le duc ne fist donner ung beau joyau, selon ce qu’il lui sambloit
que la personne le valloit; et aussi fist il à aucuns des bourgois, et
par especial à tous gentilz hommes, et acquist tellement l’amour d’eulx
qu’ilz voulsissent bien qu’il fut leur sire.
Le lendemain passa la grosse bataille, et puys passa l’arrière garde en
belle ordonnance, et se logèrent oultre le Rin, et prist le duc congié
de ceulx de la ville, et moult les mercia de l’onneur qu’ilz lui avoient
fait. Et ceulx lui respondirent tous d’une voix: Noble duc, la cité et
nous tous sommes prestz à vostre commandement plus qu’à nul aultre
seigneur que nous aions marchissant à nous; et ne nous espergnés pas de
chose nulle que nous puissions faire pour vous, car nous en sommes tous
prestz maintenant et autres fois. Et se partist d’eulx, et alla en sa
tente, et le lendemain, ainsi que le duc partoit de la messe, et qu’il
faisoit tromper pour desloger, et que quant l’avant garde c’estoit mise
à chemin, vindrent quatre chevaliers de la cité bien montez et bien
armez, excepté de bassines, qui descendirent devant le logis du duc,
atout quatre cens hommes d’armes et cent arbalestriers qui les
sievoient. Adonc les chevaliers saluèrent le duc, et puis lui disdrent:
Tresnoble et puissant duc, la cité de Couloigne se recommande à vostre
bonne grace, et, sire chevalier, pour la grant noblesse qu’ilz ont veu
en vous, ilz desirent tous temps estre vos bons amis, et puys que vous
les ayés pour recommandez; ilz vous envoient quatre cens hommes d’armes
et cent arbalestriers d’estoffe, paiez pour huyt moys, pour aller
avecques vous partout où vous vouldrez et où il vous plaira. Par mon
chief, dist le duc, tresgrans mercis, et vous soyez le tresbien venu;
ceste courtoisie n’est pas à refuser; et sachiés que je ne le oubliray
pas en temps et en lieu. Sire, dist l’ung des chevaliers, il n’y a nul
de nous quatre qui ne sache tous les chemins d’icy en Craco, et, se
mestier est, nous vous guiderons bien et seurement par tous les desrois,
passages et ripvières. A ce respond le duc et dist: Cecy n’empire pas
nostre affaire, et je n’y renunce pas quant il sera temps. Lors les fist
mettre en ordonnance et les receupt pour estre soubz sa banière. Et lors
se desloga l’avant-garde, la grosse bataille et l’arrière garde, et
errèrent tant par leurs journées qu’ilz vindrent et entrèrent en
Bavière, auprez d’une grosse cité appellé Nueremich, où estoit le duc
Ode atout grans gens: car il se doubtoit du roy Zelodus de Craco, qui
estoit assiegé devant le roy Phedrich de Behaigne, qui tenoit en grant
necessité: car il avoit bien avec luy quatre vingz mille payens, et se
doubtoit moult fort le duc Ode que le roy Zelodus ne luy venist courir
sus se il soubzmettoit le roy Phedrich, et pour tant avoit-il assamblé
son conseil assavoir mon qu’il pourroit faire.