pans du pavillon furent joinctz, que Melusine parla à Raimondin en ceste
manière: Mon treschier seigneur et amy, je vous mercie du grant honneur
qui m’a aujourduy esté faict de vostre lignée et amis, et aussi de ce
que vous celez si bien ce que vous m’avez promis en nostre première
convenance. Et sachiés pour certain se vous le tenez tousjours aussi
bien que vous serez le plus puissant et le plus honnouré qui oncques fut
en vostre lignée; et se vous faictes le contraire, vous et vos heritiers
decherrez peu à peu de vostre estat et de la terre que vous tiendrez,
quant vous ferez la faulte, s’il est ainsi que vous la facés, ce que
Dieu ne vueille jà consentir, ne ne sera jamais tenue par nul de vos
heritiers ensamble. Et adoncques luy va respondre Raimondin: Ma
treschière dame, ne vous en doubtez mie, car ce ne m’aviendra jà, se
Dieu plaist. Et lors la dame lui respond en ceste manière: Mon treschier
amy, puys que ainsi est que je me suys mise si avant, il me convient
attendre la voulenté de Dieu, et moy confier en vostre promesse. Or,
vous gardez bien, mon treschier amy et compaignon, que vous ne me
faillez de ce convenant, car vous serez celluy qui plus y perdrez aprez
moy. Ha, ha, chière dame, dist Raimondin, de ce ne vous faut jà doubter,
car à ce jour me faille Dieu quant je vous fauldray de mon povoir de
convenant. Or, mon chier amy, dist la dame, laissons ester le parler,
car pour certain de ma part n’y aura point de faulte que vous ne soiez
le plus fortuné que oncques fut en vostre lignage, et en serez de tous
le plus puissant, se il ne tient à vous. Et adonc en ce parti laissèrent
aler de ceste matère, et pour ce nous dist l’istoire que en ceste nuyt
fut engendré d’entre eulx deulx le preux vaillant Urian, qui depuys fut
roy de Chippres, comme vous ouyrez bien cy aprez au long.
Comment le conte de Poeitiers et de Foretz et les barons et dames
prindrent congié de Raimondin et Melusine.
L’istoire nous dist en ceste partie que tant demourèrent ces deux amans
au lict que le soleil fut hault levé; et adoncques se leva Raimondin et
se vestit, et saillist hors du pavillon. Et desjà estoit le conte de
Poetiers et le conte de Forestz et les aultres barons qui attendoient
Raimondin, et l’emmenèrent tous ensamble en la chappelle, et là ouyrent
la messe moult devotement, et puys vindrent en la prarie, et là de
rechief commença la feste qui fut moult grande. Or vous en laisserons à
parler, et dirons en avant de la contesse et des autres grans dames qui
atournèrent Melusine et la menèrent moult richement appareillée en la
chappelle; et là ouyrent la messe, et fut l’offrande grande et riche; et
aprez ce que le service divin fut fait, se retrairent au pavillon. Que
vous feroie ores long compte, la feste fut grande et noble, et dura par
l’espace de quinze jours entiers, et donna Melusine de moult grans dons
et joyaulx aux dames et damoiselles, aux chevaliers et escuiers; et
aprez la feste prindrent congié le conte et la contesse et toute la
baronnie, pour eulx en aler. Et lors convoia Melusine la contesse et sa
fille jusques oultre la villette de Colombiers; et au departement donna
Melusine à la contesse ung si riche fermail d’or que ce fut sans nombre,
et à sa fille ung chappeau de perles à saphiers, gros rubis, diamans, et
aultres pierres precieuses; et tous ceulx qui veoient le fermail et le
chappeau s’esmerveilloient de la beaulté, bonté et valleur d’iceulx. Et
sachiez que Melusine donna tant aux grans et aux petis, que nul ne fut
en la feste qui ne se louast des grans dons que Melusine leur donna, et
s’esmerveilloient tous dont tant de biens povoient venir; et disoient
trestous que Raimondin estoit moult grandement, puissamment et
vaillamment marié. Et aprez toutes ces choses, Melusine prinst congié
honnourablement du conte et de la contesse et de toute la baronnie, et
s’en retourna en son pavillon en moult noble et belle compaignie; et
Raimondin convoia tousjours le conte, et en chevauchant leur chemin le
conte luy dist en ceste manière: Beau cousin, dictes moy, se faire se
peut bonnement, de quel lignage est vostre femme; combien que quant le
chevalier vint à nous de par elle pour nous logier, il nous mercia de
l’onneur que nous vous venions faire, de par ma damoiselle Melusine
d’Albanie, et je le vous demande aussi pour ce que nous en sçaurions
voulentiers la verité, car à tant que nous povons appercevoir de son
estat et maintieng, il convient qu’elle soit saillie de moult noble et
puissant lieu; et la cause qui nous meut de le voulentiers sçavoir est
pour ce que nous n’aions point mespris de luy faire l’onneur qui lui
appartient. Par ma foy, monseigneur, dist le conte de Foretz, tout ainsi
estoit ma voulenté.
L’istoire nous dist que adonc Raimondin fut moult couroucé au cuer quant
il ouyt la requeste que le conte de Poeitiers, son seigneur, luy
faisoit, et pareillement le conte de Foretz, son frère; car il amoit,
doubtoit et prisoit sa dame tant qu’il haioit toutes choses qu’il
pensoit qui luy deussent desplaire; non pourtant il luy respondit moult
froidement: Par ma foy, monseigneur, et vous mon frère, plaise vous
sçavoir que par raison naturelle à qui que je cellasse mon secret, à
vous deux je ne le debveroie pas celler, voire se c’estoit chose que je
le peusse dire, et aussi que je le sceusse; et pour ce je vous
responderay à ce que vous m’avez demandé selon ce que je puys sçavoir.
Sachiés que je ne demandé ne enquis oncques tant que vous m’avez demandé
et jà enquesté; mais tant vous en sçay bien dire qu’elle est fille de
roy puissant et hault terrien; et par l’estat, gouvernement et maintieng
que vous avez veu en elle, vous povez bien assez appercepvoir qu’elle
n’est ne a esté nourie en mendicité ne en rudesse, mais en superfluité
d’onneur et largesse de tous biens; et vous requiers comme à
messeigneurs et amis que plus n’en enquerez, car aultre chose ne povez
vous sçavoir de moy; et telle qu’elle est elle me plaist bien, et en
suys trescontent, et congnois bien que c’est le sourion de tous mes
biens terriens présens et advenir, et aussi crois-je certainement que
c’est la voie première de tous mes biens et le saulvement de moy. Adonc,
respondist le conte de Poeitiers, par ma foy, beau cousin, de ma part je
ne vous en pense plus à enquester, car comme vous avez saigement mis en
termes de haultes honneurs, richesses et maintieng de ma cousine, vostre
femme, nous devons de nous mesmes concepvoir qu’elle est de noble
extraction, et de trespuissant et hault lieu. Par ma foy, monseigneur,
dist le conte de Foretz, vous dictes vray; quant est de ma part je ne
l’en pense jamais à enquester, jà soit ce qu’il est mon frère, car je
l’en tien tresbien asseuré selon mon advis. Las! depuys il luy faillit
de convenant, dont Raimondin emperdist la dame, et le conte de Forestz
emprist depuys, pour ce, mort par Geuffroy au grant dent, dont on vous
parlera cy après plus à plain en l’istoire, mais quant pour cause de
briefveté. Raimondin prist congié du conte et de son frère et des
barons, et s’en retourna à la fontaine de Soif; et aussi le conte de
Forestz prist congié du conte de Poetiers, de sa mère, de sa seur, et de
tous les barons moult honnourablement, et s’en alla en sa conté et les
mercia moult de l’onneur qu’ilz lui avoient fait aux nopces de Raimondin
son frère. Et pourtant le conte de Poeitiers, sa mère et sa seur, et
ceux de son hostel retournèrent à Poetiers, et chascun des aultres
barons s’en alla en sa contrée. Mais il n’y eut celluy qui ne pensast
aux merveilles et richesses qu’ilz avoient veu aux nopces, et aux
trenchis et au ruissel qui si souldainement leur estoit apparu estre
fait; et disoient bien tous ceulx d’un commun d’illec environ, que
d’aultres plus grans merveilles y adviendroient et apparroient. Et à
tant se taist l’istoire à parler d’eulx et commence à parler de
Raimondin et de sa dame comme ilz furent aprez la departie de la feste.
L’istoire nous racompte que quant Raimondin fut retourné devers la dame,
qu’il trouva la feste encore plus grande que devant, et y avoit plus de
nobles gens qu’il y eut devant. Toutes lesquelles gens lui vont dire à
haulte voix: Monseigneur, vous soiez le bien venu comme celluy à qui
nous sommes et à qui nous voulons obéir; et ce disdrent aussi bien les
dames que les seigneurs; et adoncques Raimondin leur respondit: grans
mercis de l’onneur que vous me offrez. Et à tant est venue Melusine qui
moult honnourablement le bienveigna et le traist à part, et luy recorda
mot à mot toutes les parolles qui avoient esté entre le conte et luy, et
entre luy et le conte de Forest; et luy dist la dame: Raimondin, tant
que vous tiendrez ceste voie tous les biens vous habonderont; beau amy,
je donneray demain congié à la plus grant partie de nos gens qui cy sont
venus à nostre feste; car il nous fauldra ordonner aultre chose, Dieu
devant, que vous ferez bien prouchainement; et Raimondin respondist
ainsi: dame, comme il vous plaira. Et quant vint le lendemain au matin,
Melusine departist ses gens, et en y eut grant quantité qui s’en
allèrent, et ceulx qui luy pleurent demourèrent. Et à tant se taist
l’istoire à parler des choses dessusdictes, et commence à traicter et à
parler comment la dame commença à fonder la fortresse de Lusignen, de
quoy j’ay dessus parlé.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant la feste fut departie de
ses gens, que tantost aprez elle fist venir grant foison d’ouvriers et
de pionniers, et fist tantost trencher et desracinier les grans arbres,
et fist faire la roche toute nette par dessus, et le parfont trenchis,
ainsi qu’elle avoit fait ordonner par avant, et ainsi que le cuir du
cerf avoit environné; et puys fist venir grant foison de massons et
tailleurs de pierre, et aprez fist commencer sur la vive roche nette et
bastir le fondament tel et si fort que c’estoit merveilles à veoir; et
faisoient les ouvriers dessusdis tant d’ouvraige et si soudainement, que
tous ceulx qui par là passoient en estoient tous esbahis; et les paioit
merveilleusement tous les samedis sans nulle faute, tellement qu’elle
leur donnoit ung denier de reste, et trouvoient pain, vin et char, et
toutes aultres choses qui leur faisoient besoing, à grant habondance. Et
est vray que personne ne sçavoit dont ces ouvriers estoient. Et sachiez
que en brief temps fut la fortresse faicte, non pas une tant seullement,
mais deux fortes places avant que on puisse venir ne aller au donjon; et
sont toutes les trois places environnées de fortes tours machicollées et
les voulées des tours tournées et aguies, et les murs haultz et bien
carnelez; et en y a à trois pares de brayes bien haultes et puissans; et
y a pluiseurs tours ès dictes braies, et poternes fortes à merveilles,
et au lez, vers le hault bois au dessus de la prarie, est la roche si
haulte et si droite qu’en elle nulle creature pourroit habiter. Et avec
tout ce il y a fortes braies entaillées de mesmes la roche. Or est vray
que la fortresse est grande et forte à merveilles. Et sachiez que le
conte de Poetiers et tous les barons et mesmes les gens du pays furent
tous esbahis comment si grant ouvraige povoit ainsi estre fait et en si
peu de temps; et adonc la dame se logea dedens la fortresse, et
Raimondin fist crier une grande feste qui fut moult noble; et y furent
le conte de Poetiers, sa mère, sa seur, les barons du pays, le conte de
Forestz, et pluiseurs aultres nobles du pays et de pluiseurs nations; et
aussi y furent tant de dames et damoiselles qu’il devoit bien souffire
pour la journée. Et à la feste fut bien jousté et bien dancé, et
menèrent moult joyeuse vie, et moult amoureusement furent assamblez. Et
quant Melusine vit son bon point, si a dit aux deux contes et aux barons
moult humblement en ceste manière: Mes beaulx et bons seigneurs, nous
vous remercions de la haulte honneur que vous nous avez faicte, et la
cause pour quoy nous vous avons prié de y venir je vous la declareray à
present.
Seigneurs, dist la dame, je vous ay icy assamblez pour avoir vostre
conseil comment ceste fortresse sera appellée, pour quoy il soit memoire
à jamais comment elle a esté fondée adventureusement. Par ma foy, dist
le conte de Poetiers, belle niepce, et nous vous disons tant en général
et voulons que vous mesmes luy donnez le nom qu’elle aura; car il n’y a
pas en tous nous assemblez autant de saigesse qu’il y a en vous
seullement; et sachiez que nul de nous ne se meslera de ce faire; vous
en avez tant fait que d’avoir achevé si tresbelle place que ceste est
devant vous. Chier sire, dist Melusine, vous avez tout à pensement gardé
ceste response pour moy rigoler; mais quoy qu’il en soit, je vous
requiers que m’en vueillez dire vostre entention. Par ma foy, dist le
conte, ma niepce, nul de nous ne s’en meslera jà par dessus vous, car,
par raison puys que vous en avez tant fait que d’avoir achevé si
tresbelle place que ceste est quant à present la plus belle et la plus
forte que j’ai point en nul lieu veue, vous mesmes, sans aultre, lui
devez donner le nom à vostre gré. Ha, ha, monseigneur, dist Melusine,
puys qu’il n’en peut aultrement estre, et que je voy qu’il est à vostre
plaisir que je luy mette son propre nom, or doncques, puys qu’il vous
plaist, elle a nom Lusignen. Par ma foy, dist le conte, ce nom lui
affiert bien pour deux causes: car tout premierement vous estes nommée
Melusine d’Albanie, en langaige gregoys vault autant à dire comme chose
qui ne fault; et Melusine vault autant à dire comme chose de merveilles,
ou merveilleuse chose; et aussi ceste place est fondée merveilleusement,
car je ne crois mie autrement que jamais, tant que elle sera, que on y
trouve tous temps aucunes choses merveilleuses. Adonc respondirent tous
d’ung assentiment en ceste manière: Monseigneur, on ne luy pourroit
donner nom qui luy mieulx advenit selon l’estre du lieu, et aussi selon
l’interpretation que vous avez faicte du nom propre. Et en ceste propre
oppinion et parolle furent tous d’ung accord, et fut le nom si publié en
peu de temps, qu’il fut sceu par tout le pays; et fut ainsi nommé et a
tousjours esté jusques à maintenant, et jusques au jour du jugement ne
perdera jà son nom. Et assez tost prindrent tous congié, et leur donna
Melusine et Raimondin assez de riches dons; et ainsi se departist la
feste tresamoureusement, et du surplus se deporte de parler d’eulx, et
retourne à parler de Melusine et Raimondin, comme depuys ilz se
gouvernèrent et tressaigement, puissamment et honnourablement.
Aprez ce que la feste fut departie, Melusine, qui moult estoit
ensaincte, porta son fruit jusques au terme de l’enfanter; et quant vint
le temps, au plaisir de Dieu elle se delivra d’ung enfant masle qui fut
en tous estas bien formé, excepté qu’il eut le visaige court et large à
travers, et si avoit ung œil rouge et l’aultre pers. Il fut baptisé, et
eut nom Urian. Et sachiez qu’il avoit les plus grans oreilles qui
oncques furent veues à enfant; et quant il fut parcreu, elles estoient
aussi grandes comme les mamilles d’ung van. Adoncques Melusine appella
Raimondin, et luy dist en ceste maniere: Mon tresdoulx compaignon et
amy, je ne vueil pas que tu laisse perdre l’eritage qui te appartient,
et qui de fait te est advenu par la mort de tes predecesseurs qui sont
mors en Bretaigne: car Guerende et Penicense doibvent estre à vous et à
vostre frère, et toutes celles places et marches de pays. Allez-y, et
sommez le roy des Bretons comme il vous reçoipve en droit, et luy dictes
que vostre père avoit occis son nepveu en gardant sa vie, et pour la
doubte dudit roy qu’il n’avoit oncques mais osé se tenir au pays, mais
s’en estoit estrangé. Et se il ne vous veult recepvoir ne tenir en
droit, ne vous en esbahissez jà pour ce, car aprez il sera tout joyeulx
quant il le vous pourra faire. Adonc respondit Raimondin: il n’est chose
que vous me commandez que je ne face à mon povoir car je vois bien et
considère que toutes vos œuvres ne tendent que à honneur et à bien. Amy,
dist la dame, c’est bien raison, puis que vous fiez du tout en moy, que
je vous tienne verité. Il est vray que vostre père, de par ses
antecesseurs, doibt avoir moult grans choses en Bretaigne, lesquelles
choses vous seront declarées quant vous serez au pays. Or doncques vous
vous en irez d’icy tout droit à un beau fort que on appelle
Quemegnigant, et y trouverez ung ancien chevalier qui fut frère de
vostre père, et l’appelloit-on Alain, et vostre père eut nom Henry de
Leon; lequel fut en sa jeunesse moult aspre homme et de chaude colle. Et
sachiez qu’il ne doubtoit ne craignoit chose que personne entreprist
contre luy, car il estoit moult plain du feu de jeunesse et de hardiesse
qu’il ne vouloit homme doubter ne crémir en regardant honneur. Si
advint, pour ce qu’il estoit si abille, le roy des Bretons l’aima moult
et le fist son senechal; et est vray que ce roy avoit ung nepveu, lequel
avoit, par l’introduction d’aulcuns, envie sur Henry vostre père, et
grand indignation, car ilz luy firent accroire que le roy son oncle
faisoit son heritier de Henry vostre père, et disdrent au nepveu du roy
en ceste manière: Ha, ha, droit heritier de Bretaigne, boute et
gallesse, or estes-vous bien rué jus et debouté de la noble contrée de
Bretaigne; certes, se vous la vous laissez oster par lacheté de vostre
cueur, tout le monde vous echervira et dira: Voiez là le fol qui par sa
faintise de cueur s’est laissé dechasser de si noble pays et region
comme le royaulme de Bretaigne. Et quant il entendist les mots d’iceulx
envieux, il respondist: Et comment, dist-il, qui est celluy qui me
pourroit faire tort? Sans ce que Dieu me voulsist nuire, il n’y a homme
au monde que je craigne qui m’en puisse debouter dehors: car je sçay
bien de verité que monseigneur le roy mon oncle n’a talent de faire ne
d’avoir aultre heritier que moy. Par ma foy, va dire l’ung d’eulx, vous
estes mal informé de ceste besongne, car vostre oncle a fait son
heritier de Henry de Leon, et en sont les lettres passées. Quand le
damoiseau, qui estoit filz de la seur au roy des Bretons, oyt ces motz,
il fut trop doulent, et leur respondist ainsi: Sachiez de certain que se
je sçavoie que ces parolles fussent veritables, que je y metteroie bien
remède si hastivement que jamais il ne tiendroit terre ne possession.
Adonc luy respondist ung chevalier nommé Josselin du Pont: Par ma foy,
dist-il, il est ainsi. Et pour ce que nous ne vouldrions avoir aultre
que vous en Bretaigne aprez le trespas du roy, pourtant vous en
advisons-nous; car ceste chose a fait le roy vostre oncle tout
secretement, affin que ne le puissiez savoir; et sachiez que nous qui cy
sommes y fusmes presens avecques pluiseurs aultres. Or demandez à mes
compaignons se je dis vray. Et il leur demanda; et ilz luy disdrent
d’une commune voulenté à haulte voix: Et en verité, monseigneur, il vous
a dit la pure verité. Or verra-on que vous en ferez.
Par foy, dist le jouvencel, beaulx seigneurs, cy a trop grand mesprison,
et plus de la part de mon oncle que de la part de Henri de Leon; combien
qu’il en sera tresbien paié. Allez-vous en à vostre affaire; car sachez
que j’en feray grant diligence, telle qu’il ne me ostera pas mon
heritaige. Et ilz prennent congié, et s’en vont tous joyeux; car ilz
avoient si grant envie sur Henry vostre père, pour ce que le roy
l’amoit, croyoit et usoit en pluiseurs choses de son conseil; car il ne
leur chailloit à quelle perte il deut tourner, mais que ilz le peussent
faire destruire. Et sachiez que lendemain au matin le nepveu du roy
s’arma et agueta vostre père en ung petit bois, qui ne pensoit riens de
tout ce, car ainsi comme vostre père s’en alloit à son esbatement
dessoubz Leon, le nepveu du roy lui escria à mort disant: Faulx triste,
me veulx-tu tollir mon heritage? et, en ce disant, traist l’espée et
cuida férir vostre père d’estoc parmy le corps; mais il tressaillit, et
au passer que le nepveu du roy fist, vostre père luy osta l’espée de la
main; et va traire ung petit coustel agu dont de rechief il le cuida
férir; et vostre père despassa et luy donna du pommeau de l’espée qu’il
luy avoit tollue si grant coup en la temple, à ce que la coeffe de fer
qu’il avoit affoullée n’estoit pas si forte que on pourroit bien dire,
qu’il le rua contre terre tout mort; mais quant il advisa et congneut
que c’estoit, il en fut moult doulent et s’en vint à l’ostel et prinst
toute sa finance, et vint en la conté que on appelle maintenant Foretz,
et trouva moult grand aide et confort en une dame qu’il trouva, de
laquelle je me tais de plus en avant parler quant à présent, et aprez sa
departie d’elle, qui si bien luy aida à son premier gouvernement, à
faire les fortresse et fonder les villes et habitations, et peupler le
pays, il prinst à mariage la seur de celluy qui pour lors gouvernoit la
conté de Poetou, et d’elle eut plusieurs enfans desquieulx vous estes
l’ung.
Amy, dist Melusine, or vous ay devisé comment vostre père se partist
dont il estoit, et laissa tous les heritaiges vacans qui doibvent estre
vostres, lesquelles je ne vous prise pas en les laissant perdre; et
sachiez bien que encores vit Josselin du Pont de Leon, et a ung filz qui
gouverne à présent toute la terre de Leon, qui doit estre vostre. Or
doncques, vous vous en irez devers vostre oncle Alain de Quemegnigant,
et vous ferez congnoistre à luy, et il vous croira assez bien de tout ce
que vous luy direz. Et sachiez qu’il a deux vaillans, riches et saiges
filz chevaliers qui sont vos cousins germains, lesquieux le roy des
Bretons aime moult; et par l’ung de ces deux bons frères, appelez
Josselin du pont de Leon par devant le roy, et luy mettez sus de faict
comment il fist la traïson de quoy le nepveu du roy vint courir sus à
votre père; et sachiés qu’il a un filz appelé Olivier du Pont de Leon,
qui vous en combatra; mais en assez brief temps vous le desconfirez, et
seront le père et le fils condemnez à estre pendus, et congnoistra le
père toute la traïson, et vous sera ajugé avoir vostre terre, et serez
mis en bonne, vraye et pacifique possession par les pers du pays. Or,
mon tresdoulx amy et compaignon, allez vous-en hardiement, et ne doubtez
ne craignez riens, car certainement Dieu vous aidera en tous vos
affaires qui seront vrayes et justes.
A ce mot Raimondin respondit: Ma dame, je feray mon devoir de achever
votre commandement. Adonc Raimondin prinst congié de Melusine, et s’en
partist à moult belle compaignie de chevaliers et escuiers, jusques bien
au nombre de deux cens gentilz hommes, et n’y allèrent pas si degarnis
que chascun n’eust la coste d’acier, le pan, la pièce, et les harnoys de
jambes; et les pages portoient les lances et les bassines; et tant vont
ensamble chevauchant qu’ilz vindrent en brute Bretaigne; et moult
s’esbahissoit le peuple que celles gens queraient en leurs pays; mais de
ce qu’ilz paioient bien et largement les asseuroit qu’ilz ne vouloient
et ne queroient que bien; car l’ancien chevalier, qui estoit de la
maisnée de Melusine, gouvernoit tout le fait de Raimondin. Et toutesfois
le roy de Bretaigne sceut que celles gens alloient armez en son pays, et
ne sçavoit que penser, car il ne se doubtoit de nulluy. Adoncques il
envoia tantost deux chevaliers de grant affaire devers Raimondin sçavoir
que il queroit en allant ainsi parmy son pays de Bretaigne tout armé, en
lui demandant s’il vouloit point de mal au roy ne à son pays; adonc
ceulx vindrent par devers ledit Raimondin et luy enquirent moult
sagement qu’il queroit, et que le roy de Bretaigne s’en esmerveilloit.
Adoncques respondist Raimondin humblement ainsi: Beaulx seigneurs, vous
direz au roy que je ne viens fors que pour bien, et pour avoir droit en
sa court de ce que je demanderay, selon la raison que le roy et son
conseil verront que je auray et qu’il leur semblera bien à faire; car
assez briefment je m’en iray par devers luy en sa court, et me
complainderay devant sa majesté selon le droit que j’ay. Par foy,
disdrent ceux, et vous soyez le tresbien venu, puisque vous y venez pour
icelle chose; et sachiez bien que le roy vous fera droit et raison; mais
dictes-nous, s’il vous plaist, où vous voulez aller d’icy. Par ma foy,
dit Raimondin, je vouldroie estre à Quemegnigant. Adonc, dist l’un
d’eulx, vous estes bien au chemin; il n’y a pas d’icy plus de cinc
lieues; et sachiés que vous y trouverez Alain de Leon, qui vous fera
tresbonne chière; et y trouverez aussi deux chevaliers qui sont
honnourables gens de bien et d’onneur; et tenez tout ce chemin, et vous
ne pourrez faillir; et nous allons à vostre congié. Beaulx seigneurs,
dist Raimondin, allez à la garde de Dieu qui vous conduise seurement, et
me veuillez treshumblement recommander au roy.