Comment Raimondin vint à la fontaigne, où il trouva Melusine

accompaignée de deux dames.

L’istoire dist que tant porta le chevau Raimondin, ainsi pensif et plein

d’ennuy du meschief qui luy estoit advenu, qu’il ne sçavoit où il

estoit, ne où il alloit, ne en nulle manière il ne conduisoit son

chevau, mais alloit à son plaisir, sans ce que il luy tirast point les

brides; et Raimondin ne veoit ne entendoit. Et en ce point passa par

devant la fontaine où les dames estoient, sans ce qu’il les veist, et de

paour que le chevau eut quant il vit la dame, il eut effroy et emporta

Raimondin grant erre. Adoncques elle qui estoit la plus grande dame des

aultres dist en ceste maniere: Par foy, celluy qui passe par là samble

estre ung moult gentil homme, et toutesfois il ne le monstre pas; mais

il monstre qu’il ait de gentil homme rudesse, quant il passe devant

dames ainsi sans les saluer; et tout ce disoit par courtoisie, affin que

les aultres ne apperceussent ce à quoy elle tendoit; car elle sçavoit

bien comment il y estoit, comme vous orrez dire en l’istoire cy aprez.

Et adonques elle va dire aux aultres: Je le vois faire parler, car il me

semble qu’il dorme. Lors se partist elle des aultres, et s’en vint à

Raimondin et prist le frain du chevau et l’arresta en disant en ceste

maniere: Par ma foy, sire vassal, il vous vient de grant orgueil ou

rudesse de ainsi passer par devant dames sans les saluer, combien que

orgueil et rudesse peuvent bien estre ensamble en vous. Et à tant se

tint la dame, et il ne l’ouyt ne entendit, et ne luy sonnoit mot: et

elle, comme moult couroucée, luy dist aultres foys: Et comment, sire

musart, estes-vous si despiteux que vous ne daigneriés respondre à moy?

et encores il ne luy respondist mot. Par ma foy, dist-elle en soy mesmes

ainsi, je croy que ce jeune homme dort sur son chevau, ou il est sourt

ou muet; mais je croy que je le feray bien parler se il parla oncques.

Adoncques elle prist par la main, et tira moult fort en disant en ceste

manière: Sire vassal, dormez vous? Lors Raimondin fremist aussi comme

ung qui s’esveille en sursault, et mist la main à l’espée comme celluy

qui cuidoit fermement que les gens du conte son oncle, qu’il avoit

laissé mort en la forest, luy venissent sus; et adoncques la dame

apperceut qu’il estoit en tel estat, et sceut bien qu’il ne l’avoit

point encores apperceue, et luy va dire tout en riant: Sire vassal, à

qui voulez commencer la bataille? Vos ennemis ne sont pas cy. Et

sachiés, beau sire, que je suys de vostre partie. Et quant Raimondin

l’oyt, si la regarda, et apperceut la grant beaulté qui estoit en elle,

et s’en donna grant merveille; car il luy sembla que oncques mès si

belle n’eut veue. Adoncques Raimondin sauta de dessus son chevau, et

s’encline reveramment en disant: Ma treschière dame, pardonnez moy mon

ignorance et vilonnie que j’ay fait envers vous, car certes j’ay trop

mespris, et je ne vous avois ouye ne veue quant vous me tirates par la

main; et sachiés que je pensoie moult fort à ung mien affaire qui moult

me touche au cuer; et je prie à Dieu devotement que il me doinct grace

et puissance de moy amender en vous, et de saillir hors de ceste peine à

mon honneur. Par ma foy, dist la dame, c’est tresbien dit; car à toutes

choses commencer on doibt toujours appeller le nom de Dieu en son aide,

et je vous crois bien que vous ne m’avez ouye ne entendue. Mais, beau

sire, où allez-vous à ceste heure? Dictes le moy, se le povez bonnement

descouvrir, et se ne sçavez le chemin, je vous aideray bien à le tenir,

car il n’y a voie ne sentier que je ne sache bien, et de ce vous fiez en

moy hardiement. Par ma foy, dist Raimondin, dame, grans mercis de vostre

courtoisie; et sachiés, ma treschière dame, puys qu’il fault que je vous

le die, j’ay perdu mon grant chemin par la plus grande partie du jour

jusques à maintenant; et encores ne scay-je où je suys. Adoncques elle

vit qu’il se celloit fort d’elle, si luy dist la dame: Par Dieu, beaul

amy Raimondin, riens ne vous fault celler, car je sçay bien comme il

vous va. Adoncques quant Raimondin ouyt qu’elle le nommoit par son

propre nom, il fut si esbahi, qu’il ne sceut que respondre; et elle, qui

moult bien apperceut qu’il estoit honteux de ce qu’elle sçavoit tant de

son secret, luy dist en ceste manière: Par Dieu, Raimondin, je suys

celle, aprez Dieu, qui mieulx te puys conseillier et advancer en ceste

mortelle vie; et toutes tes malefices et adversitez fault revertir en

bien; riens ne te le vault celler, car je sçay bien que tu as occis ton

seigneur tant de mesprison comme de cas vouluntaire, combien que pour

celle heure tu ne le cuidoies pas faire; et je sçay bien toutes les

parolles qu’il te dist par art d’astronomie, dont en son vivant il

estoit bien garny. Quant Raimondin ouyt ce, il fut plus esbahi que

devant, et luy dist: Treschière dame, vous me dictes la verité, mais je

m’esmerveille comment vous le povez si certainement sçavoir, et qui vous

l’a sitost annuncé. Et elle luy respondist en telle manière: Ne t’en

esbahi point, car je sçay la plaine verité de ton fait, et ne cuides

point que ce soit fantosme ou œuvre diabolique de moy et mes parolles,

car je te certiffie, Raimondin, que je suys de par Dieu, et crois comme

bon catholique doibt croire; et sachies que sans moy et mon conseil tu

ne peus venir à fin de ton fait; mais se tu veulz croire fermement

toutes les parolles que ton seigneur te dist, elles te seront moult

pourfitables à l’aide de Dieu; et je dis que je te feray le plus grant

seigneur qui fut oncques en ton lignage, et le plus grant terrien de

tous eulx. Quant Raimondin entendit la promesse, il lui souvint des

parolles de son seigneur qu’il luy avoit dictes, et considera en luy

mesmes les grans périlz où il estoit, exillé, mort et dechassé de son

pais, où il povoit estre cogneu; il advisa qu’il se metteroit en

l’adventure de croire la dame de ce qu’elle luy diroit; car il n’avoit à

passer que une fois le cruel pas de la mort. Si respondist moult

humblement en ceste manière: Ma treschière dame, je vous remercie de la

grand promesse que me offrez; car vueillez sçavoir que ce ne demourera

pas par moi à faire ne pour traveil que vous sachez adviser que je ne

face vostre plaisir, et tout ce que vous me commanderez, se c’est chose

possible à faire, et que crestien puisse ou doibve faire par honneur.

Par ma foy, dist la dame, Raimondin, c’est dit d’ung franc cœur; car je

vous diray ne conseilleray chose dont bien ne doibve advenir; mais

avant, dist elle, il fault tout premièrement que vous me promettés que

vous me prendrez tout principalement à femme, et ne faictes quelconques

doubte en moy que je ne soye de par Dieu. Et adoncques Raimondin va dire

et jurer en ceste manière: Dame, par ma foy, puys que vous me affermez

qu’il est ainsi, je feray à mon povoir tout ce que vous vouldrez et

commanderez, et de fait je vous prometz leaulment que ainsi le feray-je.

Or Raimondin, dist-elle, il fault que vous jurez aultre chose. Ma dame,

quoy plus? Je suys tout prestz, se c’est chose que doibve bonnement

faire. Oui, dist-elle, et ne vous peut tourner à prejudice, mais à tout

bien. Vous me promettez encore, Raimondin, sur tous les sacremens et

seremens que ung homme catholique de bonne foy peut faire et doibt

jurer, que jamais, tant que seray en vostre compaignie, le jour de

samedi vous ne metterez paine ne vous efforcerez en manière quelconques

de me veoir, ne de enquerir le lieu ou je seray. Et quant elle eut ce

dit à Raimondin, elle lui va dire en ceste manière: Par le peril de mon

ame, je vous jure que jamais en celluy jour ne feray chose qui soit en

vostre prejudice, ne qui y puisse estre, mais en tout honneur, et ne

feray ne penseray chose fors en quelque manière je pourray mieulx

acroistre en valleur vous et vostre lignée. Et Raimondin luy va dire en

ceste manière: Ainsi le feray-je, au plaisir de Dieu.

Or, dist la dame, je vous diray comment je vous feray, et ne faictes

doubte de chose qui soit, mais allez tout droit à Poetiers, et quant

vous y serez, vous trouverez jà pluiseurs qui sont venus de la chasse

qui vous demanderont nouvelles du conte vostre oncle. Vous direz en

ceste manière: Comment, n’est-il pas revenu? et ilz vous diront que non.

Et vous leur direz que vous ne le veistes oncques puys que la chasse

commença à estre forte, et que lors vous le perdites en la forest de

Colombiers, comme pluiseurs firent; et vous esbahissez moult fort comme

feront les autres. Et assez tost aprez viendront les veneurs et aultres

de ses gens qui apporteront le corps tout mort en une litière; et sera

advis que la plaie est faicte de la dent du sanglier, et diront tous que

le sanglier l’a tué; et encores diront-ilz que le conte aura tué le

sanglier et le luy metteront sus, et le tendront à grant vaillance

pluiseurs. Ainsi la douleur commencera moult grant. Le conte Bertrand,

son filz, et Blanche, sa fille, et tous les aultres de sa famille, grans

et petits, feront ensamble grant dueil, et vous le ferez avec eulx, et

vestirez la robe noire comme les autres. Aprez tout ce que noblement

sera fait, et le terme assigné que les barons devront faire hommaige au

jeune conte, et quant ces choses seront ainsi faictes et ordonnées, vous

retournerez icy à moy parler le jour de devant que les hommaiges se

devront faire, et vous me trouverez en ceste propre place. Et ad ce se

departirent, qui proprement n’est pas departement. Tenez, mon redoubté

amy, pour nous amours ensamble commencer, je vous donne ces deux verges

ensamble, desquelles les pierres ont grandes vertus: l’une a que celluy

à qui elle sera donnée par amours ne pourra mourir par nul coup d’armes

tant qu’il l’aura sur luy; l’autre est qu’elle luy donnera victoire

contre ses malveillans, se il se habandonne soit en plaidoirie ou

meslée; et tant vous en allez seurement, mon amy. Et lors prist congié

de la dame en l’acolant moult doulcement, et la baisa moult

honnourablement, comme celle en qui il se confioit du tout: car il

estoit desjà si surprins de s’amour que tant qu’elle lui disoit, il

affermoit estre verité; et il avoit raison, si comme vous orrez cy aprez

en l’istoire.

Comment Raimondin, par le conseil de la dame, alla à Poetiers.

Raymondin monta à chevau, et de fait la dame le mist au droit du chemin

de Poetiers; et se departist de la dame, et au departir Raimondin fut

moult doulent: car il aimoit jà tant sa compaignie que bien eut

tousjours voulu estre avec elle, pour ce que si bon conseil luy avoit

donné de sa subtilité. Adoncques en pensant commença moult fort à

chevauchier vers Poetiers, et la dame se retourne vers la fontaine où

les aultres dames estoient et l’atendoient. Et icy l’istoire d’en parler

s’en deporte.

Or dist l’istoire que Raimondin chevaucha tant qu’il fut à Poetiers, où

il trouva pluiseurs qui estoient retournez de la chasse, les aucuns dès

le soir, et les aultres dès le matin, qui luy demandèrent: Où est

monseigneur? Comme, dist Ramondin, n’est-il pas venu? et ilz

respondirent que non. Et il leur dit: Je ne le vis oncques puys que la

forte chasse commença et le sanglier se commença à eslargier des chiens.

Et ainsi qu’ilz parloient de cette matère entre eulx ensamble,

commencèrent à venir les gens de la chasse, les ungz aprez les aultres,

en demandant nouvelle du conte; chascun disoit comme Raimondin. Et

disoient aulcuns que oncques n’avoient veu si oultrageuse chasse, ne si

merveilleux asne de sanglier estrange qui estoit passé hors de ses

repaires. Adoncq chascun s’esmerveilloit de ce que le conte demouroit

tant, et vindrent atendre à la porte pour sçavoir se il venoit, et

furent grant temps en l’atendant, et venoient tousjours gens qui

disoient comme les aultres, et que ilz estoient toute la nuyt esgarez

parmy la forest sans sçavoir congnoissance ne voie. Adoncques ils

s’esmerveillèrent moult grandement, et la contesse, qui estoit en la

salle de Poetiers; mais tantost furent mieulx couroucez, ainsi que vous

oyrez cy aprez.

Comment le conte fut apporté mort à Poetiers.

L’ystoire nous racompte que tant attendirent à la porte ceulx qui

estoient avec Raimondin, qu’ilz visdrent approucher ung grant troupeau

de gens, et eulx approuchans ilz entendirent moult de piteuses voix qui

griefvement se lamentoient, dont ilz furent moult fort esmerveillez. Et

adoncques commencèrent pluiseurs à doubter qu’ilz n’eussent aucun

empeschement de leur seigneur, et tant attendirent que ceulx qui

apportoient leur seigneur se commencèrent moult fort à escrier et

plourer, disans en ceste manière: Plourez, plourez, vestez-vous tous de

noir: car ce filz de truye nous a tué nostre bon seigneur le conte

Aimery; et aprez le corps venoient deux veneurs qui apportoient le

sanglier moult grant à merveilles; et entrèrent en la cité moult grant

dueil faisans; et commencèrent moult piteusement à crier: Ha! ha!

mauldit soit celluy de Dieu que ceste chasse anoncha, et la commença; et

fut la douleur si grant que oncques homme ne vit greigneur; et en

faisant tel dueil s’en vindrent jusques au palays, et là fut le corps

descendu. Et pour ce que on ne doit pas maintenir dueil longuement je

m’en passe briefvement. Adoncques la contesse et ses enfans menèrent

merveilleusement grant dueil, et aussi firent les barons et les communes

du pays; et sachiés que Raimondin aussi, ainsi comme s’ensuyt.

Raymondin faisoit moult grant dueil plus que nul des autres, et se

repentoit de son meffait, que ce ne fut l’esperance du confort que il

prenoit de sa dame, il ne se fut peu tenir qu’il ne leur eut dit toute

son adventure, pour l’amour de la moult grant contrition que il avoit de

la mort de son seigneur. Or ne vous veulz-je pas longuement parler de

ceste matère. Tantost lors que ce fut fait moult noblement et richement

en l’eglise de Nostre Dame de Poetiers, selon la coustume du temps. Et

devez sçavoir que les bonnes gens du pays qui eurent perdu leur seigneur

furent moult doulens, et de chaude cole prindrent le sanglier et le

portèrent en la place devant l’eglise, et l’ardirent en ung feu, devant

l’eglise, que ilz firent de motes de terre. Or il est bien verité qu’il

n’est douleur, tant soit angoisseuse, qui ne se adoulcisse sur les trois

jours; et adoncques quant tout ce fut fait, les barons du pays vont

moult doulcement reconforter la dame et ses deux enfants à leur povoir;

et tant firent que la douleur assoulagèrent. Mais la douleur de

Raimondin croissoit tousjours de plus en plus, tant pour la cause qui le

contraignoit à se repentir du meffait, comme de la grant amour qu’il

avoit eue au conte son oncle; et tant fist le conseil que tous les

barons du pays furent mandez à ung certain jour pour faire leur hommaige

à leur gracieux seigneur, le filz dudit conte jadis, du relevage de

leurs terres et de leurs fiez. Et tantost que Raimondin le sceut, il

monta à son chevau, et tout seul saillit de Poetiers, et entra en la

forest pour venir tenir son convenant à sa dame.

Comment Raimondin retourna devers sa dame et vit une chappelle que

oncques mais n’avoit veue.

L’istoire nous dit que tant chevaucha Raimondin qu’il vint à Colombiers

et trespassa la villette, et se mist sur la montaigne et alla tant qu’il

apperceut la prarie qui est dessoubz la roche qui estoit audessus de la

fontaine de soif, et apperceut ung hostel fait de pierre, en manière

d’une chappelle; et sachiés que Raimondin y avoit esté pluiseurs fois,

mais oncques ne l’avoit veue; et quant il approucha plus prez, il

apperceut devant le lieu pluiseurs damoiselles, chevaliers et escuiers,

qui luy firent grant feste et le loèrent grandement, dont il

s’esmerveilla moult fort, car l’ung luy dist: Sire, descendez, et venez

par devers ma dame, qui vous attent en son pavillon. Par ma foy, dist

Raimondin, ce me plait. Tantost descendit et s’en alla avec eulx, qui le

conduirent vers la dame moult honnourablement. Et adonc la dame le

prinst par la main et l’amena dedens le pavillon, et se assirent

ensemble, main à main, sur une riche couche, et tous les aultres

demourèrent dehors. Adonc commença la dame à aresonner Raimondin, et lui

dist en ceste maniere: Mon amy, je sçay bien que vous avez bien tenu

tout ce que je vous avoie introduit; si en auray desoresmais plus grant

fiance en vous. Dame, dist Raimondin, j’ay trouvé si bon commencement en

vos parolles, que vous ne me sçaurez chose commander que corps humain

puisse ou doibve bonnement comprendre, que je ne vueille faire et

entreprendre à vostre plaisir. Raimondin, dist-elle, pour moy ne

entreprendrez-vous nulle chose de quoy vous ne venez à bon chief.

Adoncques vint ung chevalier qui se agenoilla devant elle et le honnoura

moult, et dist en adressant ses parolles à la dame: Ma dame, il est tout

prest quant il vous plaira. Et la dame lui respond et dist:

Couvrez-vous, sire. Et adoncques estoit tout prest et appareillé, si

lavèrent et s’assirent, Raimondin et la dame, à une moult riche table;

et aval le pavillon avoit grant foison des aultres tables dressées, où

avoit moult de honnourables gens assis. Et quant Raimondin vist cet

appareil, il fut moult esmerveillé, et demanda à sa dame dont tant de

peuple luy estoit venu; et ad ce la dame luy respondist rien; pour quoy

Raimondin luy va demander de rechief: Ma dame, dont vous viennent tant

de gens et de si belles damoiselles? Par ma foy, dist la dame,

Raimondin, mon amy, il n’est pas besoing que vous en donnez merveilles,

car ilz sont tous en vostre commandement, et appareillez de vous servir,

et moult d’aultres que maintenant vous ne voiés pas. A tant se taist

Raimondin, et lors on apporta les metz à si grant habondance que

c’estoit merveilles à regarder. Mais de ce ne vous vueil plus long plait

faire: car quant ilz eurent disné et les napes furent ostées, ilz

lavèrent les mains, et aprez les graces furent dictes et toutes choses

faictes. La dame prinst Raimondin par la main et le mena rasseoir sur la

couche, et à tant chascun se retraist là où il leur pleut à retraire, ou

que faire le devoient selon leur estat.

Lors dist la dame à Raimondin: Mon amy, à demain est le jour que les

barons de Poetiers doibvent faire hommaige au jeune conte Bertrand; et

sachiez, mon amy, que il vous y fault estre et faire ce que je vous

diray, s’il vous plaist. Or, entendez et retenez mes parolles. Vous

attendrez là tant que tous les barons auront fait leur hommaige; et lors

vous vous trairez avant, et demanderez au jeune conte ung don pour le

salaire et remuneration que oncques vous fistes à son père; et luy

dictes bien que vous ne luy demandez ne ville, ne chasteau, ne

fortresse, ne aultre chose que gaires luy couste. Et sçay bien que il le

vous accordera, car les barons luy conseilleront; et tantost qu’il vous

aura accordé vostre requeste, si luy demandez en ceste roche et à

l’environ autant de place que ung cuir de cerf peut comprendre et

enclore. Et il vous le donra si franchement que nul ne pourra mettre

aulcuns empeschemens pour raison et hommaige de fief, ne par charge de

rente ou aultre redevance quelconque. Et quant vous aura ce accordé, si

en prenez et faictes tant que vous en avez bonnes chartres et lettres

seelées du scel de la dicte conté et des seaulx des pers du pays. Et

quant vous aurez tout ce fait, le lendemain, en vous en venant, vous

trouverez ung homme portant en ung sac ung cuir de cerf conroié en

allant tout en une pièce moult gentement et sentivement. Et tantost

l’achettez tout ce que le vous fera, et puys faictes ce cuir taillier en

une couroie le plus deslié que on le pourra faire bonnement, et puys

vous faites delivrer vostre place que vous trouverez toute taillée et

ordonnée où il me plaira que vostre place se comporte; et au rapporter

les bous ensamble, se la couroie croist, faictes le remener contre val

la vallée, et illec souldra une fontaine, où naistra et courra ung

ruissel assez grant, que ung temps advenir aura bien besoing en cestuy

pays. Allez et faictes hardiement, mon amy, et ne faictes doubte de

riens, car toutes vos besongnes seront bonnes et bien faictes. Et vous

retournerez à moy icy le lendemain quant on vous aura delivré vostre

don, et en prenez les lettres et chartres. Et adoncques il respondist:

Ma dame, je feray à mon povoir tout vostre plaisir. Lors se

entrebaisèrent moult doulcement et prindrent congié l’un de l’aultre. Et

à tant se taist l’istoire de plus en parler, et commence à parler de

Raimondin, qui monta tantost à chevau, et s’en alla tirant à Poetiers le

plus tost qu’il peut oncques chevaucher.

Comment Raimondin, aprez que les barons eurent fait hommage au jeune

conte, luy demanda ung don, lequel luy accorda.

L’istoire nous dist que tant chevaucha Raimondin que il vint à Poetiers,

où il trouva de haultz barons grant foison et de contes qui là estoient

venus pour faire hommage au nouvel conte Bertrand, qui luy firent moult

grant honneur et louèrent moult grandement. Et le lendemain vindrent

tous ensamble à Saint-Hilaire de Poetiers, et là firent le service divin

moult richement et honnourablement; et à icelluy service fut le jeune

conte en estat de chanoyne comme leur abbé, et y feist son devoir comme

il appartenoit et estoit acoustumé. Adonc vindrent les barons qui luy

firent hommage; et aprez ces choses faictes se trahit Raimondin avant

humblement, et va dire: Entre vous, messeigneurs, nobles barons de la

conté de Poetiers, plaise vous entendre la requeste que je vueil faire à

monseigneur le conte, et se il vous semble qu’elle soit raisonnable,

qu’il vous plaise de luy prier qu’il me la vueille accorder. Et les

barons luy respondirent: Tresvoulentiers nous le ferons. Et à tant s’en

vindrent tous ensemble devant le comte. Et lors tout premierement

Raimondin commença à parler moult advisement, en suppliant et disant en

ceste manière: Treschier sire, je vous requiers humblement que en

remuneration de tous les services que je fis oncques à vostre père, dont

Dieu aye l’ame, qu’il vous plaise de vostre benigne grace à moy donner

ung don, lequel ne vous coustera gaires, car sachiés, sire, que je ne

vous vueil demander ville, chasteau, ne fortresse, ne nulle aultre chose

qui gaires vaille. Lors respondist le conte: Se il plaist à mes barons,

il me plaist bien. Et adoncques ilz luy disdrent en ceste manière: Sire,

puys que ce est chose de si petite value, vous ne luy devez pas refuser,

et il le vault bien et l’a bien desservi. Et le conte leur va dire: puys

qu’il vous plaist à le me conseiller, je le accorde, et demandez

hardiement. Sire, dist Raimondin, grans mercis; sire, je ne vous

requiers aultre don fors que vous me donnez au dessus de la fontaine de

Soif, ès rochers et aux haultz bois, où il me plaira à prendre, tant de

place que ung cuir de cerf se pourra extendre, et aprez la cloisture de

long de tous les esquarris. Par Dieu, dist le conte, je ne le vous doibs

pas refuser; je le vous donne, dist le conte, franchement, que vous ne

devrez, à moy ne à tous mes successeurs, foy ne hommaige, ne quelconque

redevance. Adonc Raimondin se agenoilla et le mercia de ce humblement,

et le requist de ce avoir bonnes lettres et chartres, lesquelles luy

furent joyeusement accordées et faictes le mieulx que on peut faire et

deviser; et furent seellées du grant seel du conte par la relation des

douze pers du pays, qui mirent et pendirent leurs seaulx en

congnoissance de affermer le don à estre raisonnable, avec ledit grant

sel du conte. Adonc se departirent de ladicte eglize de Saint-Hilaire de

Poetiers, et vindrent en la salle. Et là fut la feste grande, et y eut

moult de seigneurs qui moult noblement furent servis de pluiseurs

services et de pluiseurs metz en celluy jour; et y eut moult grant

melodie de son de menestriers et aultres sons de musique. Et donna ledit

conte au disner moult de riches dons. Mais il est vray que de tous ceulx

qui furent en celle feste on reputoit et disoit que entre les aultres

Raimondin estoit le plus gracieux, le plus bel, et de la meilleure

contenance, que nul des aultres qui y estoient. Et ainsi se passa la

feste jusques à la nuyt, que chascun s’en alla reposer. Et aprez

lendemain au matin se levèrent et allèrent ouyr la messe en l’abbaie de

Montiers, et là pria Dieu devotement Raimondin qu’il luy pleut aydier à

son besoing et à le achever au salut de son ame et au prouffit et salut

de son corps, et au prouffit et honneur de toutes les deux parties ce

qu’il avoit commencé et entrepris. En faisant ainsi sa requeste à Dieu,

il demoura en sa devotion au Montier jusques à l’eure de prime.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 2 / 29 段