les Sarrazins estoient logez, et aussi de sçavoir leur commune, et
comment ils estoient; et pour ce appella un chevalier chipprien qui bien
sçavoit toute la contrée, et lui dist: Armez-vous, et montez sur le plus
seur chevau que vous aiez, et revenez cy devant mon logis tout seul, et
n’en dictes mot à personne; et viendrez avec moi où je vous vouldray
mener. Et tantost le chevalier fist son commandement, et partist et
s’arma, monta à chevau et revint à luy, et trouva le roy qui estoit jà
monté sur ung legier courcier, et estoit bien à main, et dist à
pluiseurs de ses princes: Ne vous mouvez jà d’icy jusques à tant que
vous aiez nouvelles de moy; mais se je ne revenoye, faictes ce que je
vous manderay par cestuy mien chevalier. Et ilz disdrent que ainsi
feroient-ilz. Mais pour Dieu, gardez bien où vous vous en allez. Ne vous
en doubtez, dist le roy. Et lors se partirent; et quant ilz vindrent
hors du logis, le roy dist au chevalier: Menez-nous au plus court chemin
où je puisse veoir le port où les Sarrazins sont arrivez. Et celluy le
mena environ une lieue sur une haulte montaigne, et luy dist: Sire,
voiez là le port et l’abbaye audessus. Et comment, dist le roy, on
m’avoit dit que leur navire estoit arse, et encores velà des vaisseaulx;
d’où maintenant peuvent-ilz estre venus? Et adonc regarda le roy à
senestre, au font de la vallée, et vist l’ost de son frère qui c’estoit
logé sur la ripvière; et d’aultre part il vist l’ost des Sarrazins, qui
estoient moult grant multitude. Par ma foy, dist le roy, voiez là grant
peuple de Sarrazins; ceulx congnois-je assez; mais ceulx qui sont par
dessà, je ne congnoys mie quieulx gens ils sont; attendez-moy cy, et je
iray sçavoir si je les pourray congnoistre. Et le chevalier luy
respondit: Allez, de par Dieu. Lors se partist le roy, et exploita tant
qu’il approcha de l’ost et trouva ung chevalier qui sailloit du port,
qu’il congneut bien, et le nomma par son nom, et luy demanda: Mon frère
est-il en ceste route? Adonc quant le chevalier l’entendist parler, il
le regarda et le congneut tantost, et s’agenoilla en luy disant:
Monseigneur, oy. Or luy allez dire qu’il vienne parler à moy sur ceste
montaigne. Et il se partist, et vint en l’ost, et dist à Guion ces
nouvelles; et il monta à chevau, et le maistre de Rodes avecques luy, et
le roy retourna à son chevalier et luy dist: Amis, bien va, c’est Guion
mon frère qui est logé là dessoubz. Puys vint Guion et le maistre de
Rodes. Et adoncques les deux frères s’entrefirent moult grant joye. Lors
leur monstra le roy l’ost des payens; et quant ilz le virent, ilz
dirent: Nous ne le sçavions pas si prez de nous. Or avant, dist le roy,
à l’aide de Dieu, ilz ne nous pevent eschapper se ce n’est par ceste
navire que je vois là en ce havre. Et quant Guion le vist, il fut tout
esbahy. Et comment, dist-il, en ont encores apporté, les diables, des
aultres; nous leur ardimes, n’a pas trois jours, toutes leurs navires.
Adoncq dist le maistre de Rodes: Je suppose bien que c’est elle, et que
par adventure il avoit aulcuns demourez ès vaisseaulx, qui ne furent pas
trouvez, qui ont recoups ce pou que voiés là. Par foy, dist le roy,
ainsi peut-il bien avoir esté; mais il y convient mettre gardes, car,
par ce, pourrions-nous perdre le chief et les plus grans, qui aprez nous
pourroient nuire en aultre temps. Comment, dist le maistre de Rodes, il
samble que vous les aiez jà tous desconfis jusques au caliphe et à
Brandimont roy. Adonc respondit le roy: Se il n’y avoit plus que ces
deux, selon ce que je vous ay ouy dire, il n’y fauldroit pas besoing de
tant de gens que Dieu nous a prestés; il n’y fauldroit que Guion mon
frère, il s’en seroit tantost delivré. Ha, ha, monseigneur, dist Guion,
quant vous vous serez rigollé de moy et d’ung aultre encore, ne
seront-ce que deux; mais je loe Dieu de la vertu qu’il m’a donnée,
combien qu’elle ne se pourroit comparer à la vostre, laquelle Dieu vous
maintienne. Mon frère, dist le roy, je ne me cuide pas rigoller de vous,
car se nostre fait estoit achevé à ces deux, je me fie tant à Dieu et en
vous que j’attenderoie l’adventure telle que Dieu la nous vouldroit
donner. Sans doute, monseigneur mon frère, dist Guion, se la besoigne ne
tournoit ailleurs, il ne fauldroit point attendre adventure; mais il est
bon de laisser le parler et de adviser comment nos anemis seront
destruis. Guion, dist le roy, vous dictes bonne raison. Adonc dist le
roy à son chevalier: Allez en l’ost et faictes armer nos gens sans faire
aulcun effroy, et les faictes partir des logis en bonne ordonnance, et
les faictes venir au piet de ceste montaigne. Et adonc il partist et
fist le commandement du roy; et ceux de l’ost obeirent à luy, et
vindrent soubz la montaigne en bonne ordonnance; et lors dist le roy à
Guion son frère qu’il allast faire armer ses gens, et qu’il approchast
si prez de leur ost qu’il peut bien appercevoir leur contenance, et
comment il verroit que la besongne se porteroit, et que bien se
gouvernast. Et vous, maistre de Rodes, mettez-vous en mer à toutes vos
gens, et vous en venez sur le pas du port, affin que se les Sarrazins se
mettoient en leurs vaisseaulx, qu’ils ne peussent eschapper; et je m’en
vois ordonner mes gens pour combatre ces Sarrazins. Et ainsi se sont
departis de la montaigne, et fist chascun d’eulx tout ce que le roy
Urian avoit ordonné.
Le roy adonc vint à ses gens et les ordonna, et s’en vint en belle
bataille rengée, les archiers et les arbalestriers sur les elles, et
vindrent, et au descouvert de la montaigne virent l’ost des payens.
Adoncques s’en allèrent le beau pas en bel arroy jusques à une arche
prez de l’ost, avant que les payens s’en apperceussent à plain; mais
quant ilz apperceurent, ils commencèrent à crier: A l’arme, à l’arme.
Adoncq l’ost s’arma de tous costez. Lors le roy Urian envoya courans à
force de chevaux jusques au nombre de mille hommes d’armes parmy eulx,
qui moult les dommagèrent et les empeschèrent tellement qu’ilz n’avoient
bonnement loisir d’eulx ordonner à leur aise. Et non obstant ce ilz se
mirent au mieulx qu’ilz peurent en arroy, et nos gens se assamblèrent
avec eulx; là eut moult grant occision de trait sur les Sarrazins. Adonc
vint le roy Urian, qui se penoit moult fort de exillier ses ennemis, et
faisoit tant d’armes qu’il n’y avoit si hardi Sarrazin qui l’osast
oncques attendre, mais fuirent devant luy comme fuyt la perdris devant
le lamier; et quant le caliphe de Bandas l’apperceut, il le monstra au
roy Brandimont en disant: Nous sommes bien doulens folz; se pour cestui
homme icy sommes esbahis, le demourant nous prisera et doubtera peu.
Adonc il poindist le chevau de si grant ire que le sang luy sailloit par
les deux flans. Et sachiés que c’estoit l’ung des fiers et des puissans
que de son corps qui point vivoit en celluy temps, et tourna la targe
derrière le dos et empoigna l’espée à deux mains et ferist Urian sur le
coing du bassinet de toute sa force; et la couppe du bassinet fut moult
dure, et pour ce l’espée glissa et vint le coup descendre sur la col du
destrier, et entra si avant en la char qu’il lui trencha les deux
maistresses vaines qui soutenoient la teste du chevau. Et adonc le
destrier s’enclina, qui ne se povoit plus soustenir, et lors le roy
Brandimont s’approcha du roy Urian, et luy, qui sentoit son chevau aller
par terre, laissa aller l’espée et embrascha le roy Brandimont par le
foy du corps, et le tira à terre malgré qu’il en eut, et le mist soubz
luy; et là eut grant triboulement, tant de Chippriens comme de
Sarrazins, pour recouvrer leur seigneur; et là eut moult fière bataille
d’une part et d’aultre, et moult horrible, et y eut foison de mors et de
navrez. Lors tira le roy Urian ung court et fort coustel qui luy pendoit
au destre costé, et puisa dessoubz la gorgerete du roy Brandimont
tellement qu’il le mist jus tout mort, et puys se dressa sur les piés et
cria à haulte voix: Lusignen, Lusignen. Lors vindrent Poetevins qui
l’ouyrent et se frappèrent en la presse par telle vertu que les
Sarrazins perdirent la place. Adonc fut le roy Urian remonté sur le
destrier du roy Brandimont, et lors suyvirent le caliphe de Bandas; et
ainsi se renforcha plus fort que devant la bataille, et tant qu’il y eut
grand perte d’ung costé et d’aultre. Pour vray, les Sarrazins furent
fort grevez, tant de la mort du roy Brandimont que de leurs gens; et ce
pendant vint Guion de Lusignen qui se ferist en la bataille à bien deux
mille hommes frès et nouveaulx, là où moult se combatirent. Adoncques
quant le caliphe vist qu’il estoit ainsi surprins, si se partist de la
bataille, luy dixiesme, le plus couvertement qu’il peut, et s’en vint en
la mer. Là fut l’admiral de Damas, qui les fist entrer en une petite
galliotte dont il estoit aultres fois rechappé, si comme je vous ay dit
si-dessus, et fist la navire qui luy estoit demourée tantost partir du
havre. Et si se taist l’istoire à parler de luy tant que le temps en
sera, et retourne à parler de la bataille.
En ceste partie nous dist l’istoire que la bataille fut moult grant et
horrible, et y eut moult grant occision; mais quant les mauvais
Sarrazins apperceurent que le roy Brandimont de Tarse estoit mort et que
le caliphe de Bandas les avoit laissez en ce peril, ils furent moult
esbahis, et se commencèrent tresfort à desrenger et à perdre place et
aussi à fouyr vers la marine; mais ce ne leur vault gaires, car toute la
navire estoit partie avec le caliphe et l’admiral de Cordes. Que vous
feroye ores long parler? Les payens furent tous mors, et les pluiseurs
se nayèrent en la mer. Et adoncques retournèrent les barons aux logis
des payens, où il y avoit moult de richesses. Et cy se taist l’istoire
de parler du roy Urian, et parle du caliphe qui s’en alloit moult
doulent par la mer, et jura ses dieux que se il peut arriver à Damas à
sanneté, que encores fera-il grant ennuy aux Chippriens; et ainsi qu’il
vaugoit par la marine et cuidoit bien estre eschappé du peril des mains
des cristiens; mais de ce que fol pense il demoure souvent la plus grant
partie à faire; car le grant maistre de Rodes estoit jà pieçà en aiguet
sur la mer, à toutes ses gens, en gallées. Adonc il apperceut les
Sarrazins venir, et se pensa bien que la bataille des Sarrazins estoit
desconfite; il en loua et remercia nostre seigneur Jhesucrist. Et
adoncques il escria aux seigneurs et aux gens d’armes qui estoient avec
luy et dist: Beaulx seigneurs et sergans de Jhesucrist, nous
eschapperont ainsi ces ennemis? Par foy, il sera moult faulte à nous.
Qui lors veist mettre gens en ordonnance et courir sus Sarrazins et
jetter canons et traitz d’arbalestres, c’estoit moult grant horribleté à
veoir. Quand l’admiral de Damas perceut le meschief qui tournoit sur
eulx, si haulça le voille et fist advancer les rames, et eschappa des
dangiers de nos gens malgré que nos gens en eussent; et fut la galliotte
si eslongée en peu d’eure que nos gens en perdirent la veue, et veirent
bien que le poursuyvir leur povoit plus nuire que aydier; si les
laissent à tant, et en peu d’eure furent les vaisseaulx desconfis et les
paiens ruez en la mer, et ramenèrent les six vaisseaulx au cap
Saint-Andrieu avec eulx, et puys saillist le maistre de Rodes de la mer
à tout cent frères de sa religion, et vint au logis, et alla compter au
roy et à son frère et aux aultres barons l’adventure, et comment les
payens furent tous pris, mors et desconfis, et leurs vaisseaulx ramenez
au port, et comment le caliphe et l’admiral de Damas estoient eschappez
en une galliotte; de quoy le roy fut moult doulens, et aussi ses barons.
Et aprez departist tout ce qui avoit esté gaigné sur les Sarrazins à ses
compaignons, sans qu’il en retenit oncques à son proffit qui vaulsist
ung denier, excepté tant seullement aulcunes des tentes et l’artillerie,
et de là s’en partist, et donna congié à pluiseurs de ses barons et à
leurs gens, et les remercia moult chascun en son endroit. Quant ilz
partirent, ilz s’en alloient tous riches, dont ilz louoient moult le roy
Urian, et disoient que c’estoit le plus vaillant roy qui regnast pour
celluy temps. Le roy Urian, ces choses faictes, vint à Famagosse, avec
luy son frère et le maistre de Rodes et ses barons qu’il admena de
Poetou, et tous les plus haultz barons de son royaulme. Là les receupt
la royne Hermine moult liement et courtoisement, le roy son mari, son
frère, et le maistre de Rodes, et tous les barons, et rendit moult
devotement graces à Nostre-Seigneur de la victoire qu’il leur avoit
donné.
Or nous dist l’istoire que la royne Hermine estoit moult ensainte, et
avoit fait le roy crier une moult noble feste où il vouloit en paix et
en repos festoyer ses barons de Poetou et tous aultres princes et
estrangiers; et en celluy jour que la feste devoit estre, huyt jours
avant commença à arriver moult grant peuple en la cité, de quoy le roy
fut moult joyeulx, et fist crier, sur painne de corps et d’avoir, que
nul n’encherist de vivres; et fut vray que trois jours devant la feste,
la royne Hermine accoucha d’ung moult beau filz. Adonc commença la feste
à estre moult grande, et fut l’enfant baptisé, et eut nom Henry, pour
l’amour du tronc du roy, qui eut nom Henry. Adoncques fut la feste moult
grande, et donna le roy moult de riches dons, et avoient aulcuns des
barons de Poetou qui avoient prins congié du roy, de son frère et de la
royne pour eulx en aller; et leur avoit donné le roy moult de richesses,
et estoient environ six chevaliers et leur route qui se misrent en mer;
et leur avoit le roy baillé lettres pour porter à son père et à sa mère.
Or vueil-je laisser à parler de ceulx qui s’en vont par la mer, et diray
de la feste, qui fut moult grande et noble; mais elle fut en peu d’eure
troublée pour l’amour du roy d’Armanie, dont les nouvelles vindrent à la
cour.
L’istoire nous dist que ainsi que la feste estoit au plus grant bruit,
vindrent jusques au nombre de .xvj. des plus haultz barons du royaulme
d’Armanie, tous vestus de noir; et sembloit bien à leur contenance
qu’ilz fussent au cueur bien couroucez. Et quant ilz vindrent devant le
roy, ils le saluèrent moult doulcement, et le roy les bienveigna et leur
fist moult d’onneur. Et ilz luy disdrent: Sire, le roy d’Armanie vostre
oncle est allé de vie à trespassement, Dieu par sa grace lui face mercy,
et nous est demouré de luy une tresbelle pucelle et bonne, laquelle est
sa fille, et n’y a plus de heritier qu’elle de sa char. Or vueillez
sçavoir, noble roy, que en sa plaine vie il fist faire ceste lettre, et
nous commanda qu’elle vous fut apportée, et nous charga et dist que nous
vous requerissions pour l’amour de Dieu que de ce dont il vous fait
requeste ne luy vueillez pas faillir, car nous sçavons bien que la chose
est à vostre prouffit et honneur. Par foy, beaulx seigneurs, dist Urian,
se c’est chose que je puisse faire bonnement je le feray voulentiers. Et
adonc print Urian la lettre et la lut. Et la teneur d’icelle lettre est
telle: Treschier seigneur et tresaimé, je me recommande à vous tant
comme je puys, et vous m’aiez treschièrement devers ma treschière et
amée niepce vostre femme pour recommandé. Et par ces lettres je faitz à
vous deux la première requeste que oncques je vous fis, ne que jamais je
feray, car certainement quant ces presentes lettres furent escriptes je
me sentoie en tel point que en moy n’avoit point d’esperance de vie. Or
je n’ay point de heritier de mon corps que une seulle fille, laquelle
Guion vostre frère a bien veue. Je vous supplie humblement qu’il vous
plaise de le prier de par moy qu’il la vueille prendre à femme, et le
royaulme d’Armanie avecques. Et se il vous samble qu’elle n’en soit
digne, si luy aidez à assener à quelque noble homme qui bien sache le
pays gouverner et deffendre des ennemis de Jhesucrist. Or y vueillez
pourvoir de remède convenable, car à tout dire, se il vous plait, en la
fin je vous fais mon heritier du royaulme d’Armanie; mais pour l’amour
de Dieu prenez en garde et ayez pitié de mon povre enfant, qui est
orpheline desolée de tout conseil et de tout confort, se vous luy
faillez. Adonc quant Urian oyt ces piteux mos, il fut moult doulent de
la mort du roy, et eut moult grant pitié au cueur des piteux mos qui
estoient escrips en la lettre. Adonc respondist aux Hermeniens en disant
ainsi: Seigneurs barons je ne fauldray mie à cest besoing, car se mon
frère ne se veult à ce accorder, si vous feray-je tout le confort et
aide que je vous pourray faire. Sire roy, disdrent les Hermeniens,
nostre seigneur le vous vueille meriter, qui vous doinct bonne vie et
longue. Et adonc appella le roy Urian Guion son frère, qui jà sçavoit
nouvelles de la mort du roy d’Armanie, de quoy il en estoit moult
doulent. Et luy dist le roy Urian les parolles qui s’ensuivent: Guion,
tenez ce don, car je vous vueil faire heritier du royaulme d’Armanie et
de la plus belle pucelle qui soit en tout le pays, c’est à assavoir de
Florie ma cousine, la fille du roy d’Armanie, qui, de la voulenté de
nostre seigneur, est allé de vie à trespassement. Or je vous prie que ne
refusez pas ce don, car telle offre n’est pas à refuser. Par ma foy,
beau frère et monseigneur, dist Guion, je vous en mercie moult
humblement, et luy qui est trespassé, de ceste offre et de ce present.
Adonc eurent les Hermeniens si grant joye que plus ne povoient au monde.
Et adoncques quant il eut consenti la parolle, ilz se agenoullèrent
devant luy et lui baisèrent les mains à la guise du pays. Adonc renforça
la feste plus grande que devant. Et cependant le roy commanda à
appareiller toute sa navire qui estoit au havre du port de Limasson, et
ordonna à mettre moult de richesses aux vaisseaux, et ordonna à y entrer
moult belle baronnie, tant de Poetou comme de Chippre, et le maistre de
Rodes, pour le conduire en Hermanie, et furent aux nopces, et le firent
couronner et prendre la possession de tous les pays et les hommaiges de
tous ses subjectz. Et sachiés qu’ilz fussent plus tost departis pour eux
en aller se ne fut pour attendre la relevée de la dame royne, laquelle
fut relevée à moult grant joye et grant solennité, et y eut noble feste
et grande, et donna le roy Urian de grans et riches dons aux Hermeniens.
Et aprez la feste finée prist Guion congié de sa seur la royne, qui fut
doulente de sa departie, et lors le conduit le roy jusques au port de
Limasson; et quant ilz entrèrent en la mer les deux frères
s’entrebaisèrent. Adonc drescha-on les voilles et fist-on desancrer la
navire, et aprez se empaignèrent en la mer à moult noble compaignie,
bien pourveus comme se ce fut pour aler en guerre, pour doubte des
Sarrazins. Et tant allèrent, tant de jour comme de nuyt, qu’ilz
apperceurent et visrent la ballet du Crub, qui est la maistresse ville
du royaulme d’Armanie, où on desiroit moult leur venue, et y estoient
assamblez moult des nobles du pays, qui nuyt et jour attendoient leur
venue.
En ceste partie nous dist l’histoire que ceux de Caliz furent moult
joyeulx quant ilz virent approucher la navire, car jà sçavoient les
nouvelles que leur seigneur venoit, pour ce que les barons qui estoient
allez en Chippre pour porter les lettres dont je vous ay fait mention
par avant, leur avoient mandé toute la verité, affin de ordonner et
pourveoir de le recepvoir honnourablement; et y estoient tous les haultz
barons du pays et les dames et damoiselles venues pour le festoier et
honnourer. A celle heure la pucelle Florie estoit à la maistresse tour,
qui regretoit moult la mort de son père, et si avoit moult grant paour
que le roy Urian ne le voulsist pas accorder à son frère, et estoit une
cause qui moult luy angoissoit sa douleur. Mais adoncques une damoiselle
luy vint dire en ceste manière: Madamoiselle, on dist que ceulx qui
estoient allez en Chippre arriveront bien brief au port. De ces
nouvelles fut Florie moult joyeuse, et vint à la fenestre, et regarda en
la mer, et vit navires, gallées, et aultres grans vaisseaulx qui
arrivoient au port, et oyt trompettes sonner, et pluiseurs aultres
instruments de divers sons. Adonc fut la pucelle moult lie, et vindrent
les barons du pays au port, et recepvoient moult honnourablement Guion
et sa compaignie, et le menèrent à mont vers la pucelle, laquelle luy
vint à l’encontre de luy. Et Guion la salua moult honnourablement en
ceste manière: Ma damoiselle, comment a-il esté à vostre personne depuis
que me partis d’icy? Et elle luy respondist moult amoureusement et dist:
Sire, il ne peut estre gaires bien, car monseigneur mon père est
nouvellement trespassé de ce mortel monde, dont je prie à nostre
Seigneur Jhesucrist, par sa saincte grace et misericorde, qui luy face
vray pardon à l’ame, et à tous aultres; mais, sire, comme povre
orpheline je vous remercie et gracie tant humblement comme je puys des
vaisseaulx que vous m’envoiastes, et aussi de la grant richesse et avoir
qui estoit dedans.
Comment Guion espousa la pucelle Florie et fut roy d’Armanie.
Adonc l’ung des barons d’Armanie parla moult hault, adressant sa parolle
à Guion, et dist: Sire, nous vous avons esté querir pour estre nostre
seigneur et nostre roy; si est bon que nous vous delivrons tout ce que
nous vous devons bailler. Et voiez cy ma damoiselle qui est toute preste
de acomplir tout ce que nous vous avons promis et au roy Urian vostre
frère. Par foy, dist Guion, ce ne demourera mie à faire pour moy. Adonc
furent fiancez, et le lendemain espousez à grant solemnité, et fut la
feste moult noble et grande, et dura par l’espace de quinze jours; et
avant que la feste departist firent tous les barons hommaige au roy
Guion. Aprez ces choses, les barons de Poetou et de Chippre prindrent
congié, et aussi fist le maistre de Rodes, qui fist les barons arriver à
l’isle de Rodes, et leur fist moult bonne chière et grande; et aussi
firent tous les frères de la religion. Et au bout de huyt jours se
misrent les barons en mer, et en brief temps arrivèrent en Chippre, et
comptèrent au roy Urian toute la verité du fait et la bien venue et la
recuelie que son frère avoit eu en Armanie, et comment il estoit roy
paisiblement, dont Urian loua moult doulcement et humblement nostre
seigneur Jhesucrist de bon cueur. Et en brief temps pluiseurs des barons
de Poetou prindrent congié, et le roy le leur donna avec moult de beaulx
dons, et par eux rescript à son père et à sa mère tout l’estat de luy et
de son frère. Et ainsi se partirent les barons, se mirent en mer où ilz
trouvèrent les vaisseaulx tous prestz, tous garnis et advitaillez de
tout ce que mestier leur estoit, et entrèrent en iceulx, et
s’empaignirent en mer. Adoncques prindrent les barons le plus droit
chemin qu’ilz peurent pour arriver à la Rochelle. Et cy s’en taist
l’istoire, et commence à parler de ceulx qui par avant c’estoient
partis.
Comment les messagiers apportèrent les lettres à Raimondin et à Melusine
de ses deux enfans qui estoient roix.
Or nous dist l’istoire que les barons qui c’estoient partis aprez le
relever de la royne Hermine senglèrent tant par la mer qu’en brief temps
ilz perceurent le port de la Rochelle et y arrivèrent, au plaisir de
Dieu, à grant joye, et retrairent tout le leur en la ville, et se
refreschirent par l’espace de trois jours, et puys s’en partirent et
errèrent tant qu’ilz arrivèrent à Lusignen, où ilz trouvèrent Raimondin
et Melusine et leurs aultres enfans, qui les receuprent à moult grant
joye. Et adonc ilz leur baillèrent les lettres du roy Urian et de Guion
leurs deux filz; et quant ilz eurent oy et veu la teneur des lettres,
ilz furent grandement joyeulx, et loèrent moult devotement nostre
seigneur de la bonne adventure qu’il avoit donné de sa grace à ses
enfans, et donnèrent moult de riches dons aux barons qui avoient
apportez les nouvelles. Et en ce temps fonda Melusine l’eglize de
Nostre-Dame de Lusignen et pluiseurs aultres abbayes en celluy pays en
Poetou, et les renta moult richement. Et fut adonc traité le mariage de
son filz Odon à la fille du comte de la Marche, et en fut fait la feste
moult grande et moult noble dessoubz Lusignen en la prarie. Et la feste
durant, arrivèrent à la Rochelle les barons du Poetou qui c’estoient
dernièrement partis de Chippre; mais quant ilz sceurent les nouvelles de
la feste, ilz montèrent moult joyeusement à chevau, et tant
chevauchèrent qu’ilz vindrent à Lusignen trois jours au devant de la
departie de la feste, et là firent reverence au père et à la mère moult
honnourablement, et presentèrent leurs lettres. Et quant Raimondin et
Melusine sceurent certainement de leur filz Guion les nouvelles qu’il
estoit roy d’Armanie, et aussi des aultres victoires qu’il avoit eu sur
les paiens, ilz en louèrent nostre seigneur Jhesucrist moult devotement,
et furent les messagiers receups à moult grant joye de tous costez, et
eubrent de beaulx dons et riches; et se refforcha la feste, et dura plus
de huict jours entiers pour l’amour de ces nouvelles et nobles.
L’istoire nous dist que Anthoine et Regnauld furent moult joyeux quant
ils oyrent les haultes et nobles nouvelles des conquestes et victoires
que leurs frères avoient eues sur les mauvais Sarrazins, et de l’onneur
que Dieu leur avoit faict en cy peu de temps que d’avoir conquesté deux
nobles royaulmes. Et disdrent l’ung à l’aultre: Mon treschier frère, je
vous diray que doresmais seroit temps que nous allissions charcher les
adventures par le monde, car pour cy demourer ne pourrons-nous
conquester ne los ne pris. Adoncques vindrent à leur père et à leur mère
en disant moult humblement: Monseigneur et vous madame, se il vous
plaisoit, il seroit bien temps que nous alissions par le monde à nous
adventures pour acquerir l’ordre de chevalerie, car ce n’est pas de
l’intention de nul de nous de la prendre fors que au plus prez que nous
pourrons l’avoir, comme Guion et nos frères l’ont eue; combien que nous
ne sommes pas dignes de l’avoir si tresnoblement ne en si noble place;
mais, se Dieu plaist, c’est notre intention d’en faire bonne diligence.
Et lors elle respondist: Beaulx enfans, s’il plaist à monseigneur vostre
père, il me plait bien. Par foy, dist Raimondin, dame, faictes-en vostre
voulenté; car ce qu’il vous plait me plait. Sire, dist Melusine, il me
semble qu’il est bon que desoresmais ilz commencent à voiager pour
congnoistre le monde et les estranges marches, et aussi pour estre
congneus et congnoistre le bien et le mal; et à l’aide de Dieu je y
pourvoieray si bien qu’ilz auront bien de quoy paier leur despence.
Adonc les deux enfans se agenoulèrent devant leurs père et mère en les
remerciant moult humblement de la haulte bonté et de l’onneur qu’ilz
leur promettoient faire. Et cy se taist ung peu l’istoire à plus parler
d’eulx, et parle d’aultre matère; mais assez tost je y retourneray.