En ceste partie nous dict l’istoire que Urian et Guion vindrent à leur

mère Melusine, et luy commença Urian à dire moult saigement: Ma dame, se

il vous plaist, il seroit bien temps que nous allissions voyager pour

congnoistre les terres, les contrées et les pays estranges, affin

d’acquerir honneur et bonne nommée ès estranges marches, par quoy nous

fussions introduictz de sçavoir parler diverses langues avecq les bons,

et de diverses choses qui sont par les estranges marches et pays qui ne

sont pas communes par decha; et aussi, se fortune ou bonne adventure

nous vouloit estre amie, nous avons bien volenté de conquerir terres et

pays: car nous regardons que nous sommes jà, Dieu nous croisse, huyt

frères, et sommes taillez, se Dieu plaist, d’en avoir autant ou plus; et

à dire que le vostre fut parti en tant de parties pour nostre

gouvernement, celluy qui deveroit tenir le chief de la seigneurie ne

pourroit tenir ne avoir gaires d’estat, consideré et veu le grant estat

que monseigneur mon père et vous tenez; car dès maintenant mon frère

Guion et moy quitons nostre part de ce qui nous pourroit escheoir de par

vous, excepté tant seulement vostre bonne grace, parmy l’aide que vous

nous ferez presentement, se il vous plaist, pour nostre voyage, se Dieu

plaist, acomplir. Par foy, enfans, dist Melusine, vostre requeste vous

vient de grant vaillance de cueur, et pour tant elle ne doibt pas estre

refusée; et sur ceste matère je parleray à vostre père, car sans son

conseil ne vous doibz-je pas accorder vostre requeste. Adonc se part

Melusine de là, et vint à Raimondin, et luy compta la requeste de ses

deux enfans, lequel dist: Par ma foy, dame, se il vous samble que ce

soit chose qui soit bonne à faire, faictes-en vostre voulenté. Sire,

dist Melusine, vous dictes bien; et sachiés qu’ilz ne feront en ce

voyage chose qui ne leur tourne à grant honneur et prouffit, au plaisir

de Dieu. Adonc revint Melusine à ses deux enfans, et leur dist, ainsi:

Beaulx enfants, pensez desoresmais de bien faire, car vostre père vous

accorde vostre requeste, et aussi fais-je; et ne vous soussiés de rien,

car dedens brief temps je vous auray ordonné de vostre fait, à l’aide de

Dieu, tellement que vous m’en sçaurez gré. Mais or me dictes en quelle

partie vous voulez aller, affin de vous pourveoir de ce que vous

fauldra. Adonc respondit Urian: Madame, il est bien vray que nous avons

ouy certaines nouvelles que le roy de Chippre est assiegé du souldan de

Damas en sa cité de Famagosse, et là, Dieu avant, nous avons entention

de nous en aller pour le secourir contre les faulx mescreans sarrazins.

Or va donc dire Melusine: Cy fault pourveoir tant du fait de la mer

comme de la terre, et, à l’aide de Dieu, mes enfans, j’en ordonneray

tellement que vous souviendra de moy; et ce feray-je bien brief. Et à

tant se vont agenoullier devant leur mère en la remerciant moult de ce

humblement. Et la dame les drescha sus et les baisa chascun en la bouche

tout en plourant, car elle avoit grant douleur au cueur, quelque chière

qu’elle fist, de leur departement, car elle les amoit d’amour de mère,

non pas d’amour de nourice.

L’istoire dist que Melusine fut moult curieuse de apprester l’afaire de

ses enfants, et fist arriver au port de La Rochelle grant et riche

navire, tant gallées comme rampins et grosses nefz; la maindre de deux

couvertes et aulcunes de trois; et fut la navire si grant que pour mener

quatre mille hommes d’armes. Et entretant mandèrent les deux enfans les

deux chevaliers qui dudit voiage les avoient acointez, et leur disdrent

que ilz se appareillassent d’eulx mouvoir bien briefment comme ilz leur

avoient promis. Et ilz leur disdrent: Seigneurs, nous sommes tous

prestz, et si vous avons acointé plusieurs gentilz hommes qui se

appareillent et sont tous prestz de eulx envenir en vostre compaignie;

et tous desirons de vous servir et de vous faire plaisir. Par foy, dist

Urian, tresgrans mercis; nous les mainerons, se Dieu plaist, et vous

aussi. Or doncques, à brief parler, tant fist Melusine que tout fut

prestz, et eut quatre barons, que de Poetou que de Guienne, à qui elle

bailla ses deux enfans en gouvernement, et eut grant foison de

chevaliers, d’escuiers et de gentilz hommes, jusques au nombre de deux

mille et cincq cens hommes d’armes et de cinq cens arbalestriers. Et

adoncques les vivres, l’artillerie, les harnois et les chevaux furent

chargés ès vaisseaulx, et aprez montèrent les gens ès navires. Là

veissiés pannons, banières et estandars au vent, et sonner trompettes et

instrumens, et les chevaux hanir et brandoier, que c’estoit moult grant

beaulté à veoir. Et prindrent les deux enfans congié de leurs frères et

des gens du pays, qui moult tendrement plourèrent de leur departie. Et

Raimondin et Melusine convoièrent leurs enfans jusques en la mer; et,

quant ilz furent là venus, Melusine les traist à part en disant: Mes

enfans, entendez ce que je vous veulx dire et commander.

Enfans, dist Melusine, voiez cy deux aneaulx que je vous donne, dont les

pierres ont une mesme vertu; et sachiés tant que vous userez de leaulté,

sans penser à mal ne à faire tricherie, et que vous les aiez sur vous,

vous ne serez ja desconfis en nul fait d’armes, mais que vous aiez bonne

querelle, ne sort ne enchantement d’art magique ou poisons de quelque

manière ne vous pourront nuire ne grever, que si tost que vous les

regarderez, qu’ilz n’aient perdu vertu et force; et lors elle en bailla

à chascun ung. Ilz lui mercièrent moult, les genoulx à terre. Et aprez

Melusine reprinst la parolle en disant ainsi: Mes enfans, je vous

encharge que en tous les lieux là ou vous serez, que tous les jours vous

oiez le service divin avant que vous facés aultre chose, et aussi en

tous vos affaires que vous reclamez devotement l’aide de nostre

createur, et le servez moult diligemment, et l’aimez et craignez comme

vostre Dieu et vostre createur; et honnourez tousjours de vostre povoir

nostre mère saincte eglize, et la soustenez, et soiez ses vrais

champions contre tous ses malvueillans. Aidez et conseillez les femmes

vefves, nourrices, ou faictes nourrir les orphelins, et honnourez toutes

dames; reconfortez toutes pucelles que on vouldroit desheriter

desraisonnablement. Amez les gentilz hommes et leur tenez compaignie.

Soiez humbles, doulx et courtoys, humains et humilians aux grans et aux

petits; et, se vous voyez ung homme d’armes qui soit povre ou en petit

estat de vesture, en mesure donnez-luy du vostre selon vostre aisement,

et selon qu’il sera de value. Soiez larges aux bons; et quant vous

donnerez quelque chose, ne le faictes pas attendre longuement; mais tous

temps regardez quant, combien, ne pour quoy, et la personne le vault, ou

se il est maistre de sa maistrise. Et se vous donnez pour plaisance,

gardez bien que folle largesse ne vous sousprengne, affin que aprez on

ne se puist moquer de vous; car ceulx qui auroient desservi que vous

leur feissiés aulcun bien s’en tiendroient pour mal contens; et les

estrangiers se moqueroient de vous en derrière. Et gardez que ne

promettez chose qui ne puissés tenir; et se promettez aulcune chose, ne

faictes pas trop attendre cellui aprez la promesse, car longuement

attendre esteint moult la vertu du don. Gardez-vous bien de convoitier

la femme de nulluy de qui vous vueillez estre amez. Ne croiés ja conseil

de garson, ne l’atraiez ja prez de vous se vous n’avez assaié ses meurs

et conditions. Aussi ne croiez ja conseil d’avaricieux, ne tel homme ne

mettez en office, car ilz pourroient plus faire de deshonneur qu’ilz ne

pourroient faire de prouffit en leur vivant. Gardez bien que vous ne

acroiez chose que ne puissiez bonnement paier, et, se necessité vous

constraint à acroire, tantost que vous en aurez l’aisement faictes-en

restitution. Et ainsi pourrez-vous estre sans dangier, et vivre

honnourablement. Et se Dieu vous donne adventure que vous conquerez

pays, gouvernez bien vos gens selon la nature et condition qu’ilz ont;

et, se ilz sont rebelles, gardez bien que vous les surmontez sans riens

laisser passer des droitz de vostre seigneurie, et que vous soiez sur

vos gardes tousjours, tant que tousjours la puissance soit vostre; car

se vous vous laissez sus marcher, il vous fauldroit gouverner à leur

voulenté; mais toutesfois gardez bien, quoy qu’ilz soient durs ou de

bonnes aises, que vous n’y eslevez point velles coustumes qui soient

desraisonnables, et prenez sur eulx vostre droit seullement, sans les

tailler contre raison; car se le peuple est povre le seigneur sera

maudit, et se besoing luy survenoit de guerre ou d’aultre necessité, il

ne se sauroit de quoy aidier, dont il pourroit venir et escheoir en

grant dangier et servitude, et n’en seroit ja plaint des estrangiers ne

des privez. Car sachiés que une toison d’une année est plus pourfitable

que celle qui a esté tondue deux ou trois fois. Or, mes enfans, encores

vous deffens-je que vous ne croiez ne n’aiez fiance en jongleur n’en

flatteurs, ne d’aultre homme qui d’aultruy mesdit en derrière, ne ne

croiez conseil d’omme exillié ne fuitif de son pays, où il puit toucher

au desir de nuire à ceulx qui l’ont exillé, se il n’y a tresbonne

raison, et vous aussi bonne cause de luy aidier: car ce vous pourroit

moult empescher de venir au degré d’onneur. Et aussi sur toutes choses

je vous deffens orgueil et vous commande à tenir justice, et de faire

raison aussi bien au grant comme au petit, et ne desirez pas à venger

tous vos tors faitz, mais prenez amende raisonnable, qui la vous

offrira, de chose de quoi on doit prendre amende ou hommaige; ne

desprisez ja vos anemis, tant soient petits, mais soiez tousjours en

vostre garde à toutes heures, et gardez bien que, tant que vous aurez à

estre conquerans, que entre vos compaignons ne vous maintenez comme

sire, mais commun au petit et au grant, et devez parler et tenir à

chascun compaignie selon sa qualité, et puys à l’un et puys à l’aultre;

car tout ce fait les cueurs des creatures famiablement attraire l’amour

de ceulx à qui ilz sont humains, doulx, courtoys et humbles en

seigneuries. Aiez cueur de fierté de lyon envers vos ennemis, et devez

monstrer vostre puissance entre eulx et vostre seigneurie. Et se Dieu

vous donne du bien, departez en à vos compaignons selon que chascun en

sera digne. Et quant à la guerre, croiez le conseil des vaillans hommes

qui ont hanté le mestier et l’usaige d’armes honnourablement. Et aussi

je vous deffens que vous ne facés ja grant traicté à vos ennemis: car en

long traicté gist aulcune foys grant deception et grant perte pour la

puissante partie; car tous temps les sages reculent pour plus loingz

saillir; et le sage, quant il voit qu’il n’a pas la puissance de

resister à la force de ses ennemis, il pourchasse tous temps ung

traictié pour disimuler tant qu’il se voie en puissance, et qu’il puisse

nuire et grever ses ennemis; et adonc en peu d’eure ilz trouvent voie

pour quoy les traictez sont nulz. Et pourtant vous chastie que ne portez

ja vostre ennemy où le puissiés mettre en subjection par honneur, et

lors se vous luy faictes courtoisie, il vous sera tourné à tresgrant

honneur, et vous luy faictes mains par traicté, posé que se trouvast

d’un costé et d’aultre sans deception, se pourroient les aulcuns dire ou

penser que vous y eussez aulcune doubte; combien que je ne dis pas que

on doibve refuser bon traicté, qui le peut avoir, mais qu’il soit si

brief ou si long que ce soit à tousjours mais sans plus en faire de

memoire aux vivans, et au prouffit et l’onneur de celluy qui y pense

avoir le plus grant droit, et qui luy a selon la commune renommée. Et

ainsi comme vous avez ouy chastia et enseigna Melusine ses enfans,

lesquelz l’en mercièrent moult humblement. Et adonc leur dist: Enfans,

vous envoie en vostre navire assez or et argent pour tenir vostre estat

et pour bien paier vos gens jusques à quatre ans; et n’aiez doubte que

vous n’aiez assez pain, biscuit, eaue doulce, vinaigre, cher, poissons

sallées et bons vins jusques à grant temps; et allez vous-en en la garde

de Dieu, qui vous vueille garder, conduire et ramener à joye, et veus

que vous pensez de bien faire, et de faire et de tenir à vostre pouvoir

tout ce que je vous ay enjoinct.

Comment Urian et Guion prindrent congié de leur mère et entrèrent au

navire.

Adoncques ils prindrent congié de leur père et mère et entrèrent en leur

vaisseau; ce fait, les ancres furent tirées et les voilles levez. Les

patrons firent leur recommandation à Dieu, selon leur coustume, que Dieu

par sa benigne grace leur laisse faire et accomplir leur voyage, et puys

s’empoindirent en la mer; et le vent se fiert en les voilles, et ilz

s’en vont si rudement que en peu d’eure on en perdit le veoir. Adoncques

s’en partirent Raimondin et Melusine et leurs gens, et s’en vindrent au

chasteau Aiglon. Et se taist histoire à parler de eulx, et retourne à

parler de Urian et Guion son frère, et de leurs gens qui vont nagant par

la mer moult fort, et font adrescher leur chemin le plus droit qu’ilz

pevent vers Chippre.

L’istoire dict que quant Urian et Guion furent partis de la Rochelle,

que ilz errèrent par la mer moult grant temps, et passèrent par devant

mainte ysle, et se refreschirent en plusieurs lieux. Et tant nagèrent

qu’ilz virent venir par la mer pluiseurs vaisseaulx qui chassoient moult

fort deux gallées, et adonc tantost le patron aux deux frères dist ce;

et ilz luy respondirent et demandèrent quelle chose estoit bonne à

faire. Par foy, dist le patron, il est bon de envoier une gallée

assçavoir moult quelles gens ce sont, et ce pendant nous ferons armer

nos gens sur toutes adventures. Par foy, dist Urian, ce nous plaist. Et

ainsi le firent. Et adoncques la gallée se part, et vint à l’encontre

des aultres deux en escriant: Qui estes-vous là? Et ilz respondirent:

Nous sommes deux gallées de Rodes, qui avons esté trouvez des Sarrazins

qui cy nous chassent, et nous voyons bien que vous estes cristiens, et

le sont aussi tous ceulx qui vous suyvent. Par foy, disdrent ceulx de la

gallée, ouy. Par mon chief, dist l’ung des patrons de Rodes, or les

allez faire haster, car vous avez trouvé belle adventure: là sont des

gens du souldan de Damas qui s’en vont au siége de Famagosse; et qui les

pourroit ruer jus il auroit fait grant secours au roy de Chippres, et

grant dommaige du souldan. Adonc quant ceulx de la gallée l’oyrent, ilz

se retournèrent tout court, et le vont noncer aux frères et à leurs

gens. Et lors vint monter sur les chasteaulx des mas, gens, lances et

dardes ès poingz, et paveizier nefz et gallées, et habiler et monter

canons et arbalestriers, sonner trompettes, et courir sus les Sarrazins,

et partir ses gallées à force de rames. Par foy, c’estoit grant beaulté

à veoir; et quant les Sarrazins apperceurent si grant navire venir sur

eulx, ilz ne sceurent que penser; car jamais ilz ne eussent cuidé que si

grant puissance de cristiens fut si prez de là. Et toutes fois se

mirent-ilz en arroy en reculant; mais nos gallées les vont environner

tout entour, et commencèrent à faire jetter leurs canons moult

horriblement d’ung costé et d’aultre. Et quant les Sarrazins virent que

c’estoit acertes, et que ilz ne pourroient fouyr, si prindrent ung

vaisseau qu’ilz avoient prins sur ceulx de Rodes et avoient jetté les

gens qui dedens estoient en la mer, et l’emplirent de buche, de huille

et gresse, avecq souffre; et quant ils virent nos gens approuchier, ilz

boutèrent le feu dedens; et quand le feu fut bien allumé, ilz

l’esquippèrent vers nos gens crestiens. Mais ilz s’en donnèrent bien

garde, et s’en sceurent bien garder, car ilz les vindrent assaillir de

l’aultre costé; et maugré eulx ilz entrèrent entre eulx. Et là commença

le tret des arbalestriers et des canons; mais la grant flotte de nos

gens vint sur eulx, et par force d’ondes, la nef qui ardoit se bouta en

eulx, et ne sceurent si bien garder qu’elle ne leur embrasast trois de

leurs nefz, et furent tous ceulx qui estoient dedens noiez et peris, et

ce qui estoit dedens enfondré en la mer; et finablement les payens

furent desconfis et tous mors ou prins; et gaignèrent nos gens grant

avoir, que les deux frères donnèrent tout aux compaignons et à ceulx des

deux gallées de Rodes, et s’en vindrent refreschier en l’isle de Rodes;

et donnèrent aux frères de la religion les fustes qu’ils avoient

conquises; et là refreschirent leurs eaues et sejournèrent quatre jours;

et le maistre de Rodes leur pria qu’ilz voulsissent venir en la ville

esbatre, et ilz si firent, et moult honnourablement ilz furent receus.

Et le maistre leur enquist adonc de leur voyage la cause, et ilz lui

disdrent qu’ilz alloient secourir le roy de Chippre. Et adoncques il

leur demanda moult doulcement qui ilz estoient, et les deux frères luy

en disdrent la verité. Lors fist le maistre plus grant feste qu’il

n’avoit fait par avant, et leur dist qu’il manderoit de ses frères, et

qu’il s’en iroit avecques eulx secourir le roy de Chippre; et les frères

l’en mercièrent moult humblement.

Or dist l’istoire que tant demeurèrent les frères à Rodes, que le

maistre eut fait son assamblée de six gallées où il avoit moult d’aspres

gens d’armes et grant quantité de bons arbalestriers; et vont tant

vaugant par la mer qu’ilz approchèrent de l’isle de Coles, et vont

appercevoir grant fumière. Adoncques le grant maistre de Rodes, qui fut

en la gallée, va dire à Urian: Sire, en bonne foy il seroit bon que on

envoiast vers celle isle ung rampin ou deux, assavoir se il y a gens, et

s’ilz n’y sont, il n’y a gaires qu’ilz s’en sont allez. Il me plaist

bien, dist Urian. Et adoncques ils envoyèrent; et le rampin s’en va

senglant à effort de nager, tant qu’ilz vindrent à l’isle; et y

descendirent pluiseurs, et y trouvèrent grant foison de feus et de

logis, dont à l’expérience qu’ilz virent, il leur sambla qu’il y povoit

bien avoir logé quelque .xxx. mille hommes d’armes, et que ilz povoient

avoir là sejourné par quatre ou cincq jours; car ilz trouvèrent au

dehors des logis grant foison de cornes de bestes mortes. Adoncques se

retrairent au vaisseau, et vindrent à l’encontre de nos gens et leur

disrent tout ce qu’ilz avoient trouvé. Par foy, dist le maistre, je croy

que ce sont Sarrazins qui s’en vont au souldan vers le siége, et que

ceulx que vous avez desconfis, dont vous nous avez donné la fuste de

leurs vaisseaulx, estoient de leur compaignie, et les attendoient en

celle ysle; et pour certain si estoient-ilz. Et à tant en laissèrent le

parler, et s’en vont tout senglans par mer tant qu’ilz visrent une

abbaie sur la mer, qui estoit sur une montagne, et y aouroit-on

monseigneur saint Andrieu. Et dist-on que là est la potence où Dimas le

bon larron fut mis en la croix quant nostre seigneur fut mis en la croix

pour nostre redemption. Sire, dist le maistre, il seroit bon à entrer en

ce petit port, tant que vous et moy eussions envoyé à Lymasson pour en

sçavoir des nouvelles, et pour sçavoir moult s’ilz nous vouldroient

recepvoir pour mestre nostre navire à saulveté dedens leur clos.

Maistre, dist Urian, or en soit fait au nom de Dieu. Lors arrivèrent et

entrèrent au port, et mandèrent au port et à l’abbaye que ilz ne se

doubtassent pas, car ils estoient leurs amis, et le maistre de Rodes

estoit avec; et quant ceulx ouyrent les nouvelles, ilz furent moult

joyeulx, et avallèrent du cap monseigneur saint Andrieu, et firent moult

grant joye à nos gens, et envoièrent à Lymasson ung de leurs frères

anoncier la venue du secours qui venoit pour secourir le roy en son

pays. Adoncques quant ung capitaine du lieu, qui estoit chevalier, ouyt

la nouvelle, il fut moult joyeulx, et fist tantost arriver une galliote

et se mist dedens, et en peu d’eure il vint à nos gens, et demanda le

seigneur de ceste armée, et celluy à qui il le demanda le mena là où

Urian, Guion son frère, le maistre de Rodes et pluiseurs d’aultres

barons estoient en ung riche pavilon qu’ilz avoient fait tendre sur la

rue du port, et lui monstra Urian, qui se seoit sur une couche avec luy,

son frère et le maistre de Rodes. Et quant le chevalier l’apperceut, il

fut moult esbahi de la grandeur et de la fierté de luy, et neantmoins il

le va honnourablement saluer, et Urian le receut moult doulcement. Sire,

dist le chevalier, vous soiez le tresbien venu en ce pays. Beau sire,

dist Urian, moult grans mercis. Sire, dist le chevalier, on m’a donné à

entendre que vous estes partis de vostre pays à intention de venir

aidier au roy de Chippre. Par foy, dist Urian, il est vray. Donc, sire,

dist le chevalier, c’est raison que on vous œuvre par tout là où vous

vouldrez par le royaulme de Chippre, par toutes villes et fortresses là

où il vous plaira à aller; mais quant est de celle qui est à mon

tresredoubté seigneur le roy de Chippre, elle vous sera appareillée et

ouverte quant il vous plaira, et aussi le port ouvert pour mettre vos

vaisseaulx à saulveté. Par foy, dist Urian, sire, vous dictes bien, et

tresgrant mercis. Sire chevalier, il en est doncques temps de mouvoir,

car mon frère et moi avons grant desir de nous approcher de ses

Sarrazins, non pas pour leur prouffit, mais pour leur dommaige, se il

plaist à Dieu que nous le puissions faire. Sire, dist le chevalier, il

est bon que vous facés traire hors de vos chevaux tant que il vous

plaira, et prenez de vos gens, si nous en irons par terre. Par foy, dist

Urian vous dictes tresbien. Et ainsi fut fait; et fist Urian armer

jusques au nombre de .iiij. cens gentilz hommes des plus haultz barons,

chevaliers et escuiers, et luy-mesmes et son frère s’armèrent et

montèrent à chevau, et allèrent, bannière desploié, brodée d’argent et

d’asur à l’ombre d’ung lyon de gueule, en moult belle ordonnance. Et le

maistre de Rodes et les aultres se esquippèrent en la mer, et s’en

allèrent vers le port. Adoncques Urian chevaucha tant, luy et sa route,

avecques le chevalier qui les guidoit, qu’il vint en la ville, et furent

moult bien logez. Et adonc vint la navire ferir au port, et fist-on

traire les chevaux hors de la nef, et tout ce qu’il leur pleut, et se

logèrent aux champs au hors de la ville en tentes et pavillons; et ceulx

qui n’en avoient aulcuns se logèrent et firent leurs logis au mieulx

qu’ilz peurent; et fut moult grant beaulté à veoir l’ost quant il fut

logé. Les plus haultz barons se logèrent en la ville, et la navire fut

traite, et firent bouter au clos; et ilz commirent bonnes gens et bons

arbalestriers pour la deffendre et garder le clos se Sarrazins y

venissent pour mal faire. Or vous laisseray à parler ung peu de Urian,

et vous diray du capitaine de la ville, qui moult bien advisa l’ost et

le maintien des gens, et moult le prisa en son cueur; et dist bien que

c’estoient gens de fait et de grant entreprise, quant si peu de gens

entreprenoient d’avoir victoire contre le fort souldan, qui avoit plus

de cent mille Sarrazins. Et à tout rompre, Urian n’avoit mie encores, à

compter les gens du maistre de Rodes, plus de quatre mille combatans; si

le tient à grant audace de cueur et à grant vaillance. Et quant il

considera la grandeur et la fasson de Urian et la fierté de son visaige,

et aussi de Guion son frère, il dist à ses gens: Ceulx sont dignes de

conquerir tout le monde. Et il dist en soy mesmes que Dieu les avoit

envoyé là de sa benigne grace pour secourir le roy et pour exaulcer la

foy cristienne, et qu’il le mandera tantost au roy par certain

messagier.

L’istoire dist que le chevalier fist faire un brief où il fist mettre

tout en escript la matère de Urian et de son frère, et de leurs gens, et

de leur venue, et comment les deux frères avoient eu nom, et de quel

pays ilz estoient; et aprez il appella ung sien nepveu, et lui dist en

ceste manière: Il faut que vous portez ceste lettre à Famagosse, et la

baillez au roy, et quoy qu’il adviengne, dont se Dieu plaist ne vous

adviendra que bien, force est que vous le facés. Par foy, sire, dist-il,

vous mettez et moi et les lettres en tresgrant adventure; car se par

aulcun meschief comme il advient souvent, dont Dieu me vueille garder,

se j’estoye priz de Sarrazins il n’est riens de ma vie, et vous le

sçavez bien; mais pour l’amour de vous, mon oncle, et du roy faire

confort et donner cueur et esperance d’estre mis au plaisir de Dieu à

delivre du peril mortel où il est, je m’en metteray en l’adventure. Et

je prie à Dieu devotement qu’il luy plaise de sa benigne grace de moy

mener et ramener à saulveté. Par ainsi doibt-on servir son seigneur, et,

se Dieu plaist, il vous sera bien merité. Et adoncques il prinst la

lettre et monta sur ung petit courcier de Barbarie, et se met au chemin.

Mais vous lairay à present de plus parler de luy tant que temps en sera,

et je m’en retourneray où j’ay laissé à parler de Urian, comment il se

gouverna cependant que le messagier alla par devers le roy, combien que

il ne le sçavoit pas.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 8 / 29 段