En ceste partie nous dist l’istoire que ès parties d’Alemaigne, entre

Loraine et Ardanne, avoit en ce temps moult noble terre qui estoit

appelée la conté de Lucembourg, qui ores est appellé duché; et pourtant

l’appelleray-je en ceste histoire duché; pour lors, que je dis, y estoit

mort ung vaillant prince qui fut moult renommé, et eut nom Asselin, qui

fut nommé sire du pays; et n’avoit demouré de luy nul héritier que une

fille, laquelle estoit nommé Cristienne, et fut moult belle et bonne. Et

avoit en la terre de Lucembourg moult noble et grant foison de

chevalerie et escurie, qui tous firent hommaige à la pucelle comme à la

droitte héritière. Pour celluy temps en Anssay eut ung puissant roy

auquel n’estoit demouré de sa femme que une fille, de laquelle elle

trepassa en gessine; et fist le roy nourir celle fille, qui eut nom

Melidée, honnourablement. Or advint que il oyt nouvelles que le seigneur

de Lucembourg estoit trespassé, et ne lui estoit demouré que une fille

qui estoit moult belle. Adoncques le roy d’Anssay la fist demander pour

estre sa femme. Mais la pucelle ne se voulsist oncques accorder, dont le

roy d’Anssay fut moult doulent, et va jurer Dieu, comment qu’il fut, que

se il povoit qu’il l’auroit. Adoncques fist son mandement et deffia la

pucelle et tous ses aidans; adoncques quant les barons, les nobles et

les communes du pays le sceurent, ilz jurèrent, puisque leur dame ne le

vouloit prendre à mary, qu’ilz luy monstreroient qu’il avoit tort vers

la pucelle et eulx. Et tantost ilz firent garnir leurs fors et leurs

pays, et se trairent la plus grant partie des barons au bourc et au

chasteau de Lucembourg avec Cristienne, qui estoit leur propre dame. Que

vous feroie-je ores long parlement? ilz n’estoient pas pour lors assez

fors pour combatre le roy, car il venoit à moult grant effort, et

dommageoit moult le pays, et s’en vint tout ardant planter le siége

devant Lucembourg. Et de fait il y eut pluiseurs escarmouches, et y eut

moult grant perte d’ung costé et d’aultre. Or advint qu’il luy eut ung

homme qui estoit moult terrien et ung des plus grans gentilz hommes du

pays, qui avoit esté avec le roy Urian, et à la conqueste de Chippre et

aux victoires qu’il avoit eu sur les Sarrazins, lequel s’en estoit

revenu avec les premiers Poetevins, qui estoit piecha venu à Lusignen

comme vous avez oy dessus; et lui avoient Melusine et Raimondin donné de

moult beaulx dons et beaulx joyaulx; et avoit veu Regnault et Anthoine,

qui jà estoient moult fors et grans, et de moult forte contenance et

fière; et luy sambloit bien que ilz deveroient assez ensievyr la

condition et meurs et la manière de leurs frères et leur haulte proesse

et entreprise; lequel gentil homme estoit moult vaillant homme d’armes,

et estoit dedens Lucembourg, que le roy avoit jà assiegé. Adonc celluy,

qui estoit saige du mestier d’armes et de la guerre, trait les nobles du

pays à part, et leur dist en ceste manière: Beaulx seigneurs, vous povez

bien appercevoir que, au loing aller, nous ne povons resister à la

puissance de cestuy roy; pour laquelle chose, se il vous samble bon, mon

oppinion seroit de y pourveoir remède plus tost que plus tart; car il

fait bon fermer l’estable devant que le chevau soit perdu. Et adoncques

ceulx respondirent: C’est vérité; mais nous ne povons, ne ne voions pas

qui y peut remedier sans la puissance de Dieu. Non par foy, dist celluy,

sans la puissance de Dieu ne peut-on gaires faire de choses; mais avec

ce fait-il bon aide qu’il le peut faire. Par Dieu, dient-ilz, c’est une

bonne raison et pure verité; se vous sçavez nul bon chief pour nostre

pucelle garder et aussi pour nostre prouffit, si le dictes, et vous le

ferez bien; car vous y estes tenu pour ce qu’elle est vostre souveraine

dame comme à nous. Adoncques prend le gentil homme la parolle et leur va

tout compter de chief en chief comment Urian et Guion, son frère,

c’estoient partis de Lusignen, et toute l’adventure de leur voiage et de

leur noble conqueste, l’estat de leur père et mère, le maintieng de

Anthoine et Regnauld, et qu’il sçavoit de certain que qui iroit requerre

le secours aux deux frères, qu’ilz luy viendroit à grant puissance, qui

leur compteroit le fait. Par foy, disdrent les nobles, vous dictes moult

bien. Adoncques mandèrent Cristienne et luy comptèrent mot à mot cest

affaire. Et elle leur dist: Leaulx seigneurs, je vous recommande ma

terre et la vostre, et en faictes comme il vous samble pour le mieulx en

l’onneur de moy et de vous; car sachiés de certain, pour mourir ne estre

desheritée, je n’auray jà le roy d’Anssay à mary; non mie qu’il ne

vaille mieulx que pour moy, mais pourtant qu’il me veut avoir par force.

Et ilz luy respondirent: Ne vous en doubtez jà, madame, car, se Dieu

plait, il n’aura jà tant de puissance tant que nous nous aiderons du

corps. Seigneurs, dist la pucelle, moult grans mercis. Et lors se

departist de là. Adoncques ung des barons reprint la parolle en disant

au gentil homme en ceste manière: Vous qui nous avez mis en ceste

querelle, dictes-en tout ce qu’il est bon de faire. Par foy, dist-il, je

le feray voulentiers; et se il vous samble bon vous me baillerez deux de

vous aultres, et irons veoir à Lusignen sçavoir se nous pourrons trouver

chose qui nous soit prouffitable. Par foy, dient-ilz, nous le ferons

voulentiers. Adoncques choisirent entre eulx, c’est assavoir deux des

plus notables pour aler avecques luy, et s’en partirent environ le

premier somme, montez sus chevaux d’avantaige, et saillirent par une

poterne, et passèrent à l’ung des costez de l’ost, que oncques ne furent

veus; et se exploitèrent tant qu’ils vindrent environ soleil levant à

huit grosses lieues de là, et se pennèrent moult fort de chevaucher tant

comme ilz peurent. Et cy se tait l’istoire ung peu de parler d’eulx, et

parle de Melusine et de ses enfants, assavoir de Regnault et Anthoine.

L’istoire nous dist que la feste fut moult grande dessoubz Lusignen en

la prarie, et y jousta-on moult bien vaillamment; mais sur tous les

jeunes damoiseaulx qui là estoient, Anthoine et Regnauld joustèrent le

mieulx, au dit des dames qui là furent, et aussi des chevaliers; et y

eut donné moult beau pris et riches dons et joyaulx. Mais endementiers

Melusine pensoit à l’estat de ses deux filz, et leur fist faire de moult

et de riches et grans habis, et se pourveoit de nobles hommes et saiges

pour eulx gouverner honnourablement par tout là où ilz iroient. Et

pendant ce temps vindrent les embassadeurs de Lucembourg, qui firent

moult honnourablement la reverence à Raimondin et à Melusine, et aussi à

toute la compaignie, et ilz furent moult liement receups, et fut tantost

congneu le chevalier qui avoit esté à la conqueste de Chippre en la

presence de pluiseurs qui là estoient, et fut moult grandement festoyé.

Et luy demanda Anthoine, pour le bien qu’il avoit oy dire de luy, se il

luy plairoit de aller avec luy et avecques Regnauld son frère en voiage

où il avoit intention d’aller, à l’aide de Dieu, qu’il seroit moult bien

guerdonné. Et il lui demanda: Monseigneur, où avez-vous intention de

aller? Et Anthoine luy respondist: A l’adventure que nostre Seigneur

nous vouldroit donner pour trouver et avoir honneur de chevalerie. Par

ma foy, dist le chevalier, et je vous enseigneray la plus belle

adventure et la plus honnourable que jamais gentilz hommes eussent en

eulx adventurant, et la plus honnourable entreprise. Et quant les

damoiseaulx l’entendirent, ilz le vindrent acoler en lui disant en ceste

manière: Noble homme, vueillez nous dire que c’est. Par foy,

messeigneurs, voulentiers, tant pour ce que je seroie bien joyeulx de

vostre advancement et de raison soustenir, et de manifier le bien faire,

et de admonester tous ceulx qui vueillent avoir honneur de ensievyr le

chemin et la voye de bien et honneur avoir.

Mes chiers seigneurs, il est verité que tous ceulx qui veullent et

aiment verité et honneur et chevalerie, ilz doibvent aidier à soustenir

en leurs drois les vefves, dames et orphelins, et orphelines. Et

pourtant, mes treschiers seigneurs, il est ainsi que en la marche de

Lorraine et d’Ardanne a une moult riche contrée et noble, que on appelle

la duché de Lucembourg, laquelle duché a par long temps gouverné comme

son propre heritaige et demaine ung tresnoble et vaillant homme. Or

advint que depuys ung peu de temps en cha, celluy noble homme est allé

de vie à trespassement, et n’est demouré nul heritier fors que une

tresnoble et belle pucelle, à laquelle tout le pays et bonnes villes ont

fait hommaige. Et, mes treschiers seigneurs, plaise vous sçavoir que le

roy d’Anssay la demande à femme; mais elle pour riens qu’il soit ne s’i

est voulu consentir, pour ce qu’il a esté autresfois marié; lequel roy

d’Anssay en a tel despit qu’il a deffié la pucelle et tout son pays, et

y est entré à banière desploiée, faisant guerre de feu et de sang, et

tout ce fait par son oultrage, sans cause et sans raison, et a assiegé

la pucelle et ses gens en sa ville de Lucembourg, et a juré qu’il n’en

partira jamais jusques à ce qu’il l’aura prise, et dict que comment

qu’il soit, il l’aura par force ou par amour. Donc, messeigneurs, il me

samble qu’il n’y a au monde plus honnourable voiage, ne plus raisonnable

que cestuy; car tous ceulx qui aiment honneur et gentilesse doibvent

celle part tirer. En bonne foy, dit Anthoine, vous dictes verité, et

sachiés que je parleray à madame, assavoir moult l’aide que monseigneur

mon père et elle nous vouldront faire; et comment qu’il soit, à l’aide

de Dieu, nous irons secourir la pucelle que le roy d’Anssay veult avoir

par force, dont il me samble qu’il est mal conseillé; car quant on les a

euz par leur bon gré accordez à la loy de mariage, si y a il aulcune

fois entr’eulx grant riote et grant discorde. Par foy, monseigneur, dit

lors l’escuier, c’est pure verité; mais s’il vous plaist aprendre le

voiage, moy et mes compaignons, deux gentilz chevaliers qui cy sont

venus avec moy, vous y conduirons et vous aiderons de tout nostre

povoir. Et adonc les frères luy respondirent: Grans mercis, et sachiés

que là nous irons au plaisir de Dieu. Et atant ilz s’en vont vers leur

mère, et l’escuier s’en retourna vers ses compaignons, et leur dist

comment il avoit exploité en ses parolles, et que sans leur requeste

auroit le secours des deux frères, et seront encores prié de les y

conduire, et leur disoit toute la manière comment il avoit compté le

fait aux deux frères en demonstrant que c’estoit aulmosne bien grande de

aidier à la noble et bonne pucelle, sans ce que les frères sceussent

qu’ilz feussent de riens tenus à elle. Or vraiement, dirent les deux

barons, c’est tressaigement besoingné; or en soit Dieu loué.

Or nous dist l’istoire que Anthoine et Regnauld vindrent à leur père et

mère, et leur denoncèrent ces nouvelles, en leur requerant que ilz leur

voulsissent aidier à faire ceste entreprise. Par foy, dame, dist

Raimondin, en ceste raison cy a moult bel commencement d’armes faire. Et

pourtant je vous prie treschièrement que vous leur faictes leur arroy

tel et si honnourable que y ayons honneur et prouffit. Par foy, dit

Melusine, et pour vostre voulenté acomplir je m’en efforceray aprez la

departie de ceste feste, et acompliray vostre commandement tellement, se

Dieu plaist, que vous en serez content. Adoncques fist crier à la

trompette que tous gentilz hommes du pays et aultres quelconques, que

ilz sceussent, qui vouldroient aller aux gaiges de Anthoine et de

Regnauld de Lusignen, que ilz se trouvassent dedens ung jour, à

Lusignen, qui seroit nommé; et que là seroient paiez de leurs gaiges

tout entierement pour ung an. Et aussi le fist crier par tout le pays de

Poetou, et par toutes marches d’environ; et ne demoura que la feste se

departist tantost dont je vous avoie parlé, et se departit moult

honnorablement et amiablement, et se retrahit chascun en son pays. Et si

me tairay de la feste, et vous diray comment Melusine fist l’appareil de

ses deux enfans pour eulx en aller au secours de la pucelle.

En ceste partie nous dist l’istoire que dedens le jour que Melusine eut

fait annoncier et crier les gaiges, se assemblèrent en la prarie de

Lusignen moult grant foison de gentilz hommes, tant de Poetou comme des

marches voisines d’entour, lesquelz furent nombrez à quatre mille

bassines et cincq cens que archiers, que arbalestriers. Et sachiés qu’il

n’y avoit nulz paiges, fors gros varlés d’armes armez de gros jaques et

capellines; et furent logez en tentes et pavillons, et si bien ordonnez

que chascun s’en louat. Et leur fist Melusine delivrer et paier leurs

gaiges tout entierement pour ung an. Et tandis qu’elle faisoit leur

appareil, les deux frères tenoient l’escuier en parolles, et les deux

barons aussi, en leur demandant de l’estat de la pucelle et de son pays;

et ceulx leur en dirent la pure verité, et estoient moult joyeulx en

cuer de l’apparence du noble secours que ilz veoient si prestement

appareiller; car ilz eussent bien pris en gré à demy an tel appareil.

Adoncques commencèrent moult devotement à louer nostre Seigneur

Jhesucrist et la vierge Marie, sa benoiste et doulce mère. Et quant ilz

congneurent toutes ces choses, ilz envoièrent puntement ung message aux

barons de Lucembourg, et pour leur anoncier et faire assavoir le noble

secours que Dieu leur envoioit, dont ilz furent moult esjouys. Et aprez,

les barons vont dire les nouvelles à la damoiselle, qui moult s’en

reconforta, et commença moult devotement à loer Dieu son createur. Et

adoncques quant la damoiselle oy la nouvelle et fut espandue par la

ville, ilz eurent chascun si grant joye que ilz ne povoient plus, et

firent adoncques sonner les trompettes et les menestriers; et firent

moult grant feuz par les carefours de la ville, disant à haulte voix ces

parolles: Joye et victoire à nostre pucelle. Et quant ceulx de dehors

les oyrent, ils s’en donnèrent si grant merveille, et le allèrent noncer

au roy, qui adoncques fut trespensif. Et lors lui vint certaine personne

qui lui dist: Sire roy, soiez sur vostre garde, car ceux de la ville si

se actendent d’avoir secours bien brief. Par mon chief, dist le roy, je

ne sçay, ne ne puis sçavoir en nulle manière adviser dont secours leur

peut advenir; je ne me doubte pas que je ne les ayes ou par force ou par

famine. Et ainsi se asseura le roy d’Anssay; mais depuys il s’en trouva

bien deceup. Or vous lairay au present de plus parler de luy et

commenceray à parler de Melusine, et comment elle eut tout accomply ce

qu’il failloit à ses deux enfants; elle les fist faire chevaliers à leur

père et y eut bel behordis en la prarie de Lusignen; et en y eut trois

aultres chevaliers en celle journée pour l’amour des deux frères; et

eurent chascun robes, chevaux et harnois, de la finance largement, et

fut tout prest comme pour mouvoir.

Adoncques appella Melusine ses deux enfans, en leur disant en ceste

manière: Enfans, vous vous departez de la compaignie monseigneur vostre

père et de moy, et est tresgrande adventure se je vous revoy par decha.

Et pourtant je vous vueille enseignier et introduire pour vostre bien et

avancement; ce que je vous diray et l’entendez et retenez bien, car il

vous sera bien besoing au temps advenir. Et tout premierement, aimez,

doubtez et servez Dieu, nostre createur, tous les jours continuellement;

et tenez bien fermement, justement et sainctement le commandement de

nostre mère saincte Eglise et tous ses degrez et commandemens de nostre

foy catholique. Soiez humbles, doulx aux bons, et bien aspres aux

mauvais. Et soiez tous temps de belle responce aux grans et aux petitz,

et tenez parolle à chascun quant temps sera; ne promettez chose que vous

ne peussiez briefvement acomplir selon vostre pouvoir; ne actraiez jà

rapporteurs de parolles devers vous; ne croiez jà envieux, ne ne croiez

mie legierement, car ce fait aulcunefois maint ennemy; ne ne mettez en

office nulz avaricieulx, ne aussi nulz felons; ne ne vous acointez de

femmes d’aultruy; departez à vos compaignons loyaulment de ce que Dieu

vous donra. Soiez doulz et debonnaire à vos subjectz, et à vos ennemis

fiers et cruelz, tant qu’ilz soient soubmis en vostre obeissance, se par

force le fault faire; et ce c’est pour traictiez, si les traictiez

amiablement à vous, et prenez raison d’eulx et l’offrez aussi selon le

cas, mais convient qu’il soit; ne tenez jà long traictié, car pour ce

ont esté plusieurs princes deceupz. Gardez-vous bien de trop menasser,

de vanter; mais faictes vostre fait à peu de parolles ce que faire se

pourra. N’aiez jà nulz de vos ennemis en despit, tant soit petit, mais

soiez tousjours sur vostre garde; ne soiez pas entre vos compaignons

comme sire, mais soiez commun, et honnourez chascun selon son degré, et

leur donnez du vostre selon vostre aisement et que la personne le

vauldra. Donnez aux bons hommes d’armes chevalx, cottes d’acier,

bassines, des premiers, et argent selon raison, et vous, se vous voiez

ung bon homme de la main qui vienne devers vous mal vestu ou mal monté,

si l’appellez moult humblement et luy donnez robes, chevaux et harnois,

selon la valeur de sa personne et selon le povoir que vous arez alors.

Or, mes enfans, je ne vous sçay plus au present que dire, fors que tenez

verité tousjours à tous vos affaires. Tenez, je vous donne à chascun ung

agnel d’or, dont les pierres ont une mesme vertu; car sachiez que tant

que vous arez bonne cause que vous ne serez ja desconfis en bataille. Et

lors les commença à baisier tous deux amoureusement comme leur mère, et

ilz la mercièrent et prindrent congié de leur père, qui fut moult

doulant de leur departie. Et lors firent sonner leurs trompettes, et se

mirent tout devant, et se desloga l’avant-garde, et puys aprez tout le

sommage, et la grosse bataille aprez, et puys l’arrière-garde, en si

tresbonne ordonnance que c’estoit grant beaulté à veoir l’estact de

l’avant-garde; et l’avoit à gouverner ung tresgrant et vaillant

chevalier de Poetou; et les gentilzhommes et les deux ambassadeurs de

Lucembourg et les deux frères menèrent la grosse bataille; et en

l’arrière-garde furent les deux chevaliers poetevins, qui menèrent Urian

et Guion de Chippre, et qui premierement leur comptèrent comment le

souldan avoit assiegé le roy de Chippre; et à ces deux chevaliers avoit

jà recommandé Raimondin et Melusine l’estat de ses deux enfans. Et est

vray que la première nuyt ilz se logèrent dessoubz une moult forte

ville, sur une petite ripvière, et estoit icelle ville nommée Mirabel,

et la fonda Melusine. Et en celle nuyt commencèrent les deux frères à

faire bon guet, ainsi comme se ilz fussent ores en la terre de leurs

anemis, dont pluiseurs se donnoient grans merveilles; mais ilz ne

l’osoient refuser, car Anthoine estoit si cruel que chascun le doubtoit.

Le lendemain au matin, aprez messe oye, firent les deux frères crier sur

paine de perdre harnois et chevaux et estre banny de leur compaignie,

que chascun chevauchast armé soubz sa banière en belle bataille. Nul ne

l’osa refuser, ains fut ainsi fait, dont chascun se donna grant

merveille; et en ceste manière chevauchèrent bien par l’espace de dix

journées, et tant qu’ilz vindrent en Champaigne; et estoient pluiseurs

anuyés de porter leurs harnois, tant pour ce qu’il n’estoit nul besoing,

comme pour ce qu’ilz ne l’avoient pas acoustumé et en parloient les

aulcuns. Adoncques vint le chevalier de l’avant-garde aux deux frères en

disant ainsi: Messeigneurs, le plus de vos gens se tiennent à malcontens

de ce que vous les contraindés à porter leurs harnois; car il leur

semble qu’il n’en est nulle necessité tant qu’ilz viendront à approchier

la terre de vos ennemis. Et comment, sire chevalier, dist Anthoine, ne

vous samble-il point que la chose qui est acoustumée de longue main ne

soit mieulx congneue de ceulx qui la excercent que telle qui est

nouvellement aprise, et si en est mains grevable. Par foy, dist le

chevalier, c’est bien dict. Il vault mieulx, dist Anthoine, qu’ilz

apprengnent la paine de soustenir leurs harnois en temps qu’ilz le

peuvent faire à leur aise et eulx refreschier seurement, pour en sçavoir

la manière comment ilz le pourroient aisement soustenir et souffrir

quant mestier en sera; car se il leur convenoit aprendre entre leurs

ennemis, il leur doubleroit la paine plus grande; et vous sçavez qui

n’aprent son mestier en sa jeunesse, à grant paine pourra-il estre bon

ouvrier en sa viellesse. Par foy, monseigneur, vous en parlez

vaillamment, et est votre raison moult bonne. Et adoncques se departist

de luy et nunça à pluiseurs ceste raison, tant que ceste nouvelle fut

sceue parmy l’ost, dont chascun s’en tint à bien content, et disrent

tous que les enfans ne pourroient faillir à avoir grant bien, se Dieu

leur donnoit vie, et qu’ilz viendroient à grant perfection de bien et à

treshault honneur.

L’istoire nous dist, en ceste partie, que celle nuyt se loga l’ost sur

une ripvière qui estoit lors appellée Aisne. Et quant vint au premier

sompne, les deux frères firent crier à l’arme moult effroiement parmy

l’ost. Adoncques eubt grant trouble, et chascun se arma de toutes pars,

et se misrent en bataille, chascun soubz sa banière devant leurs tentes,

en bon arroy. Et estoient tresbien acompagniez de nobles gens à grant

foison de torces et de fallos tresbien alumez. Et y avoit sy grant

clarté comme se il fut jour, et toutes les banières se approcèrent de

l’aler en belles batailles. Et sachiés bien que c’estoit grant beaulté à

veoir la bonne contenance et la noble ordonnance des gens d’armes et des

deux frères, quy alloient de bataille en bataille, et là où il avoit

faulte de ordonnance, ilz luy mettoient. Et les trois embassadeurs de

Lucembourg regardoient moult bien leur contenance, et disoient l’ung à

l’aultre: Par foi, ces enfans sont moult bien taillez de conquerre

encores une grande partie du monde. Ores peut bien dire le roy d’Anssay

qu’il comperra sa folie et sa folle entreprise et le dommage qu’il a

fait à nostre pucelle et à son pays. En ces parties furent moult longue

espasse de temps que les coureus eurent par tout descouvert, et qu’ilz

furent retournez en l’ost, et disdrent qu’ilz n’avoient riens oy ne veu;

dont tous se donnèrent moult grant merveille qui avoit fait tel effroy.

Mais en la fin il fut bien sceu que les deux frères l’avoient fait

faire; et vindrent les deux chevaliers de l’arrière-garde, et aussi

ceulx de l’avant-garde, aux enfans, en disant en ceste manière: Mes

seigneurs, c’est bien simplesse à vous de faire ainsi travailler vos

gens d’armes pour neant. Comment! dist Anthoine, quant vous faictes

faire ung habit nouvel, ne le faictes-vous pas assaier pour sçavoir

moult se il y a que amender? Et tous respondirent: Par ma foy, sire, oy,

et c’est à bon droit. Dont dist Anthoine: Se j’ay voulu assaier mes

compaignons, ainçoys qu’il en soit temps, pour sçavoir comment je les

auroie prest à mon besoing, consideré et veu que nous approuchons prez

de nos ennemis, affin, se aulcune chose y eubt de faulte, que nous y

eussions pourveu de remède convenable, à mains de dommaige que se besoin

en fut. Adoncques, quant ilz entendirent ceste parolle, ilz

respondirent: Monseigneur, il est bien vray que icy n’a que raison. Et

se donnèrent moult grant merveille de leur gouvernement et de leur sens;

et disoient à eulx mesmes qu’ilz viendroient encores à grant perfection.

Il ne demoura gaires que le jour vint; la messe fut chantée, les

trompettes sonnèrent; l’avant-garde, le sommaige et le charroy se

deslogèrent, et puys aprez l’ost, et allèrent tant par leurs journeez,

que ung soir se logèrent sur une ripvière nommée Meuse, audessoubz d’une

fortresse nommée Dam Chastel, et de là n’avoit pas plus deux logis

jusques au siége de Lucembourg. Adonc vindrent les ambassadeurs aux deux

frères, en disant: Mes seigneurs, il n’y a plus que douze lieues jusques

au siége, et seroit bon que vous feissiés refreschier vos gens sur ceste

ripvière, car cy a assez bon sejour a bonne prarie; et aussi de vous

adviser comment vous vouldrez et devrez faire.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 14 / 29 段