L’istoire nous dict que le chastellain estoit en son recept, et

attendoit l’espie qu’il avoit dernierement envoié assavoir moult quant

Raimondin entreroit en la forest; et il exploita tant qu’il vit

approucher Raimondin. Lors retourna au recept, et dist au chastellain:

Sire, voiez-le cy venir. Et quant le chastellain l’entendist, si escria

à haulte voix: A chevau, qui oncques aima Josselin du Pont de Leon et

Olivier son filz, si me suyvez. Adonc monta chascun à chevau, et furent

tant acreuz qu’ils furent bien huyt cens combatans, et se misrent à

chemin parmy la forest à l’encontre de Raimondin, et passèrent par

devant l’embuche que Henry et ses proesmes avoient envoié; et les

laissèrent passer sans eulx descouvrir; et puys se misrent aprez eulx en

chemin, et ceulx chevauchèrent tant qu’ilz encontrèrent Raimondin et sa

route. Mais quant ils les visrent en chevauchant tous armez en

ordonnance, si furent tous esbahis; et toutesfois n’avoit en celle

première route que les varlès et environ cent hommes d’armes, et leur

escrioient: A mort, à mort, mal acointastes celluy qui nous a fait la

honte et le dommaige de Josselin nostre cousin. Et quant ceulx

l’entendirent, si se mettent à part et font sonner leurs trompettes; et

ceulx leur coururent sus, et firent moult grant dommaige aux gens de

Raimondin avant que Raimondin y peut arriver, lequel chevauchoit de tire

à desroy tant que le chevau povoit courre, et se fiert entre ses

ennemis, la lance baissée, et porta le premier que il rencontra par

terre, et puys traist l’espée et fiert à tort et à travers, à destre et

à senestre, et porte à ses ennemis moult de dommaige. Mais, quant le

chastellain le vit, il fut moult doulent; et adoncques le monstra à

trois de ses cousins germains: Voiez-vous le chevalier qui a fait la

honte à tout nostre lignage; se nous estions delivrez de celluy, le

remanant ne pourroit gaires durer contre nous. Adonc poignent à luy tous

quatre leurs chevaux les lances baissées; les deux furent sur la comble

de l’escu et les aultres deux sur la couppe du bassinet; et tant le

fièrent rudement que ilz ruèrent luy et son chevau par terre, et s’en

passèrent oultre; mais quant il vit qu’il estoit abbatu et luy et son

chevau, il point tantost, comme couroucé, le chevau des esporons, et le

chevau, qui fut fort et vitte, se remet sur ses genoux, et après

ressault sur ses piés legièrement, que oncques n’en perdist les estriers

ne l’espée de la main. Et adoncques se tourna sur le chastelain, et le

fiert de l’espée sur le bassinet si rudement, à ce que le bras fut fort

et l’espée pesante, qu’il fut si estourdi qu’il perdist les deux

estriers, et luy va voler l’espée hors de la main; et en passant le

hurta de l’espaulle tellement qu’il le fist tomber de dessus le chevau à

terre; et en celluy point la presse des gens commença à venir si grande

qu’il fut tout deffoulé des piés des gens et des chevaux. Lors commença

la bataille grande et fière, et y eut grant dommaige d’un costé et

d’aultre. Et adonc est venu l’ancien chevalier, Henry et Alain par la

meslée; là eut grant meslée et moult aspre, là fait Raimondin moultz

grans faitz d’armes, et de dommaige à ses ennemis; mais le chastellain

est hors de la presse, et luy ont rendu ses gens ung fort chevau, et il

monte sus. Là se refforcha moult la bataille, et quant ses gens le

visrent remonté, ilz prindrent grant cueur en eulx, et se combatirent

moult asprement; et en y eut moult de mors d’une part et d’aultre; et

sachiés que Raimondin et ses gens soustenoient grans faitz, car

l’adverse partie estoit moult forte, et moult bien se combatirent et

vaillamment. Mais l’embuche de Henry leur vint par derrière et les

assaillirent de tous costez que ilz ne sceurent que faire, ne ilz ne se

peurent deffendre, ne ilz ne povoient fouyr. Et adonc fut pris le

chastellain et fut rendu à Raimondin, qui le commanda à garder à

l’ancien chevalier et à quarante de ses hommes, et furent tous les

aultres pris et mors en peu d’eure.

Et ce fait s’en vindrent au recept, et dist Raimondin à ses parens: Or,

seigneurs, je vous doibz bien aimer et gracier du noble secours que vous

m’avez fait en ceste journée. Et je sçay bien de vray que se n’eust esté

l’aide de Dieu et de vous, que ce triste m’eut mis à mort en traïson. Or

regardons qu’il est bon de faire. Parfoy, dist Henry, sire, faictes-en

vostre voulenté. Je vous diray, dist Raimondin, que nous ferons: faisons

pendre tous ceulx qui sont du lignage de Josselin, environ ce recept; et

le chastellain et les aultres envoions au roy des Bretons pour

tesmoingner la traïson qu’il nous a faite; si en prendra telle pugnition

qu’il luy plaira. Parfoy, disdrent-ilz tous, vous dictes tresbien, sire.

Adonc furent cerchez tous les prisonniers, et furent pendus aux

fenestres et aux huys tout en l’environ du recept; et tous ceulx qui

estoient du lignage Josselin et le chastelain liez, et les envoya par

Alain, accompaigné de trois cens hommes d’armes, à Vannes par devers le

roy, qui là estoit retrait; et luy presenta Alain le chastelain de

d’Arval tout le premier, et tous les autres aprez, et luy racompta Alain

toute l’adventure, et luy dist comment Raimondin se recommandoit moult

de fois à sa bonne grace, et qu’il ne luy voulsist desplaire se il avoit

pris vengance de ses ennemis, qui l’avoient voulu destruire et murtrir

en traïson; et qu’il luy envoioit le chastelain et les autres pour

sçavoir la verité du fait, et qu’il en prist la pugnition à sa voulenté.

Et comment, dist le roy, chastelain, fustes-vous si hardi de faire tel

outraige ne telle derrision pour la raisonnable justice que nous avons

fait faire en nostre royaulme, veu et consideré la grant traïson que

Josselin et vostre oncle a congneu qu’il avoit fait? Par Dieu, dist le

roy, vous en fuste moult oultrecuidé, et c’est bien à droit se il vous

en est mal advenu. A, noble roy, dist le chastelain, prengne vous pitié

de moy, car la grand douleur que j’avoie de la deshonneur que Raimondin

avoit fait à nostre lignage le m’a ainsi fait faire.

Par foy, dist le roy, c’est mauvaise compaignie que de triste; il fait

bon fermer l’estable avant que les chevaux soient perdus; je vueil bien

que vous sachez que jamais ne vouldrez occire gentil ne noble homme en

traïson, car jamais ne mengeray tant que vous soiez pendu avec vostre

oncle: car vous luy tiendrez compaignie, et tous ceulx qui sont avec

vous. Et adoncq le roy fist prendre tous ceulx de sa route, et furent

pendus; et envoia le chastellain à Nantes, et là il fut pendu emprez

Josselin son oncle et Olivier son cousin. Et ainsi garda bien le roy des

Bretons justice en son temps. Et se taist l’istoire quant à present d’en

plus parler, et retourne à Raimondin et à ses parens.

Or dist l’istoire que, quant Alain fut retourné à Raimondin au recept,

et qui luy eut compté et aux aultres ce que le roy avoit fait, ils

disdrent que le roy avoit fait vaillamment et comme homme vaillant et

loyal justicier. Adoncques appella Raimondin Henry, Alain et les autres

de son lignage, et dist à Henry et Alain en ceste manière: Beaulx

cousins, à vous enjoinctz que vous facés fonder une prieuré de la

Trinité de huict moynes, et de la bien renter, à chanter à tousjoursmais

pour l’ame de mon père et du nepveu du roy, et pour ceulx qui sont

trespassez de celle folle entreprinse. Et ilz disdrent que si

feroient-ilz; et leur pria Raimondin que ilz le recommandassent au roy

de Bretaigne et aux barons et à Alain leur père. Et lors il prist congié

d’eulx, et ilz furent moult doulens de son departement, et aussi de ce

qu’il ne les laissa plus avant aller. Et sachiés que au departir

menèrent les deux frères moult grant douleur; et entretant il convint

que ilz s’en departissent; et à tant s’en retournèrent vers

Quemegnigant, et Raimondin s’en vint à Guerande, là où il fut moult

festoié et moult chierement tenu. Et à tant se taist l’istoire de plus

parler de luy pour le present, et retourne à parler comment Henry et

Alain prindrent congié de leur lignage et revindrent à leur père.

L’istoire dict que Henri et Alain prindrent congié de leur lignage, et

vindrent à leur père, et comptèrent toute l’adventure du chastelain, et

comment s’en estoient partis de leur cousin, et comment il leur avoit

enjoinct de fonder la prieuré. Par foy, dist Alain, or est bien le pays

delivré du lignage de Josselin; Dieu ait des ames mercis, combien qu’ilz

ne nous amassent oncques. Or, beaulx enfans, je vous diray que vous

ferez. Tout premièrement vous irez au roy et luy requerrez qu’il vous

donne place pour ediffier la prieuré; et luy dictes la manière comment

vostre cousin le vous a enjoinct, et je croy qu’il vous en dira bonne

responce. Et ilz luy respondirent que cy feroient-ils. Et à tant se

partirent de leur père, et à tant chevauchèrent que ilz vindrent à

Vannes, et trouvèrent que le roy estoit parti, et estoit allé à

Sussinnon pour soy esbatre et desduire à la chasse. Et adonc ilz

montèrent à chevau et vindrent au port, et passèrent et entrèrent en la

forestz, et chevauchèrent tant qu’il vindrent au chasteau, et trouvèrent

que le roy estoit allé au parc chasser; et les deux frères vont après,

et trouvèrent le roy dessoubz ung grant arbre sus ung estang, où il

attendoit le cherf que les chiens chassoient. Adonc les deux frères se

trairent à part, pour ce qu’ilz ne le voloient pas destourber au roy à

veoir son deduit, qui les apperceut bien et leur en sceut moult bon gré;

et ne demoura guères que le cerf est venu, qui se va ferir en l’estang;

et là fut pris par force de chiens, et fut tiré hors de l’eaue: et fut

faicte la curée et donné le droit aux chiens. Lors se trairent Alain et

Henry par devers le roy, et le saluèrent moult honnourablement, et

firent bien le messaige que Raimondin leur cousin leur avoit enchargé.

Et adonc le roy les bienveigna, et moult leur enquist de l’estat de

Raimondin; et ilz luy disdrent ce qu’ilz en avoient veu; et puys luy

racomptèrent comment il leur avoit enjoinct de fonder et parfaire une

prieuré de huict moynes, et de les renter pour chanter pour l’ame du

nepveu du roy et pour l’ame de Henry son père, et pour tous les autres

qui avoient receu mort pour celle querelle; et aussi comment ilz luy

priassent de par luy pour qu’il leur voulsist donner place pour fonder

la dicte prieuré. Par foy, dist le roy, la requeste est moult

raisonnable; et tout maintenant je vous meneray au lieu où je veulx

qu’elle soit fondée. Adonc ilz saillirent de la garene et vindrent tout

selon le mur au bout du clos; et adonc dist le roy: Beaulx seigneurs,

faictes icy fonder une prieuré, et prenez tant de place comme vous

vouldrez; et je vous habandonne la forest pour y prendre le boys à

charpenter; et quant les moynes y seront establis, je leur en donne pour

leur user et à tous leurs adherens et habitans, et leur habandonne le

pescher en la mer qui est prez de ceste place à ung quart de lieue, et

de prendre en la forest oyseaulx et sauvaignie pour leur vivre et de

leur hostel; et si leur donne toutes les terres arables qui cy sont

environ à demy lieue; et de tout ce leur fist bonnes lettres. Et de ces

choses le vont mercier moult humblement les deux frères, et font tantost

venir massons et charpentiers, et font en peu de temps l’eglise et la

prieuré achever, et y misrent moynes blancs jusques à huyt personnes

religieux, qui portent en leur habis divers une croix azurme, et les

rentèrent bien pour leur vivre bien aisement, et encores y est. Et à

tant se taist l’istoire du roy des Bretons et des deux frères, et

commence à parler de Raimondin, et comment il se gouverna depuys.

En ceste partie nous tesmoigne que tant demoura Raimondin en la terre de

Guerende qu’il mist à accord aulcuns barons qui estoient ensamble

longtemps avant en grans dissessions; et fist tant qu’ilz furent bons

amis ensamble, et que le pays fut bien en paix. Et à tant prinst congié

des barons et du peuple, qui furent fort doulens de sa departie. Et à

tant chevaucha que il vint en la terre de Poetou, là où il trouva grant

foison de haultz forestz non habitées, et en aulcuns lieux avoit grant

foison de sauvaignie, comme cerfz, biches, dains et porcs, et autres

bestes assez, et en d’aultres lieux grant foison plainnes moult belles,

praries et rivières. Par foy, dist Raimondin, c’est grant dommaige que

en ce pays ne habite de peuple, car moult est grasse la contrée; et en

pluiseurs lieux sur la ripvière y avoit moult belles places non

habitées, lesquelles, à son advis, fussent moult pourfitables se elles

fussent bien entretenues. Et à tant chevaucha Raimondin qu’il vint en

une ancienne abbaye moult grande et grosse, qui estoit appelée

Maillières, et avoit à compter l’abbé cent moynes sans les convers; et

là se herberga Raimondin, par la grant plaisance que il prist en ce

lieu, par trois jours et trois nuicts. Et y donna Raimondin de moult

beaulx joyaulx, et puys s’en partist, et s’en vint chevauchant tant

qu’il approucha Lusignen; et premier apperceut la tour trompée et le

bourc, et lors il ne cuida pas estre là où il estoit, car il

mescongnoissoit le lieu pour la tour et pour le bourc qui y furent

faictz depuys qu’il estoit parti et moult se esmerveilla quant il ouyt

les trompettes de la tour tromper.

En ceste partie nous dict l’istoire que quant Raimondin vint au dessus

de Lusignen, et il apperceut le bourc, qui estoit clos de haultz murs et

grosses tours drues, et les fossez bien parfons tous taillez de pierre

de taille, et vit la tour qui estoit grosse et entre le fort et le

bourc, et qui le surmonte de haulteur plus d’une lance, et y ouyt les

trompettes de plus en plus quant ilz appercevoient les gens qui venoient

avec Raimondin eulx spacier et esbatre. Comment, dist Raimondin à

l’ancien chevalier, que peut cecy estre? il me sembloit ores que j’avoie

failly de venir à Lusignen; et encore me le semble-il. Adonc commença

l’ancien chevalier à rire, et Raimondin luy va dire: Comment, sire

chevalier, truffez-vous de moi? je vous dis pour certain que se ne fut

la tour et le bourc que je vois, je cuidasse estre à Lusignen. Par foy,

dist le chevalier ancien, tantost vous vous y pourrez trouver, se Dieu

plaist, à grant joye. Or vous diray-je des queux, des varlès et des

sommiers qui estoient allez devant, et avoient annoncé la venue de

Raimondin à Melusine; combien qu’elle les creut bien, elle n’en fist

point de semblant, que tantost elle fist appareiller et apprester tout

le peuple, et les fist aller à l’encontre de Raimondin; et elle mesmes y

alla à grant foison de dames et damoiselles, chevaliers et escuiers,

montez et arroiez moult honnourablement. Adonc Raimondin regarda devant

soy, et voyt arriver les gens du font de la vallée, venans et saillans

deux à deux par ordonnance; si se esmerveilla moult, et, quant ilz

approuchèrent, si escrièrent tous à une voix: Ha! Ha! bien soiez-vous

venu, monseigneur. Et adonc congneut Raimondin pluiseurs de ceux qui le

bienveignèrent, et leur demanda: Beaulx seigneurs, dont venez-vous?

Monseigneur, disdrent-ils, nous venons de Lusignen. Dist Raimondin: Y

a-il gaires d’icy? Par foi, monseigneur, dirent-ilz, qui apperceurent

bien qu’il mecongnoissoit le lieu ou le bourc et la tour qui y estoient

faitz depuys son departement dudit lieu; monseigneur, vous ne le

cognoissez pour tant que ma dame a cy fait faire ce bourc et celle tour

depuys que vous vous en partistes; et voiez la cha où elle vient à

l’encontre de vous. Adonc fut Raimondin esbahi, et ne dist pas tant

qu’il pensoit; mais, quant il luy souvint qu’elle avoit fait le fort de

Lusignen et le chasteau en si peu de temps, il ne se donna plus de

merveilles. Et à tant vint Melusine, qui moult doulcement le bienveigna

et le receupt moult honnourablement en disant en ceste manière:

Monseigneur, je suis moult joyeuse de ce que vous avez si bien besongné

et si honnourablement en vostre voyage: car on m’a jà tout dit et

compté. Et Raimondin lui respond: Madame, c’est Dieu mercis et vous. En

parlant de ces choses, ils arrivèrent à Lusignen et descendirent, et fut

la feste moult grande, et dura bien huict jours; et y estoit le comte de

Forestz, qui moult bienveigna Raimondin, son frère. Et aprez la feste se

partirent de Lusignen, et vindrent à Poetiers par devers le conte, qui

moult les bienveigna. Et adonc il demanda à Raimondin où il avoit si

longuement esté; et il lui recorda toute son adventure; et, à brief

parler, le conte Bertrand en fut bien joyeulx; et ce fait, prindrent les

frères congié de lui. Et lors l’ung s’en alla en Forestz, et Raimondin à

Lusignen, où Melusine le receupt moult liement. Et estoit pour lors la

dame ençainte, et porta son terme, et accoucha en son temps du second

enfant, qui fut ung filz, et eut nom en baptesme Odon; et eut une

oreille sans comparation plus grande que l’aultre; mais de tous aultres

membres il estoit bel à grant devise, et estoit moult bien formé. Et

celluy Odon eut puis espousé la fille au conte de la Marche, et en fut

conte. Et à tant se taist l’istoire à parler de l’enfant et parle de

Raimondin et Melusine plus avant.

L’istoire nous dist et certifie que la dame eut jeu son terme et qu’elle

fut relevée, la feste fut moult grande, et y eut moult grant foison de

nobles gens; et se partist la feste moult honnourablement. Et en celle

année fist la dame faire le chasteau et bourc d’Annelle, et fist faire

Waviront et Mermant; et puis fist faire le bourc et la tour de saint

Maissant, et commença l’abbaye, et faisoit moult de biens aux povres

gens.

Et, au second an aprez, eut ung fils qui eut nom Guion, et fut moult bel

enfant; mais il eut ung œil plus hault que l’aultre. Et sachiés que

Melusine avoit tousjours si bonnes nourrices, et estoit si tressongneuse

de ses enfans, qu’ilz croissoient et amendoient si tresfort que chascun

qui les veoit s’en donnoit grans merveilles. Et en celluy temps fist

fonder Melusine nobles lieux par le pays qu’ils avoient ès mettes de la

conté de Poetou et duchié de Guienne; elle fist le chasteau et le bourc

de Partenay, si fort et si bel que ce fut sans comparation; puys fonda

les tours de la Rochelle et le chasteau, et commença de la ville une

partie; et avoit une grosse tour à trois lieues que Julius Cesar fist

faire, et l’appelloit-on la tour des Anglois, pour ce que Julius Cesar

portoit l’aigle en sa banière comme empereur. Celle tour fist la dame

environner de fortes tours et grosses, et fors murs, et la fist nommer

le chasteau Aiglon. Et depuis ediffia Pons en Poetou, et Saintes, qui

pour lors estoit nommée Linges; et puys fist Tellemont et Tallemondois,

et moult d’aultres villes et forteresses, et acquist tant Raimondin en

Bretaigne et Guienne et Gascongne, qu’il n’y avoit prince nul qui

marchast à luy et qui ne le doubtast à couroucer.

Et aprez porta Melusine le quart enfant et s’en délivra à terme, et eut

nom Anthoine. Nul plus bel enfant ne fut veu; mais au naistre il apporta

en la joue ung grif de lyon, de quoi moult furent ceulx qui le visrent

esbahys.

Sy nous dist l’istoire que le septiesme an aprez Melusine porta le quint

enfant, et s’en delivra à terme, et eut nom Regnault. Nul plus bel

enfant ne pouvoit-on veoir; mais au naistre il n’apporta que ung œil sur

terre; mais il en veoit si cler qu’il veoit venir sur mer la nef, ou par

terre aultre chose, de trois veues, qui montent bien .xxj. lieue. Celluy

fut doulx et courtoys, si comme vous orrez en l’istoire, ci-aprez.

L’istoire nous dist que le huitiesme an Melusine enfanta le siziesme

enfant, qui fut ung fils, et eut nom Geuffroy, et au naistre il apporta

sur terre ung grant dent qui lui sailloit de la bouche plus d’ung pouce,

nommé Geuffroy au grand dent. Et celluy fut moult grant, hault et bien

formé, et fut fort à merveilles, hardy et cruel, et tant que chascun le

doubtoit, quant il fut en eage, qui en oyoit parler. Il fist en son

temps moult de merveilles, ainsi comme orrez ci aprez en l’istoire.

L’istoire dist que la neufiesme année Melusine enfanta ung fils; ce fut

le septiesme, et eut nom Froimond, qui fut assez beau; mais il eut au

naistre sur le nez une petite tache vellue ainsi comme se ce fut la peau

d’une talpe ou d’ung fouant. Et fut en son temps moult devot, et fut

puys, par le commun accord de son père et de sa mère, fait moyne de

Maillières, dont vous orrez ci aprez en l’istoire.

En ceste partie nous dist l’istoire que Melusine demoura environ deux

ans sans porter; mais il fut vray que la onziesme année elle porta ung

filz qui fut le huitiesme, et ce fut moult grant merveilles, car il

apporta au naistre trois yeulx sur terre, l’ung desquelz eut au front;

et fut si cruel et si mauvais qu’il occit, avant qu’il eut quatre ans,

deux nourrices. Et de cestuy-cy maint l’istoire, et comment il fut mort

et enterré au moustier neuf à Poetiers.

Or dict la vraye histoire que tant nourrist Melusine ses enfans que

Urian, qui fut le premier né, eut quelque XVIII ans, et fut moult grant

et moult bel, et fort à merveilles, et faisoit moult de force et

d’espartise; et le plaignoit chascun de ce qu’il avoit si estrange

visaige: car il avoit court et large, l’ung des yeulx rouge et l’autre

tout pers; et les oreilles si tresgrandes comme les mamielles d’ung vau.

Et Odon son frère avoit XVII ans, et Guion XVI, et amoient l’ung

l’aultre Urian et Guion; et estoit Guion si vitte et si mauvais, et si

appert, que tous ceulx qui le veoient s’en donnoient grans merveilles;

et tousjours s’entretenoient Urian et Guion, et les amoient tous les

nobles du pays, et les enfans l’ung l’aultre tant qu’ilz ne povoient

plus, et faisoient souvent faitz d’armes en joustes, en tournois et en

becheris. Or advint que, en celuy temps, deux chevaliers poetevins

vindrent de Jherusalem et comptèrent les nouvelles par le pays que le

souldan de Damas avoit assiegé le roy de Chippre en sa cité de

Famagosse, et que il le tenoit en moult grant destresse; et n’avoit

celluy roy de heritier que une seulle fille, laquelle estoit moult

belle. Et furent tant portées ces nouvelles par le pays que Urian le

sceut; et adonc il dist à son frère Guion: Par ma foy, beau frère, ce

seroit grant aulmosne de secourir celluy roy encontre les Sarrazins;

nous sommes jà huit enfans masles; la terre de nostre père ne demoura

pas sans heritier, posé que de nous ne fut riens; dont pour telle cause

nous devons tant plus pener de voyager pour acquerir honneur. Par foy,

dist Guion, vous dictes verité; mais pourquoy le dictes-vous? Car voiez

moy cy prest à faire ce qui vous plaira. Par foy, dist Urian, vous

dictes bien: or mandons les deux chevaliers qui sont venus du saint

voiage d’oultre mer, et enquerons plus avant la verité de cest affaire.

Et adoncques mandèrent les deux chevaliers, qui vindrent moult liement;

et quant ilz furent venus, les deux enfans les bienveignèrent moult

amiablement, et aprez leur commencèrent à enquerir la manière de leur

voyage, des usages et des manières du pays où ilz avoient esté; et ilz

leur en disdrent la pleine verité. Par foy, dist Urian, nous avons

entendu que vous avez passé par une ysle où y a ung roy cristien qui est

moult oppressé d’ung souldan des Sarrasins; si nous merveillons que vous

ne demourastes en la guerre avec le roy cristien pour luy aider et

conforter, vous qui estes renommés si vaillans chevaliers, à ce qui nous

semble que tous bons cristiens sont tenus de aider l’ung l’autre contre

les mescreans; et aussi ce nous semble grant aulmosne de les reconforter

en celle necessité. Ad ce respondirent les deux chevaliers: Par foy,

damoiseau, nous voulons bien que vous sachiés que, se nous eussions veu

la voye comment nous eussions peu entrer en la ville sans estre mors ou

prins, nous y feussions moult voulentiers entré, et eussions attendu

l’adventure avecq le roy de Chippre telle que Dieu le nous eut voulu

envoier, et vous sçavez que deux chevaliers ne pourroient mie porter le

faitz contre bien .lx. ou .iiij. vingz mille Sarrazins; et ce fut la

cause qui nous destourna d’y aller: car vous devez bien sçavoir que

celluy est bien fol qui souffle contre le vent pour le cuidier faire

taire et surmonter. Par foy, dist Urian, vostre excusation est bonne et

juste; mais dictes-moy se gens qui auroient povoir de mener de .xxij. à

.xxv. mille hommes d’armes y pourroient rien faire et venir à ses

ententes pour secourir à celluy roy? Adoncques l’ung des deux chevaliers

respondist: Par ma foy, Sire, ouy, veu et consideré que la cité est

forte et le roy est moult vaillant et bataillereux de sa personne; et y

a assez competamment de vivres et de bonnes gens d’armes pour garder la

ville; et encore y a pluiseurs fortresses où ceulx de Rodes se viennent

refreschir, de quoy le roy de Chippre et ceulx de la cité ont grant

reconfort. Et sachiés qu’ilz y viendroient bien, et vouldroie que mon

compaignon y voulsist aller en celle compaignie que vous dictes, et nous

y deussions aller et entreprendre l’adventure avecq eulx. Par foy, dist

Urian, mon frère et moy vous recepvrons et y menerons, Dieu avant, et ne

demourra gaires. Et quant ceulx l’entendirent, ilz furent moult joyeulx,

et dirent que, se ilz y vont, qu’il leur meut de grant vaillance et

grant noblesse de cueur. Or se tait l’istoire de plus parler des deux

chevaliers, et commence à parler de Urian et Guion, comment ilz

prindrent congié de leur père et leur mère, et de l’aide qu’ilz leur

firent.

Comment Urian et Guion prindrent congié de leurs père et mère, et de

l’ayde qu’ilz leur firent.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 7 / 29 段