l’achetta.
Or dist l’istoire que quant Raimondin eut ouy la messe et fait sa
devotion, que il saillist hors du moustier neuf, et à l’issue de
l’abbaie, au delà du chasteau, il trouva ung homme qui portoit ung cuir
de cerf sur son col, qui luy vint à l’encontre et luy dist en ceste
maniere: Sire, acheterez-vous ce cuir de cerf que j’ay en mon sac, pour
faire bonnes cordes chasseresses pour vos veneurs? Par ma foy, dist
Raimondin, ouy, se te veulx; et que coustera-il, en ung mot, ainsi qu’il
est? Par ma foy, sire, vous en paierez cent soulbz se vous l’avez. Amy,
dist Raimondin, apportez le en mon hostel, et je vous paieray. Et il luy
respondist: Voulentiers. Adoncques il suyt Raimondin jusques à son
hostel et luy bailla le cuir, et il le paia. Et après manda Raymondin
ung sellier, et luy dist ainsi: Mon amy, il fault, se il vous plait, que
vous me taillez tout ce cuir le plus delié que vous pourrez, en forme
d’une courroie qui se entretiengne tant que vous le pourrez faire
courrir. Et ainsi le fist le sellier; et puys le mirent arrière au sac
ainsi taillé. Que feroye ores plus long prolongation? Il est vray que
ceulx qui commis estoient à luy faire la delivrance de son don se
departirent de Poetiers, et Raimondin avecques eulx; et tant
chevauchèrent ensamble qu’ilz vindrent sur la montaigne qui estoit au
dessus de Colombiers. Et lors ilz apperceurent sur la roche de la
fontaine de Soif que on y avoit fait grant trenchée et abbatis d’arbres
d’une part et d’aultres, dont ilz se prindrent moult fort à
esmerveiller: car oncques mais ilz n’avoient veu illec d’arbres
trenchez, ne nul temps aulcuns tronches. Adoncques Raimondin, qui bien
apperceut que la dame y avoit ouvré, se teut. Et quant ilz furent en la
prarie, ilz descendirent et jettèrent le cuir hors du sac.
Comment ceulx qui estoient commis vindrent delivrer le don à Raimondin.
Quant les livreurs visdrent le cuir taillé si delié, ilz en furent tous
esbahis, et disdrent à Raimondin qu’ilz ne sçavoient que faire; et sur
ce vindrent deux hommes vestus d’ung gros burel, qui disdrent en ceste
manière: Nous sommes icy envoiez pour vous aydier. Adoncques ilz
desvidèrent le cuir de la masse où l’avoit enroulé celluy qui l’avoit
taillé, et le portèrent au fons de la vallée, au plus prez du rocher
qu’ilz peurent; et là plantèrent ung pieu fort et gros, et y lièrent
l’ung des bous du cuir; et avoit l’ung d’eulx ung grant fais de pieus
que ilz fichèrent de lieu en lieu en environnant la roche, et ainsi que
ilz trouvèrent la tranche faicte; et les aultres le sievoient en
atachant le cuir au pieus, et par ceste manière ilz environnèrent la
montaigne; et quant ilz revindrent au premier pal, il y eut grant foison
de remanant de cuir, et pour l’acomplir et fournir le tirèrent contre
val la vallée, tellement qu’ilz parfournirent l’enchainte dudit cuir. Et
sachiés que selon ce que on dist au pays, et que la vraie histoire le
nous tesmoingne, que il sourdit ung ruisseau duquel pluiseurs molins
molurent et ont molu depuys. Adoncques ceulx qui livroient la place
furent moult esbahis tant du ruissel que ils veoient devant eulx
souldainement sourdre, comme la circuite du cerf comprenoit, car il
contenoit bien deux lieues de tour.
L’ystoire nous racompte que les livreurs, comme devant est dit, furent
moult esbahis quant ilz visrent le ruissel sourdre souldainement, et
courrir contre la vallée grans sourions d’eaue, et aussi se
esmerveilloient-ilz de la grant ençainte que le cuir du cerf comprenoit;
et neantmoins delivrent-ilz à Raimondin la terre à luy donnée selon le
texte de sa chartre. Et aussi tost qu’ilz l’eurent baillé, ilz ne
sceurent oncques que les deux hommes vestus de burel devindrent, qui au
devant estoient devant leurs yeulx. Lors se departirent tous ensamble
pour eulx en aller à Poetiers; et quant ilz vindrent là, ilz comptèrent
au conte et à sa mère ceste merveilleuse adventure. Et adonques dit la
dame en ceste maniere: Ne me croy jamais de chose que je die se
Raimondin n’a trouvé quelque adventure en la forest de Colombiers, car
celle forest est aulcunes foys moult plaine de moult merveilleuses
adventures. Et lors dist le conte: Par ma foy, ma dame, je croy que vous
dictes vray, et j’ay piecha oy dire que sur la fontaine qui est dessoubz
celluy rocher, on a veu advenir pluiseurs fois maintes merveilleuses
adventures; mais quant à luy, je prie à Dieu qu’il luy laisse jouir à
son honneur et à son preu. Amen, dist la dame. Ainsi qu’ilz parloient
Raimondin arriva, qui tantost se agenoilla devant le conte en le
remerciant de l’onneur et de la courtoisie qu’il luy avoit faicte. Par
ma foy, Raimondin, dist le conte, c’est peu de chose; mais se Dieu plait
je feray mieulx au temps advenir. Or, mon amy Raimondin, dist le conte,
que on m’a compté moult grant et merveilleuse adventure qui est advenue
à present en la place que on vous a delivré de par moy, laquelle je vous
ay donnée legièrement; si vous prie tresaffectueusement que vous me
vueillez dire la plaine vérité. Par ma foy, dist Raimondin, mon
treschier seigneur, se ceulx qui ont esté avecques moy ne vous en ont
compté fors que ce que ilz en ont veu, ilz ont bien faict; toutes fois
il est vray de la place que le cuir du cerf a circuy de rond environ de
deux lieues. Et quant est de ces deux hommes qui sont vestus de bureau,
lesquels ont aydé à le mesurer et circuier, et aussi du ruissel qui est
sours tout souldainement, c’est toute plaine verité, monseigneur. Par ma
foy, dist le conte, Raimondin, vecy grant merveille. En bonne foy,
Raimondin, ainsi comme il nous est advis, il faut que vous ayez trouvé
quelque adventure; je vous prie que vous nous le dictes aulcunement,
ainsi que vous le savez, pour nous en oster hors de merencolie? Mon
seigneur, dist Raimondin, je ne ay encore trouvé que bien et honneur;
mais, mon treschier seigneur, j’ay plus de plaisir de hanter en celluy
lieu quant à present, que je n’ay ailleurs, pour ce que est commune
renommée du lieu estre adventureux; et pour ce j’ay esperance que Dieu
m’envoiera quelque bonne adventure qui, par son plaisir, me sera
pourfitable et honnourable au corps et à l’ame. Et, mon treschier
seigneur, ne m’en enquerez plus, car certainement aultre chose, pour le
present, ne vous sçauroie bonnement que dire. Adoncques le conte, qui
moult l’aimoit, se teut à tant pour ce qu’il ne le vouloit point
couroucer; et ce fait Raimondin prinst congié du conte et de sa mère. Et
à tant me tairay quant à present de plus parler d’eulx, et diray comment
Raimondin retourna par devers sa dame où il sçavoit bien qu’il l’avoit
laissée.
Comment Raimondin prinst congié du conte et retourna vers sa dame.
En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin, qui moult estoit
enamouré de sa dame, se partit sur heure de Poetiers, tout seul, moult
hastivement, et chevaucha tant qu’il vint en la haute forest de
Colombiers, et descendit de dessus la montaigne au val, et vint à la
fontaigne où il trouva sa dame qui moult liement le receupt, et luy dist
en ceste manière: Mon amy, vous commencez moult bien à celler nos
secrez, et se vous perseverez à faire ainsi, il vous en viendra grant
bien, et tantost vous vous en apperceverez et le verrez. Adoncques va
Raimondin respondre en ceste manière: Ma dame, je suis tout prest de
acomplir à mon povoir tout vostre plaisir; par ma foy, Raimondin, dist
la dame, tant que vous m’aiez espousée, ne povez-vous plus sçavoir ne
veoir de nos secrez. Dame, dist Raimondin, je suis tout prest; non mie
encore, dist la dame, il fault que il soit aultrement, car il convient
que vous allez prier le conte, sa mère, et tous vos aultres amis, que
ilz vous viennent faire honneur à vos nopces, en ceste place, au jour de
lundi prouchainement venant, affin qu’ilz voient les noblesses que je
pense à faire pour vostre honneur acroistre; pourquoy ilz ne soient pas
plus en suspition que vous soiez petitement marié selon vous, et tout
leur povez bien dire seurement que vous prenez une fille de roy; mais
plus avant ne vous en descouvrez, mais bien vous en gardez si chier que
vous avez l’amour de moy. Dame, dist Raimondin, ne vous en doubtez. Amy,
dist la dame, n’aiez jà soing que pour grans gens que vous sachés
amener, que ilz ne soient trestous bien receups et bien logez, et qu’ilz
n’aient bien à vivre à grant foison pour eulx et pour leurs chevaux; et
allez tout seurement, mon amy, et ne vous doubtez de riens. Et à tant se
entre-accolèrent et baisèrent, et se partit Raimondin d’elle, et monta à
chevau. Et à tant se taist l’istoire d’en plus parler, et commence à
parler de Raimondin, qui va grant erre vers Poetiers.
Or nous dist l’istoire que tant erra Raimondin aprez qu’il fut parti de
sa dame, que il vint à Poetiers, où il trouva le conte et sa mère, et
grant foison des barons de Poetiers et du pays, qui moult fort le
bienveignèrent, et luy demandèrent dont il venoit; et il leur respondit
qu’il venoit de soy esbatre. Et quant ilz eurent grant pièce parlé d’une
chose et d’aultre, Raimondin vint devant le conte, et se agenoilla et
luy dist ainsi: Treschier seigneur, je vous supplie humblement, sur tous
les services que je vous pourray faire jamais, que il vous plaise à moy
faire tant d’onneur de venir le lundi prochain à mes espousailles à la
fontaine de Soif, et que il vous plaise de y amener vostre mère et toute
vostre baronnie pour nous honnourer et nous faire compaignie. Et quant
le conte l’entendit, il fut moult esbahi. Dieu, dist le conte, beau
cousin Raimondin, estes-vous jà si estrange de nous que vous vous mariez
sans ce que nous en aions riens sceu jusques à l’espouser? Pour certain
nous nous en donnons grant merveilles, car nous cuidons que se vous
eussiés voulenté de femme prendre, que nous fussions le premiers à qui
vous en deussiez avoir pris conseil. Adoncques Raimondin respondit: Mon
treschier seigneur, ne vous en vueille desplaire, car amours ont tant de
puissance qu’ilz font faire les choses ainsi que il leur plaist, et je
suys si avant allé en ce meschief que je ne puis reculer; et se je
pourroie ores endroit défaire, je ne le defferoie pas. Or, beau sire,
dist le conte, au mains dictes qui elle est et de quelle lignée. Par ma
foy, dist Raimondin, vous me demandez chose que je ne vous pourroie
respondre, car oncques en ma vie de ce je n’enquis riens. Par ma foy,
dist le conte, vecy grans merveilles; Raimondin se marie et ne scet
quelle femme il prent, ne de quel lignage. Monseigneur, dist Raimondin,
puys qu’il me souffist, il vous doit bien souffire, car je ne prens pas
femme pour vous ennoisier, mais pour moy; si en porteray le dueil ou la
joye, lequel Dieu plaira. Par ma foy, dist le conte, vous dictes bien.
Quant est de moy, je ne vueil mie avoir la noise, se elle y est; combien
puys qu’il est ainsi, je prie Dieu devotement qu’il vous envoie paix et
bonne adventure ensamble; et tresvoulentiers nous irons aux nopces, et y
menerons madame et pluiseurs aultres dames et damoiselles, et nostre
baronnie. Raimondin respondist: Monseigneur, tresgrans mercis, car je
croy que quant vous viendrez là et vous verrez la dame, qu’elle vous
plaira bien. Et à tant laissèrent le parler de ceste chose, et parlèrent
d’une chose et d’aultre tant qu’il fut temps de sopper. Et nonobstant
ce, tousjours le conte pensoit à Raimondin et à sa dame, et disoit que
c’estoit quelque fortune qu’il avoit trouvé à la fontaine de Soif.
En ceste manière pensa le conte longuement, et tant que le maistre
d’ostel luy venist dire: Monseigneur, il est tout prest quant il vous
plaira. Par foy, dist le conte, ce me plaist. Adonc ilz lavèrent et
furent assis, et furent bien servis; et aprez souper parlèrent de
pluiseurs matières, et puis s’en allèrent couchier. Lendemain au matin
le conte se leva et ouyt sa messe, et fist mander ses barons pour aler
avec luy aux nopces de Raimondin, et ilz vindrent delivrement. Et manda
ledit conte le conte de Forestz, qui estoit frère de Raimondin, car son
père estoit mort. Et demantiers la dame fist son appareil en la prarie
de dessoubz la fontaigne de Soif, qui fut si grant et si noble, que à
dire voir riens n’y failloit de quelque chose qui appartenist à honneur
pour celle besongne, et fut ores pour ung roy recepvoir à tout son
estat, et vous en parleray plus à plain. Le dimence vint, chascun se
appareilla pour venir aux nopces; la nuyt passa et le jour vint. Adonc
le conte se mist en chemin et avecq luy sa mère, sa seur et sa baronnie
à noble compaignie. Et adonc le conte enquiert Raimondin de l’estat de
sa femme; mais il ne luy en voulsist riens dire, dont le conte estoit
moult doulent, et tant vont ensamble parlant qu’ilz montèrent la
montaigne et qu’ilz virent les grans tranchées qui faictes avoient esté
soudainement, et virent la fontaigne qui y sourdit habondamment. Adonc
chascun s’esmerveilla comment celle chose povoit estre ainsi faicte si
soudainement. Et aprez vont regarder contre val la prarie, et voient
tant de pavillons si treshaultz, si grans et si chiers, et de si nobles
et merveilleuses fasson, que chascun s’esmerveilloit; et par especial
quant ilz voient si grant foison de nobles gens allans et venans pour
les affaires de la feste, les ungs les aultres conseillans, aval la
prarie; car là veissiés dames, damoiselles, chevaliers et escuiers de
nobles atours; là veissiez courir chevaux et palefrois à grant
multitude, et contre val les estres à grant foison de cuisines fumans,
où on faisoit grans et merveilleux apparelz. Et si voyoient au dessus de
la fontaine la chappelle de Nostre-Dame, qui estoit belle, gracieuse et
bien ordonnée que oncques mès n’avoient veu si belle chappelle, ne si
noblement aournée. Si s’en vont esmerveillant en disant entre eulx: Je
ne sçay qu’il adviendra en aprez du surplus, mais vecy tresbeau
commencement, grant et apparant de grans noblesses et honneurs.
Comment le conte de Poetiers vint aux nopces de Raimondin acompaigné de
noble baronnie.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant le conte et ses gens
furent descendus de la montaigne, adonc ung chevalier ancien, noblement
aourné et çainct d’une noble çaincture et riche et à pierres precieuses
et perles, monté sur un hault palefroy liart, noblement acompaigné
jusques au nombre de .xii. hommes d’onneur noblement aournez, s’en vint
joieusement vers la route du conte. Et en la première route trouva le
conte de Forestz et Raimondin son frère noblement acompaignez; et sitost
que le chevalier ancien apperceut Raimondin, que il congneut bien entre
les aultres, il alla saluer honnourablement, et aprez le conte de
Forestz son frère et toute leur compaignie. Et à brief parler icelluy
ancien chevalier et ceulx de sa compaignie les receuprent joyeusement,
disant ledit chevalier soy adressant envers ledit Raimondin:
Monseigneur, faictes-moy mener vers le conte de Poetiers, s’il vous
plait, car je veulx parler à luy; et ainsi le fist-il faire. Et quant
l’ancien chevalier vint devant le conte, il le salua doulcement, et le
conte luy va dire: Vous soiez le tresbien trouvé. Or me dictes ce pour
quoy vous me demandez; lors le chevalier dist au conte ainsi: Sire,
madamoiselle Melusine d’Albanie se recommande à vous tant qu’elle peut,
et vous mercie du grant et hault honneur que vous faictes à Raimondin
vostre cousin, et à elle, quant il vous plait de vostre grace de leur
venir faire compaignie à leurs espousailles. Par foy, dist le conte,
sire chevalier, en ce cas povez-vous dire à vostre damoiselle que cy n’a
nul de merciement besoing, pour ce que je suys entenu de faire honneur à
mon cousin. Sire, dist le chevalier, vous dictes vostre courtoisie, mais
nostre damoiselle est saige pour sçavoir ce que on doibt faire, et,
sire, elle m’a envoié à vous, et mes compaignons. Sire chevalier, dist
le conte, il me plaist bien; mais sachiés que je ne cuidoie mie trouver
logée damoiselle cy prez de moy de si hault affaire, qui eut tant de si
nobles gens avecques elle. Ha, sire, dist le chevalier, quant il plaira
à madamoiselle elle en aura bien plus, car il ne luy convient que
demander. Et ainsi parlans les ungs aux aultres, ilz arrivèrent au
pavillon et fut le conte logié au plus riche logis qu’il eut oncques
mais veu. Et aprez fut chascun logié selon son estat, et disoient que en
leurs propres hostelz ilz ne fussent point mieulx logez. Leurs chevaux
furent logez ès grans tentes, et liez si à leur aise qu’il n’y eut
varlet qui ne s’en loast, et s’esmerveillèrent tous dont tant de biens
et de richesses povoient si habundamment venir.
Comment Raimondin et Melusine furent espousez.
En aprez vint la contesse, la mère au conte, et Blanche sa fille, et
adoncques Melusine, qui fut moult saige, envoia au devant d’elle
l’ancien chevalier qui avoit tenu compaignie au conte, et aussi avec
celluy ancien chevalier s’en allèrent pluiseurs dames et damoiselles de
hault et noble estat, qui moult bienveignèrent et honnourèrent la
contesse et sa fille, et les menèrent logier en ung moult noble pavillon
de drap batu en or, perles et pierres précieuses. Si richement, à brief
parler, furent logez que tous s’esmerveilloient de la grant richesse et
du grant atour qu’elles visdrent au pavillon, et là furent-elles receues
à moultz grans et melodieux sons de divers instrumens, moult
honnourablement à toute sa compaignie, et furent tresbien logiés. Et
quant la contesse fut ung peu reposée et habillée, et les seigneurs,
dames et damoiselles qui estoient en sa compaignie, elles allèrent en la
chambre de l’espousée, qui estoit sur toutes les aultres chambres la
plus noble sans comparaison, et si estoit tant belle et si tresnoblement
aournée que chascun disoit que oncques si belle ilz n’avoient veu jour
de leur vie, ne si noblement aournée. Et se commencèrent tous à
esmerveiller de sa beaulté et de la grant richesse de son abillement. Et
adoncques la comtesse en soy-mesme considerant l’estat, dist que en tout
le monde elle ne cuidoie mie que on peut trouver royne ne emperresse qui
peut finer autant d’avoir que les joyaulx qu’elle avoit sur elle
valoient. Que ferois-je ores long plait? Le conte de Poetiers et ung des
plus haultz barons, c’est assavoir le conte de Foretz, adressèrent et
mirent à point l’espousée, et la menèrent moult doulcement à ladicte
chappelle, qui estoit tant noblement aournée que nul ne sçauroit priser
la richesse tant des parements qui là estoient le plus estrangement
ouvrez et si richement de fin or et de brodure de perles, que on n’avoit
oncques mais veu nul temps les pareilz, comme d’ymaiges et de croix, de
crucifis d’or et d’argent, et si avoit de livres tant nobles que on ne
pourroit plus au monde souhaidier. Et là fut ung evesque qui les
espousa.
Comment à disner ilz furent moult honnourablement servis.
Et aprez le service divin ilz se reposèrent; et fut le disner en ung
moult grant pavillon qui estoit moult riche et de noble atour, tout emmy
la prarie, et furent servis de tant de metz si grandement, et de si bons
vins estranges et aultres, et d’ipocras, si largement que chascun s’en
esbahissoit dont tant de biens povoient venir, et les servoit-on si
appertement en vaisseaulx d’or et d’argent que chascun s’esmerveilloit,
et quant ung mès estoit osté, l’aultre estoit prest si tost que chascun
s’esmerveilloit comment les serviteurs estoient de ce faire si diligens.
Comment aprez disner les chevaliers et escuiers joustèrent.
Aprez ce qu’ilz eurent disné et que les tables furent ostées et graces
dictes, que on eut servi d’espices, pluiseurs s’en allèrent armer et
montèrent à chevau; et lors l’espousée et pluiseurs aultres dames furent
montées sur eschafaulz moult richement parez de draps d’or, et estoient
les aultres dames sur pluiseurs aultres eschafaulz. A tant commencèrent
moult fort les joustes, et jousta moult bien le conte de Poetiers et le
conte de Forestz; si firent les Poetevins. Mais le chevalier de
l’espousée faisoit merveilles de bouter chevaux et chevaliers par terre.
A tant est venu Raimondin sur un destrier liart qui moult noblement fut
aourné, de blanc tout couvert, et lui avoit envoié la dame; et du
premier poindre qu’il fist à son chevau, il abbatist le conte de Forestz
son frère, et fist tant qu’il n’y eut chevalier d’ung costé ne d’aultre
qui ne le redoubtast. Adonc le conte de Poetiers s’esmerveilla moult qui
le chevalier estoit, et joingt le sal au pis et s’en vient vers luy
lance baissée; mais Raimondin qui bien le congneut s’en tourna d’aultre
part, et assiet sur ung chevalier de Poetou et le fiert si roidement en
la partie de l’escu qu’il le porta par terre luy et son chevau; et à
brief parler tant fist Raimondin en celle journée que chascun disoit que
le chevalier aux blanches armes avoit tresfort jousté. La nuyt approucha
et la jouste se departist, dont retournèrent les dames et s’empartirent
avecques l’espousée, et s’en allèrent en leurs pavillons, et se
reposèrent ung peu; et ne demoura gaires qu’il fut temps de soupper.
Adonc se assamblèrent en la grant tente, et lavèrent et s’assirent à
table, et furent moult richement servis, et aprez soupper furent les
tables levées et graces dictes. Ce fait, les dames allèrent à leurs
retrais et ostèrent leurs grandes robes, et vestirent plus cours habis,
et firent feste moult belle; et furent les honneurs moult grans, et tant
que tous ceulx qui là estoient venus avecq le conte s’esmerveilloient du
grant luminaire, des grans honneurs et des grans richesses que ils
visdrent là. Et quant il fut temps, ilz menèrent l’espousée coucher
moult honnourablement en ung tresmerveilleusement riche pavillon qui fut
pour ce nouvellement tendu, et la livrèrent le conte de Poetiers et le
conte de Forestz aux dames. Et lors la comtesse de Poetiers et les
aultres grandes dames vindrent, qui menèrent l’espousée dedens, et
l’administrèrent et instruirent en tout ce qu’elle devoit faire, combien
qu’elle estoit assez pourveue de ce; mais non obstant ce, elle les
mercioit moult humblement de ce qu’elles luy montroient pour son bien et
garder son honneur; et quant elle fut couchée, elles attendirent autour
du lict en devisant pluiseurs choses tant que Raimondin venist, qui
estoit encores demouré avec le conte et son frère, et le mercioit de ce
qu’il avoit le premier combatu. Par ma foy, dist le conte de Poetiers,
beau cousin de Forestz, vous avez piecha ouy dire que aulcunes foys
l’amour des dames donne paine et travail aux amoureux et la mort aux
chevaux. Monseigneur, dist le conte de Forestz, Raimondin mon frère le
m’a huy monstré que c’est vérité. Et Raimondin, qui fut ung peu honteux,
va respondre en ceste manière: Beaulx seigneurs, frappez du plat, et ne
me donnez jà tant de los, car je ne suys mie celluy que vous pensez,
puys que vous me congnoissez pour celluy aux blanches armes; se ne
suys-je pas; je vouldroie bien que Dieu m’eut donné la grace de faire si
bien. Et à ces parolles vint ung chevalier que les dames envoièrent, qui
leur dist: Beaulx seigneurs, ne rigolez pas trop fort, car sachiés bien
qu’il a aultre chose à penser. Par ma foy, dist le conte de Poetiers, je
croy que vous dictes vray. Et de rechief va dire le chevalier: Mes
seigneurs, amenez Raimondin, car les dames le demandent pour ce que sa
partie est toute preste, et de ce commencèrent tous à rire, et disdrent
que il ne luy en failloit jà de tesmoing, car c’estoit chose bien
croiable.
Comment l’evesque beneist le lict où Raimondin et Melusine estoient
couchiés.
A ces parolles admenèrent Raimondin au pavillon, et fut assez tost
couché; et lors vint l’evesque qui les avoit espousé, lequel beneist le
lict, et aprez chascun prist congié, et furent les courtines tirées. Et
à tant se taist l’istoire sans plus avant parler de la matère, et
commence à parler des aultres qui s’en allèrent les ungz coucher, et les
autres dansser et esbattre tant qu’il leur pleut. Et aprez vous parlera
l’istoire de Raimondin et de la dame comment ilz se gouvernèrent, et les
parolles qu’ilz se disoient au lict quant ilz furent couchiés ensamble.