L’istoire dist que Urian appella le maistre de Rodes et le capitaine du

lieu, et leur demanda ainsi: Beaulx seigneurs, le souldan est-il gaires

jeune homme, ne de grant emprinse? Et ilz respondirent que ouy pour

certain. Et comment, dit Urian, fut-il oncques mais au lieu du cap faire

guerre que ceste fois? Ils respondirent que non. Et qui doncques, dist

Urian, l’a meu de passer la mer maintenant, puys qu’il est homme de

prise? Je m’esmerveille qu’il s’en est tant tenu à ce que vous luy estes

prez voisins, et aussi qu’il a si grant puissance, ainsi comme on m’a

dit. Par foy, sire, dist le capitaine, il est bien vray que nostre roy a

une tresbelle fille de l’age de quinze ou de seize ans, laquelle le

souldan a voulu avoir par force, et nostre roy ne luy a voulu accorder

se il ne se faisoit baptiser. Et vueillez sçavoir que tousjours nous

avons eu trèves ensamble, et, par devant ce, les nostres, de si

longtemps qu’il n’est memoire du contraire; et quant le souldan a veu

que nostre roy ne luy a voulu accorder sa fille, il luy a envoyé la

trevoye avecques une deffiance; et estoit jà sur la mer à tout bien cent

et .l. mille Sarrazins, et s’en vint bouter au havre, et fist tantost

son harnoys traire à terre, et vint mettre le siége soudainement devant

Famagosse, où il trouva le roy tout despourveu de sa baronnie, qui ne

sçavoit riens de sa venue. Mais depuys ilz sont entrez assez gens malgré

luy, et y a eu maintenant belle escarmouche où il y a eu moult grant

perte d’ung costé et d’aultre. Et depuys se sont les Sarrazins refrechis

par deux fois de gens nouveaulx, tant qu’ilz ont bien maintenant cent

mille; mais à ce dernier voiage ilz ont perdus une partie de leurs

navires et de leurs gens que ilz ont attendu en l’isle de Coles; car une

nostre gallée de la noire montaigne qui les poursuivoit nous a dit que

ilz mirent en chasse deux gallées de l’ospital, et sachiés qu’ilz ne

sçavent qu’ilz sont depuys devenus, car depuys ilz attendirent bien par

l’espace de six jours en l’isle; mais quant ilz virent qu’ilz ne

revenoient point, ils s’en partirent et s’en vindrent au siége. Par foy,

sire, dist le maistre de Rodes, cecy pourroit estre bien vray; mais

voiez cy monseigneur Urian et son frère, qui en sçauroient bien

respondre, car ilz ont esté tous mors et desconfis, et nous ont donné

leurs fustz et leur navire. En bonne foy, dist le chevalier, ce me

plaist moult, et loé en soit Dieu. Monseigneur, dist le capitaine, or

vous ai-je compté pour quoy la guerre est mue, et pour quoy le souldan a

passé la mer. Au nom de Dieu, dist Urian, amours ont bien tant et plus

de puissance que de telle entreprise faire. Et sachiés, puys que le

souldan l’entreprist par force d’amours, tant est-il plus à doubter, car

il est vray que amours ont tant de puissance qu’ilz font de coups

hardis, et de faire tresgrant entreprise, et que au devant il ne l’osast

passer; et pourtant dont il est tout certain à ce que le souldan est

hardi et entreprenant que tant se fait-il plus à doubter; toutesfois

soit faicte la voulenté de nostre Seigneur, car nous partirons d’icy, au

plaisir de Dieu, demain au matin aprez le service divin, pour les aller

visiter. Adonc a fait crier à la trompette que chascun apprestast son

harnois et s’en partist au tiers son de la trompette en bonne

ordonnance, chascun dessoubz sa banière, et qu’ilz suivissent la

bataille de l’avant-garde, et ilz si firent. Là peussiés ouyr grant

martellis à reclaver petites plates gantelles, harnois de jambes,

aserrer lances, et chevaux tourner, costes d’acier, et jasserans, et

abillier et mettre à point toutes choses necessaires. Et sachiés qu’en

celle nuyt commanda Urian moult fort à faire le guet à ung vaillant

chevalier de son ost, à cinq cens hommes d’armes et cinq cens

arbalestriers. Or vous laisseray ung peu de plus parler de luy, et

revendray où j’ay laissé, c’est assavoir du nepveu du capitaine, qui

moult fort chevauche et s’en va vers Famagosse; et tant exploita son

chemin qu’il vint environ minuyt au cornet du boys sur une petite

montaigne et regarda en la vallée; et lors commença à veoir l’ost des

Sarrazins, où il y avoit moult grant clarté de feuz qui se font par les

logis, et apperçoit la cité si environnée de Sarrazins que il ne sceut

de quelle part traire pour entrer en la ville; et là fut long temps en

celle pensée. Or advint que environ le point du jour .iiii. vingz

bassines d’estrangiers de pluiseurs nations saillirent hors par une

poeterne de la cité, et s’en vindrent tout commouvoir l’ost pour manière

de bataille, et à celle heure le guet se partoit et avoit jà retourné le

plus au logis. Et ceulx entrèrent en l’ost avec aulcuns de ceulx du guet

qui oncques ne s’en donnèrent garde, et cuidoient qu’ilz fussent de

leurs gens, et vindrent prez jusques à la tente du souldan. Et adonc

commencèrent moult fort et moult asprement à ferir des lances et des

espées sus, tant qu’ilz rencontroient des Sarrazins, et couppèrent

cordes de pavillons à desroy et de tref et de tentes, et font moult

horrible occision de payens selon la quantité qu’ilz estoient de

cristiens. Adoncques s’effrea l’ost et commencèrent à crier à l’arme; là

se commença l’ost à armer; et quant ceulx veoyent la force, ils

commencèrent à aller le petit pas vers la cité, occisans et jettans par

terre tout ce qu’ilz rencontroient en leur chemin. Et quant le messagier

vist si grant effroy et bruit, il vient en adventure et fiert le chevau

des esporons, et vint passer au dehors des logis, et passa tout l’ost

des Sarrazins, et il n’eut pas longuement allé qu’il ne se trouvast

entre la ville et ceulx qui avoient esmeu l’ost. Adonc il congneut bien

assez tost que c’estoient de ceulx de la garnison de la cité; si leur

escria: Ha, beaulx seigneurs, pensez de bien faire, car je vous apporte

bonnes nouvelles; car la fleur de la noble chevalerie de cristieneté

vous vient secourir, c’est assavoir les deux damoiseaulx de Lusignen qui

ont jà desconfi une grant partie des gens du souldan sur mer, et

amainent en leur compaignie bien quatre mille combatans. Et adoncques

quand ilz l’entendirent, ilz lui firent moult grant joie, et entrèrent

en la ville sans aulcune perte, de quoy le souldan fut moult couroucé et

moult doulent. Et adonc il vint commencer l’escarmouche devant les

barrières, et en y eut moult de mors et de navrez; lors firent les

Chippriens reculer les Sarrazins par force, et en y eut moult de mors et

de navrez, et fist le souldan sonner la trompette pour retraire quant il

vit qu’il n’y pourroit faire aultre chose. Et adoncques le messagier

vint au roy, et luy fist la reverance de par son oncle, et lui presenta

la lettre; et le roy le bienveigna moult, et rompist la cire, et voit le

noble secours que le capitaine luy escript qui luy vient; et tent ses

mains vers le ciel en disant ainsi: Ha, ha, vray glorieux père

Jhesu-Christ, je te regracie et mercie treshumblement et devotement de

ce que tu ne m’as pas oublié, qui suys ta povre creature et ton povre

servant, qui ay long temps vescu icy dedens en grant doubte et en grant

misère de ma povre vie, et moy et les miens. Adoncques il fist anoncer

par toutes les eglizes que on sonnast les sains, et que on fist

procession à croix de cristiens à banières et à torches ardens, en

louant et regraciant le createur des creatures, et en le depriant moult

humblement qu’il les vueille de sa benigne grace preserver des mains et

dangiers des mescreans Sarrazins. Adoncques commença moult fort la

sonnerie, et fut la joye moult grande quant la venue fut espandue par la

ville. Et quant les Sarrazins ouyrent et entendirent la joye et le glay

que on faisoit par la cité, ilz furent moult esbahis pour quoy ilz

faisoient si grant feste. Par foy, dist le souldan, ilz ont ouy quelques

nouvelles que nous ne sçavons pas, ou ilz le font pour donner à

congnoistre qu’ilz ont de gens assez et assez de vivres pour eulx

deffendre et garder de nous. A tant se taist l’istoire à parler du

souldan, et commence à parler de Hermine, la fille du roy, qui ouyt en

sa chambre les nouvelles du secours que les enfans de Lusignen

emmenaient; la pucelle eut grant desir d’en savoir la pure verité.

L’istoire nous dist ainsi que quant la damoiselle oyt la nouvelle du

secours, que tantost elle manda querir celluy qui les avoit apportées,

et il vint à elle en sa chambre, et luy fist la reverence. Amy, dist

Hermine, vous soyez le bien venu, mais or me dictes de vos nouvelles. Et

il luy dist tout ce qu’il en estoit. Amy, dist la pucelle, avez-vous veu

celles gens qui nous viennent secourir? Par ma foy oy, damoiselle, dist

le messagier; ce sont les plus appertes gens d’armes et les plus beaux

hommes qui oncques entrassent en ce pays, et les mieulx habillez. Or

nous dictes, dist la damoiselle, de quel pays ilz sont, et qui est le

chief d’eulx. Par ma foy, damoiselle, ilz sont poetevins, et les mainent

deux jeunes enfans damoiseaulx qui se nomment de Lusignen, dont l’aisné

a nom Urian, et l’autre Guion, et n’ont barbe ne grenom. Amy, dist la

demoiselle, sont-ilz si beaulx damoiseaux comme vous dictes? Par ma foy,

dist le messagier, l’aisné est moult grant, et droit, et fort, et

advenant à mesure; mais il a le visaige court et large en travers, et

ung oeul rouge et l’aultre pers, et les oreilles grandes à merveilles;

et sachiés que de membres et de corps, c’est un des beaulx chevaliers

que je vis oncques; et sachiés que le maisné n’est mie si grand, mais il

est moult bel de membres et de visaige, à droit de vis, excepté qu’il a

ung oeil ung peu plus hault que l’aultre, mais pourtant il ne luy

meschiet pas trop; et dist chascun qui les voit qu’ilz sont dignes de

conquester tout le monde. Amy, dist Hermine, irez-vous avecques eulx

gaires tost? Et il respondit: Madamoiselle, si tost que je pourray avoir

lieu et temps propice pour saillir de la cité, et que je voye que je

puisse bonnement eschapper des Sarrazins. Amy, dist la damoiselle, vous

me salurez les damoiseaulx, et donnerez à l’aisné cest fermail, et luy

dictes qu’il le porte pour l’amour de moy; et cest aneau d’or et cest

dyamant le donnerez au mainsné, et le salurez beaucoup de foys. Et

celluy respond: Ma damoiselle, je le feray tresvoulentiers. Et à tant se

depart d’elle, et vint au roy, qui eut fait escripre la responce, et

lors il fist armer grand foison de gens d’armes, et les fist saillir

hors de la ville tout couvertement, et se ferirent en l’ost; et ainçoys

que l’ost fut armé, ilz firent grand dommaige. A tant issirent Sarrazins

de leurs tentes à desroy, qui les rechassèrent jusques aux barrières, et

là eut grant escarmouche et fière, et maint homme mort et navré d’ung

costé et d’autre; tout l’ost arrivoit où l’escarmouche estoit. Adoncques

fut mis hors le messagier par une autre porte par devers l’ost, au trait

d’ung arc, que oncques ne fut apperceu; et adoncques chevaucha grant

alaine vers son oncle, car moult luy tardoit que là il peut estre arrivé

pour lui dire toutes ces nouvelles. Et ne dura gaires l’escarmouche, car

le souldan la fist cesser pour ce qu’il vit qu’il pouvoit plus perdre

que gaignier. Or cy laisseray de plus parler de ce pour le present, et

retourneray à parler de Urian et de son frère, et comment ilz se

gouvernèrent.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 9 / 29 段