Lors respondist Anthoine moult baudement: Par foy, beaulx seigneurs,

l’advis est tout fait dès que nous partiesmes de Lusignen; car si tost

que mon frère et moy aurons envoié par devers le roy d’Anssay, se il ne

veult faire ce que nous luy manderons, il se peut bien tenir tout seur

de la bataille, et en donnera Dieu la victoire à qui qu’il luy plaira;

mais quoy! il nous samble que nous avons bonne querelle, et pourtant

nous avons bonne esperance que Dieu nous aidera; et aussi nous luy

pensons à requerir raison devant que luy combatons; mais il faut adviser

qui portera nostre message. Par foy, Sire, dist le chevalier de

l’avant-garde, moy, se il vous plaist, et ce gentilhomme, qui scet le

chemin et le pays, irons. Au nom de Dieu, dist Anthoine, et il me plait

bien; mais ce ne sera mie encores jusques à tant que j’auray approuché

de deux ou de trois lieues près, affin que se la bataille venoit vers

nous, que nous ne tardissions pas trop largement, car se il la veult,

nous vouldrions jà estre arrivez là. Et ainsi les laissèrent jusques au

matin. Adonc le lendemain après la messe se desloga l’ost, et passa la

ripvière dessoubz Dan en belle ordonnance, et chevauchèrent tant qu’ilz

vindrent loger à ung soir entre Verton et Lucembourg. Et le lendemain

bien matin, Anthoine envoya le chevalier de l’avant-garde et le

gentilhomme devers le roy d’Anssay en disant les parolles qui cy aprez

ensievent. Adonc tant exploitèrent qu’ilz vindrent à l’ost du roy

d’Anssay, qui furent bien congneus que c’estoient messagiers, et furent

tantost menez au roy, lequel ilz saluèrent, et firent la reverence comme

ilz deurent. Et adoncques le chevalier lui dist: Sire roy, nous sommes

cy envoiez de par Anthoine et Regnauld de Lusignen, frères, pour vous

monstrer la faulte et l’outraige que vous faictes à madamoiselle de

Lucembourg, lesquelz vous mandent que se vous voulez restablir ses

dommaiges et luy amender raisonnablement l’injure et vilonnie que vous

avez faicte à elle et à ses gens et à son pais, vous ferez bien, et de

vous departir de ce pays; se non leur intention est de vous le faire

reparer ou comparer à force d’armes; et m’en respondez ce qu’il vous

plaira à faire, et puys à vous en diray plus avant; selon ce que je suys

chergé je vous le diray. Comment! sire chevalier, dist le roy,

estes-vous venu cy pour preschier? Par ma foy, petit y povez conquester,

car pour vous ne pour vos lettres ne laisseray-je mie mon intention;

mais tant povez preschier qu’il vous plaira, car je prens mon esbatement

en vos preschemens. Et aussi je crois que vous ne faictes ne dictes ces

choses sinon pour truffe. Par mon chief, sire roy, dist le chevalier,

qui fut moult couroucé, se vous ne faictes promptement ce que mes

seigneurs vous mandent, bien brief la truffe vous sera monstrée à

certes, au plus tart dedans trois jours prochainement venans. Sire

chevalier, dist le roy, menasser povez assez, car autre chose

n’emporterez-vous de moy; car vostre maistre ne vostre menasser ne

prisé-je pas ung festu. Dont, roy, dist le chevalier, je vous deffie de

par les deux damoiseaulx de Lusignen et de par tous leurs aidans. Or

bien, dist le roy, je me garderay de mesprendre et de perte. Par mon

chief, dist le chevalier, il vous en sera bien besoing. Et atant s’en

partist sans plus dire, et quant il vint au dehors du logis, le

gentilhomme print congié de luy et alla à Lucembourg pour compter les

nouvelles des deux frères, et quant il vint à la porte, il fut moult

bien congneu, et luy fut la planche avallée et la porte ouverte, et

tantost on luy demanda des nouvelles. Par foy, dist l’escuier, faictes

bonne chière, car vous aurez tantost le plus noble secours qui fut

oncques veu, et sachiés bien que le roy d’Anssay attent qu’il sera

certainement ou pris ou mort, et toutes ses gens seront ou mors ou

desconfis. Adoncques commença telle joye parmy la ville que ceulx de

l’ost en oyrent le bruit, et adoncques s’en donnèrent grant merveilles

que ce povoit estre, ne quelle chose leur povoit estre advenue de

nouvel; et adonc le nuncèrent au roy. Par ma foy, dist le roy, ilz se

reconfortent au secours de ces deux damoiseaulx de par qui ce chevalier

nous a deffié; je croy bien qu’ilz en ont oy nouvelles, et pour ce

font-ilz telle joye. En nom de Dieu, dist ung ancien chevalier, tout ce

peut bien estre, et seroit bon de s’en prendre garde, car il n’est nul

petit anemy. N’ayez doubte, dist le roy; je les cognois assez bien par

semblant, car devant qu’ilz soient venus de Poetou, nous devrons avoir

achevé une partie de nostre voulenté. Or vous laisseray atant de parler

du roy, et parleray de l’escuyer qui estoit venu à Lucembourg pour

apporter nouvelles à la pucelle. Et adoncques luy va compter la pure

verité du fait, et elle lui enquist moult des choses des deux frères, de

leur contenance et de leur estre; et luy dist comment Anthoine portoit

la griffe du lyon en la joe, et de la grant fierté et grant puissance de

luy; et luy dist et compta de Regnauld, qui n’avoit que ung œil, et de

la beaulté de leurs corpz et de leurs membres, dont elle se esmerveilla

moult, et dist que c’estoit grant dommaige quant il y avoit deffaultz ès

membres de telz nobles hommes. Et à tant se taist l’istoire d’en plus

parler, et parle du chevalier poetevin qui retourna grant erre vers

l’ost.

L’istoire nous dist que tant erra le chevalier qu’il vint en l’ost des

deux frères, et leur recorda comment il avoit fourni tout son messaige,

et leur compta de mot à mot l’orguilleuze responce du roy, et comment il

l’avoit deffié de par eulx, et aussi comment l’escuier estoit parti de

luy et s’en estoit allé à Lucembourg compter les nouvelles de leur

venue. Et quant les deux frères l’oyrent, ilz furent moult joyeux, et

firent tantost crier parmy l’ost que tous ceulx qui n’avoient bonne

voulenté de venir à la bataille se missent d’une part, et qu’ilz leur

donneroient congié de retourner en leur pays, mais ilz s’escrièrent tous

à haultes voix: Ha, ha, francs damoiseaulx, faictes sonner vos

trompettes et mettez-vous en chemin, car nous ne sommes point venus en

votre compaignie fors que pour prendre l’adventure telle que Dieu nous

la vouldra donner. Ha, ha, seigneurs, allons courir sus à nos ennemis,

car, à l’aide de Dieu et à la bonne voulenté que nous avons, ilz seront

tantost desconfis. Adoncques quant les deux frères oyrent la responce de

leurs gens, ilz furent moult joyeulx, et tantost firent leur host

desloger, et vindrent loger sur une petite ripvière; et furent

l’avant-garde et la grosse bataille logez ensamble, et aussi

l’arrière-garde, pour ce que on ne povoit plus aller avant; et

souppèrent tous ensamble, et puis s’en alla chascun reposer; et fut

ordonné que chascun fut tout prest au point du jour; et laissèrent pour

garder les logis deux cens hommes d’armes et cent arbalestriers; et

adonc se mist l’ost en chemin. Là veissiés banières et panons au vent;

là povoit-on veoir fleur de chevalerie; là veissiés bassines reluire et

harnois cliquer ensamble que c’estoit grant beaulté à veoir; ilz se

serroient ensamble si que l’ung ne passoit l’aultre d’ung doit. Anthoine

et Regnauld furent au premier front, montez sur deux beaux destriers,

armez de toutes pièces, et en tel estat allèrent tant, que environ le

soleil levant ilz vindrent sur une petite montaigne, et veoient en la

vallée la ville et le chasteau de Lucembourg et le grant siége à

l’environ. Et sachiés que ceulx du siége n’avoient point encores

apperceu l’ost des deux frères de Lusignen; mais ilz estoient tous

asseurs que ilz devoient avoir la bataille. Adoncques envoya Anthoine

jusques à quatre cens bassines pour estourmir l’ost; et venoit aprez le

petit pas en belle bataille; et sur les elles avoit chevaliers et

arbalestriers en tresbonne ordonnance. Or disons des quatre cens

arbalestriers qui allèrent estourmir l’ost du roy.

L’istoire nous dist que les quatre cens combatans vindrent en l’ost, et

se ferirent dedens à cours de chevau en criant Lusignen; et alloient

parmy l’ost, occisans et abatans tout ce qu’ilz encontrèrent, et quant

ilz furent approuchez de la tente du roy, et qu’ilz tendoient venir à

celle tente, les gens du guet de la nuyt, qui n’estoient pas encores

desarmez, leur furent au devant, par le cry et tumulte qu’ilz faisoient

en exploitant leur entreprise; et à l’encontre des ungs et des aultres,

y eubt grant foison de lances brisées, et tourna à moult grant dommaige

sur ceulx du siége. Mais soudainement le roy se arma et se mist soubz sa

banière devant sa tente, et ce pendant qu’ilz tenoient piet, tout l’ost

fut armé et se tirèrent à la banière du roy, qui leur demanda: «Beaulx

seigneurs, quelle noise est-ce?» Par foy, dist ung chevalier, se sont

gens d’armes qui s’en sont venus en vostre ost fierement et crient

Lusignen, et vous ont jà fait grant dommaige, et se le guet de la nuyt

n’eut esté, ilz vous eussent fait assez greigneur, car ilz leur sont

venus au devant et les ont combatus fort et ferme au dehors des logis,

où ilz les ont reboutez par force. Par foy, dist le roy, ces damoiseaulx

qui m’ont deffié ne musent gaires à moy porter dommaige, mais je m’en

pense bien vengier. A tant est venu Anthoine et sa bataille, qui fist

sonner ses trompettes moult clerement; et quant le roy l’aperceut, il

s’en vint au dehors des logis en belle bataille rangée, et adoncques les

batailles s’entrerencontrèrent, et s’approuchèrent archiers et

arbalestriers, et commencèrent à traire; et là eubt de mors et de navrez

grant foison des Anssoys, et neantmoins ilz se assamblèrent à grandes

batailles, et là eubt grant occision et fière meslée. Et adonc Anthoine

poingnit le chevau des esporons, la lance baissée, et ferit ung

chevalier par telle roideur, que la targe ne le jacerain ne le peurent

oncques garentier que il ne le ruast tout mort par terre. Adoncques

traist l’espée et frappoit à destre et à senestre bien grans coups et

pesans, tant que en peu d’eure il fut si congneu par toute la bataille,

que le plus hardi d’eulx trestous ne le osoit point attendre. Lors vint

Regnauld sur ung grant courcier, criant Lusignen, qui faisoit tant

d’armes que tous ses ennemis le doubtoient; adonc moult se requèrent

d’une part et d’aultre bien vaillamment, et fust la bataille et

l’occision moult fière et horrible, mais toutesfois la greigneur parte

tourna sur le roy d’Anssay et ses gens, lequel en fut moult doulent, et

se envertuoit fort et faisoit de moult beaulx vaisselages; mais tout ce

ne luy vallut riens, car les Poetevins estoient moult fors et durs,

aspres et fiers comme lyons, et estoient leurs deux seigneurs si

puissans que nul, tant fut hardi, ne les osoit attendre. Lors veoit bien

le roy aux effors qu’il ne pouvoit souffrir leur force.

Comment Antoine et Regnault desconfirent le roy d’Anssay devant

Lucembourg, et comment le roy fut pris.

Adonc le roy, qui fut fort vaillant homme et roide, cria à haulte voix:

Anssay, Anssay! avant, seigneurs barons, ne vous esbaissiez pas, car la

journée est nostre; et disoit: Faisons poindre leurs chevaux, en disant:

entretenons-nous ensamble, et tantost les verrez tous desconfis.

Adoncques se rassemblèrent entour leur roy, et firent une fière envaye

aux Poetevins; là eut maint homme mort et occis à grant douleur. La

matinée fut belle et clère, et le soleil resplendissoit sur les bassines

qui faisoit reluire l’or, l’argent et l’azur, et les couleurs des

banières et des panons; les destriers brandissoient, et les pluiseurs

alloient par les champs sans point de maistre, leur raines trainans.

Adonc la noise fut moult grande du charpentis des espées et des haches,

du bruyt et du cry des abattus et navrez, et du son dez trompettes; et

pour ce entendirent ceulx de la ville l’effroy, et coururent aux armes

et chascun à sa garde; car moult fort se doubtoient de traïson.

Adoncques l’escuier qui là estoit venu pour anuncer le secours et estoit

en la maistre tour avecques la pucelle et la damoiselle, il oyt la

noise, et bouta son chief dehors par une fenestre, et lors il aperceut

la bataille moult fière et mortelle, et bien congneut, entre les aultres

combatans, que c’estoient Anthoine et Regnauld qui estoient venus

combatre le roy et ses gens; si s’escria moult hault: Ma damoiselle,

venez veoir fleur de chevalerie, proesse et hardiesse; venez veoir

honneur en son siége royal et en sa majesté; venez veoir le dieu d’armes

en sa propre figure. Amy, dist la damoiselle, qu’esse que vous me

dictes? Je vous dis, dist le chevalier, que vous venez veoir toute la

fleur de chevalerie, noblesse et toute courtoisie, qui de long pays est

cy venue pour combattre vos ennemis, pour vostre honneur garder, et

vostre pays et vos gens. Ce sont les deux enfans de Lusignen qui vous

sont venus deffendre et garder du roy d’Anssay et toute sa puissance, et

de adventurer leur honneur et leur vie, et pour vostre honneur garder.

Adoncques vint la damoiselle à la fenestre, et regarda la mortelle

bataille et horrible meslée. Adoncques commença à dire en ceste manière:

Vray Dieu, que fera ceste povre orpheline? Mieulx vaulsist que je me

fusse noyée ou fait mourir d’autre mort cruelle ou que je fusse mort

née, que tant de nobles creatures fussent periez pour mon pechié. Moult

fut la pucelle dolente en son cuer du grand meschief qu’elle voit qui

vient par elle, et de la grosse bataille; et pour vray l’occision fut

moult grande d’une part et d’autre, car le roi reconforta ses gens et

leur rendit moult grant cœur; car à celluy poindre fist moult grant

dommaige le roy au Poetevins. Et voyant Anthoine le grant dommaige que

le roy d’Anssay luy faisoit, il luy en despleut moult. Par ma foy,

dist-il, sire roy, vostre dureté sera moult courte ou la mienne. J’aime

mieulx à morir que je veisse ainsi murtrir mes gens devant moy. Et

adoncques Anthoine commença à poindre le chevau des esporons par grant

fierté, comme couroussé contre le roy, l’espée au poing, et le ferit sur

le bassinet par telle force que il le fist embrancher et encliner sur le

col du chevau, si estourdi que il ne sceut se il estoit jour ou nuyt, ne

il n’eut force ne pouvoir de soy aidier ne soustenir; et ce voyant

Anthoine, il rebouta son espée au fourel et le print par my le corps et

le tira hors du chevau, et le jeta si roidement encontre la terre que

peu faillist que il ne lui crevast son cœur ou son ventre; et puys il le

bailla à quatre chevaliers à garder, et leur commanda sur leur vie que

ilz luy en sceussent respondre, et ilz luy disdrent que si feroient-ilz.

Adoncques le lièrent et l’emportèrent hors et destournèrent dessoubz un

arbre, et appelèrent de leurs gens vingt et cinq bassines pour le aider

à garder. Et aprez ces choses faictes, Anthoine retourna à la bataille

en criant à haulte voix: Lusignen, avant, barons, frappez tant fort que

vous pourrez, sans espargnier; la journée est à nous, la Dieu mercy, car

j’ay pris le roy d’Anssay, qui tant a fait de vilonnie à la pucelle

Cristienne. Lors y eubt rude meslée, et là firent les deux frères tant

d’armes, que chascun qui les veoit disoit que oncques mais n’en virent

deux chevaliers qui tant en fissent. Que vous vauldroit ores long

compte? Quand les Anssoys sceurent que leur roy estoit pris, il n’y eubt

oncques deffence; mais furent tous que mors que pris. Et là gaignèrent

Poetevins noble conqueste, et se logèrent ès pavillons du roy d’Anssay

et de ses gens. Et adoncques fut mené le roy à la tente de Anthoine, qui

estoit logé en la propre tente qui avoit esté au roy d’Anssay; et

adoncques il ne se peut tenir qu’il ne leur dist: Par foy, damoiseaulx,

bien dist vray celluy qui dist: En peu d’eure Dieu labeure; car au jour

d’huy matin on n’eut gaires fait de chose ceans pour vous. Sire roy,

dist Anthoine, c’est pour vostre musardie et pour vostre pechié, qui

faictes guerre aux pucelles sans cause, et les volez avoir par force. Et

sachiés que vous en serez bien paié selon vostre droit; car je vous

renderay en la subjection de celle que vous voulez avoir par force

subjecte. Adonc quand le roy l’entendit, il fut moult honteux, et luy

respondist moult tristement: Or puys qu’il m’est ainsi infortueusement

advenu, j’aimes mieulx ma mort que ma vie. Nenny, dist Anthoine, je vous

renderay en la merci et en la subjection sans doubte de la pucelle.

Comment le roy d’Anssay fut mené devers la pucelle Cristienne.

Adoncques il appela les deux chevaliers qui vindrent à Lusignen avec le

gentil homme en ambassade, et oultre douze chevaliers de Poetou, en

disant en ceste manière: Menez moy ce roy en la ville devers la pucelle,

et luy dictes que je lui envoie son ennemy pour en faire à sa volenté.

Et lors ceulx partirent, et menèrent le roy comme charge leur estoit, et

vindrent en la ville, où il furent moult bien festoiez; car bien sçavoit

la pucelle la verité de la victoire; et adoncques les citoiens les

menèrent à moult grant joye devers la pucelle Cristienne, qui les

receupt à moult grant joye. Ma damoiselle, disdrent les messagiers, les

deux jouvenceaulx du Lusignen se recommandent à vous chierment, et vous

envoient ce roy qui est votre ennemy prisonnier, pour en faire à vostre

voulenté. Beaulx seigneurs, dist la pucelle, cy appartient grant

guerdon; mais je ne suys mie assez puissante de les guerdonner. Je prie

Dieu devotement qu’il les vueille meriter par sa saincte grace. Mes

beaulx seigneurs, je vous prie qu’il vous plaise à dire à mes deux

seigneurs qu’il leur plaise de venir loger ceans, et amener avec eulx de

leur baronnie tant qu’il leur plaira; et tandis on fera ensevelir les

mors et ardoir les chevaux mors; et aussi mon conseil se advisera

comment on les pourra satisfaire de leur painne et despense au mieulx

que nous pourrons. Et vous, sire roy, jurez par vostre royaulté que vous

ne partirez pas de ceans sans le gré des nobles damoiseaulx qui cy vous

ont envoié devers moy; car je sçay tant encores, Dieu mercy, que je

mefferoie de vous mettre en prison fermée, non mie tant seulement pour

l’amour de vous, mais pour l’amour de ceulx qui cy vous ont envoié.

Adoncques quand le roy eubt oy les parolles de la pucelle, il luy

respondist tout honteux: Madamoiselle, je vous jure, par ma foy,

mettez-moy où il vous plaira, car je ne me partiray jà de ceans sans

votre congié, le leur aussi; car j’ay veu tant de bien, tant d’onneur et

tant de vaillance en eulx, que je desire moult à estre acointé d’eulx,

pour ce que j’en pourray mieulx valoir, combien qu’ilz m’ont porté moult

grant dommage de mes gens; et quant à l’avoir, ne me chault gaires. Et

lors la damoiselle le fist mettre en une moult riche chambre, et avec

luy dames et damoiselles, chevaliers et escuiers, pour luy faire oublier

sa perte et pour le resjouir et oster hors de merancolie. Et ce fait,

les messagers se retournèrent aux tentes et racomptèrent le mandement et

la prière de la pucelle aux deux frères. Et ilz eubrent conseil de y

aller, et ordonnèrent le mareschal de l’ost pour gouverner leurs gens

tant qu’ilz retournassent, et aussi luy commandèrent à faire ensepvelir

les morts et faire nestoier la place où la bataille avoit esté. Lors

s’empartirent à belle baronnie, et vindrent au devant d’eulx jusques à

cent gentilz hommes, et aussi les barons du pays, qui vindrent faire la

reverence aux deux frères, et eulx encore prier de par la pucelle qu’ilz

se venissent loger en la ville, et ilz leur respondirent que cy

feroient-ilz voulentiers. Adonc montèrent à chevau les deux frères,

accompaigniez bien de deux cens chevaliers moult noblement. Et Anthoine

estoit monté sur ung grant destrier liart et vestu d’ung jaques de

velours cramoisy tout brodé de perles moult riches, et le baston au

poing; et estoit son frère tout pareillement vestu et ordonné; et quant

les barons visrent les deux frères, ilz furent moult esbahis de leur

fierté, grandeur, et de leur puissance, et bien disoient qu’il n’estoit

homme qui peut contrester ne arrester contre leur puissance, et

s’emerveilloient moult de la griffe du lyon qu’ilz apperceurent sur la

joue de Anthoine; et disoient que se ne fut cela, qu’il n’eut plus bel

homme au monde; et moult plaingnoient Regnault pour ce qu’il n’avoit que

ung œil; car il parfaisoit toute beaulté du surplus, que nul ne savoit

que deviser de sa beaulté.

En ceste partie nous dist l’istoire que en noble estat entrèrent les

deux frères en la ville de Lucembourg, et y avoit devant eulx trompettes

à grant foison, avecques heraus et menestriers; et avoient adonc les

bourgois encourtinez les rues jusques au chastel, de riches draps, et y

avoit de notables bourgoizes quy estoient en leurs fenestres moult

richement parées et vestues selon leur estat.

L’istoire dist que les deux frères partirent de leurs tentes à moult

noble baronnie de leurs gens, avec la baronnie du pays; et chevauchèrent

tant qu’ilz vindrent à Lucembourg; et y furent moult regardez des

habitans de la cité, et disoient l’ung à l’autre: Voiés les deux frères

fiers hommes qui moult se font à redoubter; celluy n’est pas sage qui à

celles gens prend noise ne debat. Et avoient moult grant merveille de la

joe d’Anthoine, et en verité c’estoit une moult estrange chose à veoir;

mais la grant beaulté qui estoit au demourant de luy faisoit cela

oublier; et aussi il ne lui mesceoit pas fort. Et ainsi allèrent vers la

maistresse fortresse. Les dames et les damoiseaulx les regardoient par

les fenestres et disoient que oncques mais n’avoient veu deux

damoiseaulx de plus noble affaire. Et lors vindrent au chasteau, et

descendirent devant la salle; et leur vint à l’encontre du piet du degré

Cristienne la pucelle, moult bien acompaignée de dames, damoiselles,

chevaliers et escuiers, et les receupt et festoia moult honnourablement

en les prenant par leurs mains, estant au millieu d’eulx deux. Et ainsi

montèrent les degrés de la grant salle, qui estoit tendue moult

noblement de riche tapisserie, selon l’usage du pays et le temps de

lors; et de la salle entrèrent en une chambre moult riche; et lors prist

la pucelle le parler en disant en ceste manière: Mes chers seigneurs, je

vous mercie tant comme je puis du noble secours que vous m’avez fait; je

n’ay mie tant vaillant que je vous puisse bonnement remunerer; non

obstant je feray tout mon povoir pour engagier ma terre dix ans. Et

aussi, mes seigneurs, vous m’avez envoié de votre bonne grace et

franchise le roy d’Anssay, mon ennemy, dont plaise vous sçavoir que je

ne suys mie telle qui vueille ne doibve prendre pugnition de luy, ne le

tenir prisonnier; mais à vous appertient d’en faire vostre bon plaisir,

qui en avez eu la paine et le peril de le conquester; si vous doibt

demourer, car c’est raison; et aussi du don que vous m’avez fait je vous

remercie tant que je puis plus au monde, et le vous remetz en votre

possession; et à vous, mes seigneurs, est de sa mort ou de sa vie,

lequel qu’il vous plaira à faire; car quant est de moi, je ne m’en

quiers jamais à mesler par dessus vous, mais le vous quitte tout à

plein. Ma damoiselle, dist Anthoine, puys qu’il vous plaist, nous en

ordonnerons tellement que ce sera à vostre honneur et prouffit, et à sa

grande honte et confusion; et de ce ne vous en doubtez mie. Et sachiés

que mon frère et moy ne sommes pas venus pour vous aidier pour argent,

mais pour droit et raison soubstenir, et aussi que tous chevaliers

doibvent aidier les vefves, les orphelins et les pucelles, et pourtant

que on nous avoit dist et tresbien informé que le roy d’Anssay vous

faisoit grant guerre; pourtant ne vous doubtez mie que du vostre

veuillons la vallue d’ung petit denier, fors tant seullement vostre

bonne amour et grace, sans vilonnie. Adoncques quant la pucelle

entendist ces parolles, elle fut moult esbahie du grand honneur que les

deux frères luy faisoient; non obstant elle respondist ainsi: Par ma

foy, mes seigneurs, au mains ne seroit-ce mie raison que je ne paiasse

bien vos gens, qui sont cy venus à vos gaiges soudoyez. Damoiselle, dist

Anthoine, souffrés vous-en, car monseigneur nostre père et madame nostre

mère les ont satisfais d’ung an avant qu’ilz partissent de nostre pays;

et il n’y a mie encores ung mois acomply que nous en partismes; et

d’aultre part, nous avons or et argent assez; si ne veullés plus perdre

vos parolles, car certes, madamoiselle, il ne se fera aultrement. Et

adoncques de rechief elle les remercia moult humblement.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 15 / 29 段