Bretaigne, qui estoit moult saige et subtil, pour ce que les parties
estoient de hault lignage, doubtant que aulcun grant inconvenient n’en
peut advenir entre eulx, il envoia souldainement fermer les portes,
affin que par icelles nul ne saillist ne entrast, et les fist garder par
bons gens d’armes bien armez à descouvert; et puys traist son conseil à
part, et leur remonstra le fait, et leur racompta au long la querelle;
adonc ilz conseillèrent tout ce qui estoit à faire. Lors retourna le roy
en sa salle, et fist-on commandement de par luy, sur paine de la hart,
que nul ne fut si hardi de sonner mot; et adoncques dist le roy: Or
entendez, beaulx seigneurs; ceste querelle n’est pas petite, car c’est
pour la vie ou deshonneur à tousjours de une partie. Et sachiez que je
ne doibz ne ne veulz refuser jà faire droit en ma court. Olivier, dist
le roy, voulez-vous deffendre vostre père de ceste traïson? Sire,
dist-il, ouy certainement. Adoncq le roy respondit: Les lices sont
toutes prestes et appareillées, et pour ce je vous ordonne à demain la
bataille. Et sachiés se vous estes desconfy, vous ne vostre père ne
eschapperez jà que vous ne soiez tous deux pendus; et aussi vostre
adverse partie, si le cas luy advenait, n’en auroit jà mains.
Delivrez-vous et baillez ostages; et tout le premier vostre père
demourra; et à tant le fist mener par quatre chevaliers en une forte et
grosse tour. Lors dist à Raimondin: Sire chevalier, baillez obstages;
adonc se met avant Alain son oncle et ses deux filz, et bien jusques à
quinze chevaliers, qui tous disoient à une voix: Sire, nous le
plesgeons. Par foy, dist le roy, il souffit bien; ne vous n’en tendrez
jà prison; car je sçay bien que le chevalier n’eut pas fait ceste
entreprise se il ne l’eut voulu achever. Et ainsi se departirent les
parties de devant le roy; et Raimondin s’en va avec ses gens et son
oncle et ses cousins à ses pavillons; et le soir alla veiller en la
maistresse eglize; et il fut moult grant espace de temps en devotion, et
Olivier aussi vint en son hostel à grant foison de ceulx de son lignage
et fist mettre à point son harnoys et son chevau. Et lendemain au matin
oyrent la messe et puys s’en vont armer. Et adonc le roy et les haultz
barons furent montez sur haultz eschafaulz environ les lices, et furent
les gardes du champ bien establies et ydonement, et les chaieres assises
à droit. Et environ heure de prime vint Raimondin à noble compaignie en
champ, armé moult doulcement et richement, l’escu au col, la lance sur
le faultre, la coste d’armes vestue brodée d’argent et d’asur, et entra
ès lices monté sur ung grant destrier liart moult bien armé jusques à
l’ongle du piet, si comme pour gaige de bataille; et là fist reverence
au roy et à tous les barons. Par foy, dist chascun, il y a grant temps
que nous ne vismes nul plus bel homme en armes, ne de plus belle
contenance; celluy n’a pas oeuvre laissée qui à tel homme a à besongner.
Et adoncques descendist Raimondin de dessus le destrier aussi
appertement comme se il ne fut point armé, et se assist en la chaiere en
actendant son adversaire. Or est-il vray que grant temps aprez vint
Olivier moult tresbien et noblement armé, monté sur ung chevau moult
riche destrier, et moult bien sembloit homme de grant affaire, et aussi
estoit-il. Et si y venoit-il Josselin son père devant luy sur ung
palefroy gris, et fisrent moult noblement la reverence au roy comme ilz
deurent. Moult sembloit ores Josselin moult esbahy, dont pour ce que
chascun disoit que il avoit mauvaise cause. Aprez descendist Olivier
moult vitement. Que vous feroye ores long compte? Les sainctes
evangilles furent apportées, et jura Raimondin que Josselin avoit
mauvaise cause, et que il avoit faicte la traïson en la forme et manière
qu’il avoit par avant declarée, et aprez se agenoilla et baisa les
sainctes evangilles, et puys se rassist en sa chaiere; et aprez Josselin
jura, mais pour baiser les evangilles il chancela tellement qu’il n’y
peut oncques toucher; et aussi Olivier, qui bien sçavoit comme il
estoit, jura lachement; et ce fait se rassist en la chaiere, et tantost
cria ung herault à haulte voix, de par le roy, que nul ne fut si hardi
qui parlast mot ne fist signe aulcun que nul des champions peut entendre
ne appercepvoir, sur peine de la hart. Et lors vuida chascun sa place,
fors tant seullement ceulx qui furent commis à garder le champ et
Josselin. Et adoncques monta Raimondin à chevau moult legierement, et
prinst la lance; et d’aultre part monta Olivier moult vistement, et
prinst sa lance au fer trenchant. Et adoncques cria ung herault par
trois fois: Laissez aller vos chevaux et faictes vostre devoir.
Or dist la vraie histoire que quant le cry fut fait que Raimondin mist
le bout de sa lance à terre et la coucha sur le col du destrier, et fist
le signe de la croix par trois fois; et en ce faisant, son ennemy
l’apperceut et fiert son chevau des esporons qu’il avoit si à main comme
à son desir, et baisse la lance, et va férir Raimondin amy le pis, avant
qu’il s’en donnast garde, moult rudement, car à ce faire il mist toute
sa force. Raimondin n’en ploya oncques l’eschine, et la lance Olivier
froissa jusques au poing, et de la force du coup la lance de Raimondin
chait à terre. Ha, ha, triste, dist Raimondin, tu ensuys bien la
tresfaulce lignée dont tu es parti; mais ce ne te peut valoir. Et adonc
prent l’estrier qui pendoit à l’arson de sa selle, lequel avoit trois
pointes bien asserées, chascune de sept poux de long, et au tourner,
aprez son coup que Olivier cuida faire, il ferist sur le bassinet, qui
fut moult dur et fort trempé, et le compassist. L’une des pointes coula
mal, et entrecouppa le bassinet et la visière. Et aussi le coup qui
descendit de grant ramenée avec la force du bras de quoy il fut feru,
l’ung des clous de la maisselle se rompist, et Raimondin tire fort à
luy, tellement que la visière demoura pendant d’ung costé, si que il eut
le visaige tout descouvert. Et de ce s’esbahist moult Olivier; et
neantmoins il traist l’espée et fait bien contenance de chevalier qui
petitement redoubtoit son ennemy. Et en ce parti se combatirent
fermement par grant espace, et se entredonnèrent moult de grans coups;
et en la fin Raimondin descendist à piet et prist sa lance qui gisoit
par terre, et vint le grant pas vers son ennemy mortel, lequel, au
mieulx qu’il pouvoit, se destournoit de luy, et le faisoit aller aprez
luy parmy le champ, car il avoit chevau si bien à main comme s’il fut à
son desir. Et par telle manière cuidoit lasser Raimondin que il le
faulsist arrester ou que la journée se passast; mais Raimondin s’advise,
et vint à son chevau qui estoit aval le champ, et prinst le destrier à
une main et à l’aultre main la lance, et s’en vint pas pour pas vers son
ennemy. Et quant Olivier le vist venir et apperçoit sa manière, si ne
sceut comment ne en quelle manière Raimondin le vouloit assaillir, et
point son chevau en sursault et cuide venir hurter Raimondin emmy le pis
comme il avoit fait aultresfois par avant; mais Raimondin lui jetta de
rechief l’estrier par grant hayr, et atainct le chevau au front de si
grant force que le gauffrain d’acier fut effondré dedans la teste du
chevau, qui, par la force du coup, convint aller à terre des jarrès de
derrière. Et adoncques Olivier luy laisse le frain et le point des
esporons, et au dresser que le chevau fist, Raimondin le va ferir de la
lance au costé, tellement que il le porta par terre de l’autre costé du
destrier, et demoura à Olivier bien demy piet du fer dedans; et fut la
lance dedans le corps, et avant qu’il se peut relever, Raimondin le
chargea si de coups qu’il ne se peut mouvoir, et luy erracha le bassinet
de la teste par force et luy mist le genoul sur son nombril et la main
senestre au col et le tint en telle detresse qu’il ne se povoit mouvoir.
En ceste partie presente tient Raimondin Olivier par longue espace de
temps, et quant il vit que il fut au dessus, il tira le coustel qui lui
pendoit au destre, et luy dist: Faulx triste, rends-toy ou tu es mort.
Par ma foy, dist Olivier, j’aime mieulx à mourir par la main d’un si
vaillant chevalier comme vous estes que d’aultre main. Adoncques
Raimondin prinst grant pitié de luy, et luy demanda, sur le péril de
l’ame de luy, se il sçavoit riens de la traïson que Josselin son père
avoit fait, et il respondit que non, et qu’il n’estoit mie encores né au
temps que le temps advint, et que combien que il pleut à Dieu que
fortune luy fut à present contraire, si tenoit-il encore son père pour
preudomme loyal et non coupable d’icelluy fait. Adonc quant Raimondin,
qui sçavoit bien le contraire, l’ouyt, si fut moult doulent, et le
batist tant aux temples du poing à tout le gantelet, qui le fist si
estourdi qu’il ne veoit ne oyoit, ne ne sçavoit chose que on luy fist.
Et adonc se leva Raimondin, et le prinst par les deux piés et le traina
jusques aux lices, et puys le bouta hors, et s’en tourna et vint devant
l’eschafault du roy, la visière levée, en luy disant: Sire, ay-je fait
mon devoir? car se j’ay plus riens à faire, je suys tout prestz de le
faire au regart de vostre court et ordonnance. Par foy, dist le roy,
sire chevalier, vous vous estes bien acquitté. Et adoncques commanda le
roy que Josselin et son filz fussent pendus; et ceulx à qui le roy le
commanda vont tantost et sans delay saisir Josselin, qui crioit au roy
piteusement mercys. Et adoncques le roy luy va dire que il congneut la
verité de la querelle, et par adventure il pourroit bien avoir grace.
Lors dist Josselin: Sire, le celler ne vault riens; prenez vous pitié de
moy s’il vous plaist. Certainement il fut en la forme que le chevalier
le proposa, et sachiez que Olivier mon filz n’estoit pas encores né. Par
ma foy, Josselin, dist le roy, cy a grant mauvaistié, et s’il n’eut
pleut à Dieu que vous en fussiez pugny en ce monde, il ne vous eut pas
tant laissé vivre; et quant est de ma part, vous ne fauldrez pas à la
pugnition. Adoncques dist tout hault à ceulx qui estoient ordonnez que
tantost le père et le filz fussent pendus. Et adoncques se traist avant
Raimondin, et dist au roy: Sire, je vous mercie tant comme je puys plus
au monde de vostre bonne justice et du droit que vous faictes en vostre
court; mais je vous prie par pitié, sire roy, par pitié et misericorde,
qu’il vous plaise à moy donner la vie d’Olivier; car veu la vaillance de
luy, et aussi consideré qu’il n’a coulpe en la traïson, ce seroit grand
dommaige de sa mort: car encores pourra il assés de bien faire; et quant
est du père, pour ce que je le voys vieil et foible, de ma part, sire
roy, se il vous plaist à luy faire grace, je vous en requiers de bon
cueur, pourtant que j’avoye mon heritaige et les prouffis et fruictz
qu’il a levé selon la mise de l’argent qu’il en pourra avoir eu, et que
ce fut distribué pour fonder une prieuré et renter les moynnes d’icelluy
prieuré, selon la quantité de l’argent, pour chanter à tousjours
perpetuellement pour l’ame du nepveu du roy. Adoncq dist le roy à ses
barons: Beaulx seigneurs, veez cy grant franchise de chevalier, qui prie
que je respite ses ennemis de mort; mais, par la foy que je doibz à
l’ame de mon père, Josselin ne son filz ne feront jamais traïson et ne
me chasseront homme nul de mon pays; et tantost les fist tous les deux
pendre, et rendist à Raimondin sa terre; et luy donna avecq ce toute la
terre de Josselin entièrement, dont Raimondin le mercia moult
humblement, et lui fist hommaige. Aprez commença la feste à estre moult
grande, et tint le roy grant et noble court à tout homme; et estoit
moult joyeux de ce qu’il avoit recouvré ung si noble homme en son pays;
mais pour neant s’en esjouissoit, car assez tost verra que Raimondin
n’avoit gaires de voulenté de demourer en Bretaigne, car moult luy tarde
de reveoir Melusine.
En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin fut moult festoié du
roy de Bretaigne, qui tint bien honnourable court pour l’amour de luy,
et firent les barons de Bretaigne moult grant joye de sa venue, et par
especial Alain son oncle et ses deux enfans, et ceulx de son lignage. Et
adonc vint Raimondin au roy et luy dist ainsi: Sire roy, je vous prie et
supplie qu’il vous plaise de vous accorder que je donne la baronnie de
Leon, qui fut à Henry mon père, à qui Dieu fasse mercys, à Henry mon
cousin; si aura la terre le nom de son droitturier seigneur, et vous le
nom de vostre homme, car il est de la droite lignée. Par foy, dist le
roy, sire, puys qu’il vous plaist, il nous plaist bien. Adonc appella le
roy Henry, car il l’amoit moult, et luy dist le roy: Henry, recepvez le
don de baronnie de Leon que vostre cousin vous donne, et m’en faictes
hommaige. Et il le fist et en mercia moult le roy et Raimondin. Et, ce
fait, appella Raimondin Alain son cousin et luy dist ainsi: Beau cousin,
je vous donne la terre que le roy m’a donnée, qui fut à Josselin du pont
de Leon, et en faictes au roy hommaige. Et il en mercia moult humblement
à genoulx, et en fist hommaige au roy, qui l’en receupt moult
joyeusement. Mais les barons du pays commencèrent adonc moult fort à
murmurer et disdrent: Par la foy, ce chevalier n’est mie venu en ce pays
pour nulle convoitise ne avarice, mais seullement il a mis sa vie en
tresgrande adventure pour conquerre son heritaige; quant si tost s’en
est deffait, il convient bien qu’il ait grandes richesses ailleurs.
Adoncques vint l’ancien chevalier à Raimondin, et, quand Raimondin le
vit, il luy dist qu’il se delivrast de ce que sa dame luy avoit
commandé; et luy respondist: Monseigneur, pour ce suis-je venu par
devers vous. Et adoncques presenta au roy, de par sa dame, une moult
riche couppe d’or où il avoit moult de riches pierres precieuses, et
donna aprez à tous les barons moult de riches joyaulx, dont chascun
s’esmerveilloit dont telles richesses venoient, et disoient tous que il
convenoit que Raimondin fut moult puissant et riche homme. Et lors moult
se refforcha la feste; et avoient Alain de Quemegnigant et ses deux fils
si tresgrant joye que nul ne le sçauroit bonnement exposer; mais encores
durant leur joye eut de l’aultre part dueil du lignage du pont de Leon,
qui n’oublièrent pas la mort de leur cousin, ainsi comme orrez cy aprez
racompter. Et de ce plus parler se taist l’istoire quant à present, et
ne parle plus de la feste, et commence à parler de Melusine, comment
elle se gouvernoit tant comme Raimondin fut en ce voyage.
L’istoire nous dist que entretant que Raimondin fut en Bretaigne,
Melusine fist bastir la ville de Lusignen et fonder le mur sur une roche
et ediffier fortes tours et drues machicollées à couvert dedans les
murailles pour deffendre à couvert tous les archiers, autant par dehors
comme par dedans, et parfonds trenchers, et bonnes brayes, bastir entre
le bourc et le chasteau une grosse tour de tuilles sarrazinoises à fort
ciment; et estoient les murs de la tour bien de XVI à XX piés d’espès,
et la fist faire si haulte que les guestes qui estoient dedens veoient
bien de tous costez qui venoit devers la ville ou le fort; et establist
trompes qui trompoient quant ilz veoient quelque apparoistre. Et sachiés
bien que tous les trenchiers d’entour le bourc furent curez là où il
estoit besoing, comment encores il est apparant. Et fist la dame nommer
celle tour la tour Trompée. Or retourne à parler l’istoire du roy et
Raimondin, et de la feste que chascun faisoit à Raimondin.
En ceste partie nous dist l’istoire que moult fut grande la feste à
Nantes, et moult honnoura le roy Raimondin, et y fist-on joustes
esquelles Raimondin se porta moult vaillamment; et y furent toutes les
plus gentilz dames du pays, et prisoient la contenance de Raimondin, et
moult bien disoient qu’il estoit digne de tenir ung grant pays; et moult
se esbahissoient de la grande richesse qu’ilz veoient entour Raimondin
de jour en jour. Mais qui que fist feste de Raimondin, le chastellain
d’Arval, qui fut nepveu de Josselin du Pont de Leon, faisoit tout le
contraire; car il envoya soudainement à tous ses parens et proesmes et à
tous les parens de Josselin, et leur faisoit assavoir comme la chose
estoit allée, et que ilz fussent à ung certain jour qu’il leur manda en
ung certain recept qu’il avoit en la forest de Guerende, si estoit à
luy. Et quant ceulx ouyrent les nouvelles, ilz furent moult doulens, et
se misrent bien ensamble environ deux cens hommes d’armes de toutes
pièces armez, et s’en vindrent tout secretement audit recept où le
chastellain les avoit mandez. Et adoncq le chastellain, le plus
secretement qu’il peut, s’en partist de la court sans prendre congié du
roy ne d’aultres barons, mais il laissa à la court trois de ses escuiers
pour sçavoir quel chemin Raimondin tiendroit, et qu’ilz l’anonçassent au
recept dessusdit; et ilz respondirent que cy feroient-ilz. Et atant se
partist le chatellain, et chevaucha tant qu’il vint au recept, où il
trouva ceulx de son lignage qu’il avoit mandé, et leur compta toute la
manière de l’adventure, et comment Josselin et son filz avoient esté
pendus, et que ilz avoient en pensée de faire ou de le venger de
Raimondin qui avoit fait pourchasser cest annoy, et à eulx à tousjours
fait si grant blasme et si grant honte, ou de le laisser en ce parti.
Adoncq respondit pour tout le lignage ung moult estourdi chevalier qui
fut filz du cousin germain Josselin: Chastellain, nous voulons que vous
sachiez que ainsi ne demourra pas: car nous tous d’ung accord et d’une
voulenté voulons mettre celluy à mort qui nous a fait celluy vitupère et
deshonneur. Par foy, adonc va dire le chastellain, or tiens-je bien
employé l’onneur que Josselin mon oncle vous a fait au temps passé, et
je vous metteray tantost en lieu où nous pourrons bien accomplir nostre
voulenté de celluy qui telle honte nous a fait; car, quelque costé qu’il
saille du pays de Bretaigne, il ne nous peut par voye eschapper, car
nous y avons bonnes espies qui le nous viendront noncer quant temps en
sera. Et ilz respondirent tous à une voix: Benoit soiez-vous, et
sachiés, quoy qu’il en doibve advenir, ceste entreprinse sera achevée,
et occirons le faulx chevalier qui ce dommaige et ceste honte nous a
fait. Si se taist l’istoire de plus en parler, et commence à parler du
roy et de Raimondin, et comment Raimondin s’en partist moult
honnourablement du roy et de toute sa baronnie, et s’en vint en la
forteresse qui fut à Henry de Leon son père, qu’il avoit ja donnée à
Henry son cousin.
L’istoire nous dist que la feste dura bien par quinze jours ou plus; le
roy des Bretons et sa baronnie firent à Raimondin tant d’onneur que je
ne le vous pourroie racompter. Et à tant me tairay d’en plus parler pour
abregier, car ce me seroit longue chose, et parleray de Raimondin, qui
prinst congié du roy et de ses barons, et mercya moult humblement le roy
de sa bonne justice qu’il luy avoit faicte en sa noble court, et s’en
partist moult honnourablement d’eulx tous. Et sachiés que le roy et
pluiseurs des barons furent moult doulens de sa departie; et ainsi s’en
partist Raimondin du roy, et avecq luy Alain son oncle et ses deux
enfants chevaliers et ceulx de son lignage, et vont moult fort
chevauchant vers Leon. Mais il est vray que l’ancien chevalier s’en
estoit jà parti devant et avoit fait tendre tentes et pavillons, et
toutes aultres choses ordonner comme mestier estoit. Et adoncques
Raimondin, son oncle et ses deux enfants, et les plus prouchains de son
lignage se logèrent au chasteau, et les aultres au bourc; et fut la
feste moult grande, et donna Raimondin à tous les barons qui là estoient
de moult riches dons. Mais le peuple du pays sceut que celluy qui estoit
filz de leur propre seigneur estoit venu, si en furent moult joyeulx, et
luy fisrent moult de beaulx presens, selon l’usaige du pays, comme de
vins, de bestiaulx, de poisson, de foin, d’avaine, et moult de aultres
choses; et estoient moult joyeux, puys que il ne plaisoit à Raimondin de
demourer ne de tenir la terre, qu’ilz estoient eschous en la dicte
lignée de leur seigneur, pour ce qu’ilz estoient hors de la subjection
de la lignée de Josselin. Adonc Raimondin les mercia moult gracieusement
de leurs presens, et leur pria et commanda qu’ilz fussent tous bons et
leaulx subjectz à Henry, à qui il avoit donné la terre. Et ilz luy
disdrent que si feroient-ilz. Et se taist l’istoire de plus parler en
avant d’eulx, et commence à parler des espies qui là estoient mesmes en
aiguet, dont l’ung se partist et s’en alla vers le recept où le
chastellain de d’Arval et le lignage de Josselin estoient tous prestz.
Et lors les deux aultres espies demourèrent pour sçavoir quel chemin
Raimondin tiendroit.
En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin se partist de ceulx de
son lignaige de Leon, et s’en vint à Quemegnigant, et là s’enforcha la
feste moult fort; et aprez la feste Raimondin voult là prendre congié de
tout son lignage; mais ilz misrent le plus grant remède qu’ilz peurent
affin qu’il demourast encores huict jours, et oultre sa voulenté; mais
non obstant il faisoit le plus bonnement leur plaisir qu’il pouvoit. Et
en ce temps pendant vint à Henry, le filz de son oncle Alain, ung homme
qui luy dist que, en trespassant par emprez le recept dessusdit où
estoit le chastellain d’Arval à bien deux cens hommes d’armes, il avoit
entendu par aulcuns des varlés d’icelluy chastellain que ilz actendoient
gens à qui ilz ne vouloient point de bien; mais il ne lui avoit pas
descouvert qui ilz aguestoient; et tous ces affaires compta-il à Henry.
Et quant Henry l’entendist il prinst tantost ung de ses escuiers et
l’envoya vers le lieu assavoir que c’estoit. Et celluy, qui fut moult
diligent, fist tant qu’il en congneut la plus grant partie et quelle
quantité ilz estoient, et tantost retourna à Henry, et lui compta ce
qu’il avoit trouvé, et qu’ilz estoient bien de cincq à six cens
combatans; et, ces nouvelles ouyes par Henry, il deffendist au messagier
moult expressement qu’il n’en parlast à personne, et tantost appella son
frère Alain et aulcuns aultres des plus notables de son lignage, et leur
compta tout cest affaire. Par foy, disdrent-ilz, nous ne sçavons que
penser que ilz tendent à faire sinon que ilz se voulsissent venger de
Raimondin nostre cousin, ou nous mouvoir guerre sur ceste querelle; et
toutesfois il est bon d’y pourveoir de remède, et mandons tous nos amis
et nous tenons secretement ensamble, et verrons quelle fin ilz feront,
affin que, se ilz venoient vers nous ne sur nous, que ilz ne nous
trouvent à descouvert, et aussi se Raimondin se part, qu’il ne soit pas
surprins d’eulx; et se ilz ont entention de luy mal faire, ce n’est que
de luy oster la vie. Par foy, disdrent les aultres, c’est verité. Or,
delivrons-nous de faire nostre mandement si brief et si celleement que
on ne le sache que le mains que nous pourrons; et ainsi le firent-ilz,
et eurent dedens le second jour jusques à quatre cens hommes d’armes,
que de leur lignage, que de leurs aliez, avecques eulx, et les firent
loger en ung bois où moult peu de gens le sceurent. Or advint que
Raimondin ne voult plus demourer, et prinst congié de Alain son oncle,
qui demoura à Quemegnigant moult doulent de sa departie; et ses deux
enfans le convoièrent à bien grant foison de leur lignage; et comment
qu’il fut ilz ne le voulurent oncques laisser aller, et faisoient
tousjours leurs gens traire arrière sur le costé, et chevauchèrent tant
qu’ils approuchèrent à une lieue prez de la foretsz où le recept du
chastellain estoit, qui, par ses espies, sceut leur venue et le dist à
ses parens en ceste manière: Or verra-on qui oncques ama Josselin ne
Olivier son filz; il le devra bien monstrer ici pour venger leur mort;
car icy povons à ce coup mettre à mort tout le lignage d’icelluy, et lui
avec, qui nous a fait telle honte et aux nostres. Et ceulx luy
respondirent que jà piet n’en eschappera qu’ilz ne soient tous mors;
mais ainsi comme le proverbe dict, tel cuide venger sa honte qui
l’acroit, car ainsi fut-il du chastellain et de ses parens. Et ce temps
pendant vint le chevalier ancien à Raimondin, et luy dist en ceste
manière: Sire, il vous est bien mestier que vous chevauchez par ceste
forest tout armé, vous et vos gens, par ordonnance: car le lignage de
Josselin que vous avez destruict ne vous aime pas; si pourroient à vous
et vostre compaignie porter dommaige se ilz vous trouvoient desgarnis;
et le cueur me dit que nous les trouverons assez tost. Et jà estoient
armez Alain et Henry et tout son lignage, et avoient envoié tous leurs
gens devant en embuche au mains à demy lieue du recept. Donc, quant
Raimondin eut fait armer ses gens et eut mis le panon à vent, et veoit
que ceulx de son lignage estoient tous armez, si ne sceut que penser, et
aussi les aultres ne sceurent pas pour quoy Raimondin et ses gens
estoient armez; mais ilz luy disdrent tantost toute la verité, et
comment ilz avoient jà envoié devant quatre cens bassines pour le garder
de leurs ennemis. Par foy, dist Raimondin, courtoisie ne doibt pas estre
mise en oubli, ne elle ne sera mie, dieu avant, au temps advenir, se
vous avez le besoing de moy. Et en ce parti chevauchèrent tant qu’ilz
entrèrent en la forest; et faisoit moult beau veoir Raimondin chevaucher
devant, le baston au poing, mettant ses gens en ordonnance. Et à tant se
taist l’istoire de luy, et parle du chastellain et de ses parens, et
qu’ilz firent.