L’istoire nous dit que quant le roy Elinas eut perdu Pressin

MELUSINE

PAR

JEHAN D’ARRAS

Nouvelle édition, conforme à celle de 1478

revue et corrigée

AVEC UNE PRÉFACE

PAR M. CH. BRUNET

Inspecteur général

Chef de bureau au Ministère de l’Intérieur

A PARIS

Chez P. Jannet, Libraire

MDCCCLIV

Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, r. S.-Honoré.

PRÉFACE.

Le roman de _Melusine_ est un des plus intéressants de l’époque

ancienne. Le style en est simple, souvent naïf, et, dans plusieurs

passages, il ne manque pas d’une certaine élévation. Les noces de

Raimondin présentent un tableau qui a de la majesté; les instructions

données par Mélusine à deux de ses enfants, Urian et Guion, au moment où

ils vont porter secours au roi de Chypre, assiégé par le soudan de

Damas, sont d’un esprit juste et droit. Les regrets de Geoffroy à la

Grant Dent, lorsqu’il a brûlé l’abbaye de Maillières, et fait périr son

frère Froimond avec les autres moines; ceux de Raimondin lors du départ

de Mélusine, sont rendus d’une manière touchante. L’on ne peut lire cet

ouvrage sans être attendri sur le sort de Mélusine, et l’on regrette

cette pauvre _serpente_, si malheureuse de quitter son mari, ses

enfants, les lieux où elle était aimée et honorée, et obligée de subir

sa pénitence jusqu’au jour du jugement.

La légende de Mélusine a été pendant bien longtemps très populaire en

France, et particulièrement dans le Poitou, contrée où, suivant la

_Vraye Chronique_, se sont passés les faits qui lui ont donné tant de

célébrité. Si l’histoire de Mélusine s’est un peu effacée de la mémoire

du peuple, du moins n’en est-il pas ainsi de son nom, car il est peu de

localités où l’on ne se serve encore de cette locution devenue

proverbiale: _Faire des cris de Mélusine_, ou de _Merlusine_.

Sans doute il en est de la légende de Mélusine comme de la plupart des

autres légendes: elle a un fond historique. Nous n’avons pas l’intention

d’examiner ici si Mélusine est bien Mélisende, veuve d’un roi de

Jérusalem, comme on peut l’inférer de l’_Histoire des Croisades_ de

Guillaume de Tyr, ou bien encore Eustache Chabot, dame de Vouvant et de

Mervant, femme de Geoffroy de Lusignan, ainsi que l’ont prétendu MM. de

Sainte-Hermine et Charles Arnaud, d’après le bénédictin dom Fonteneau.

C’est une question dont nous laissons la solution à de plus doctes que

nous. Notre seul but a été de donner une nouvelle édition de l’ouvrage

de Jean d’Arras.

La _Melusine_, réimprimée tant de fois, est devenue si rare qu’il est à

peu près impossible de s’en procurer un exemplaire d’une bonne édition,

et que les mauvaises éditions tronquées, imprimées à Troyes, chez la

veuve Oudot, se vendent des prix très élevés, et encore en

rencontre-t-on fort peu souvent.

Les diverses éditions du roman de _Melusine_ diffèrent notablement entre

elles. Nous avons dû rechercher le meilleur texte, et notre choix s’est

arrêté sur celui de l’édition «_imprimée par maistre Steinschaber, natif

de Suinfurt, en la noble cité de Genève, l’an de grâce 1478, au mois

d’aoust_», in-fol. gothique, avec des figures en bois.

Notre savant homonyme s’exprime ainsi sur cette édition, dans son

_Manuel du Libraire_: «Voici une édition fort précieuse, et la première,

sans doute, de ce célèbre roman. Elle a été précédemment attribuée à

Mathis Husz, imprimeur à Lyon vers 1480, d’après l’exemplaire de la

bibliothèque Royale, dans lequel il manque le feuillet où doit se

trouver la souscription ci-dessus, et qui fait partie de l’exemplaire

complet appartenant à la bibliothèque de Wolfenbuttel.»

Nous ajouterons que l’édition de 1478 contient le plus ancien texte

connu, et qu’elle renferme une partie des prouesses de Geoffroy à la

Grant Dent, qui ne se trouvent pas dans toutes les autres éditions.

On y trouve encore, quoique pour ainsi dire détachée du roman,

l’aventure du château de l’Epervier, gardé par Melior, seconde sœur de

Mélusine; mais l’auteur ne parle pas de la troisième sœur, Palestine,

condamnée par sa mère Pressine à rester enclose dans la montagne de

Guigo pour y garder le trésor du roi Elinas, son père, jusqu’à ce qu’un

chevalier de la lignée vienne la délivrer et gagner ce trésor, qui doit

aider à conquérir la terre de promission. Nous avons vainement cherché

cet épisode dans les diverses éditions et dans les manuscrits de

_Mélusine_ qu’il nous a été donné de consulter. Nous n’en avons trouvé

qu’une relation imparfaite dans les manuscrits 630, 98-6, et 2782,

supplément 53, fonds La Vallière (Bibliothèque de la rue de Richelieu),

qui contiennent le roman de _Mélusine_, mis en vers par un nommé

Coudrette.

D’après cette relation, un chevalier anglais fait des prodiges de valeur

pour conquérir le trésor, mais il succombe dans son entreprise parce

qu’il n’est pas de la lignée: Godefroy à la Grant Dent, qui apprend

cette aventure, veut entreprendre la conquête du trésor, mais, déjà âgé,

il tombe malade et meurt.

Le livre imprimé par Steinschaber est rempli de fautes typographiques:

nous avons tâché de les faire disparaître. Nous avons, en outre, ponctué

et accentué l’ouvrage, qui, sans cette addition, serait parfois

difficile à comprendre. Mais nous avons poussé le respect du texte

jusqu’à conserver l’orthographe de certains mots écrits de diverses

manières, bien que nous eussions pu, sans scrupule, considérer ces

orthographes différentes comme des erreurs de typographie.

Sauf les corrections que nous venons d’indiquer, la nouvelle édition est

la reproduction exacte du texte de celle de 1478.

MELUSINE

En toutes œuvres commencer on doibt tout premierement appeller le nom du

createur des creatures, qui est vray maistre de toutes choses faictes et

à faire qui doibvent aulcunement tendre à perfection de bien. Pour ce,

au commencement de ceste histoire presente, combien que je ne soye pas

digne de la requerir, supplie tresdevotement à sa haulte digne majesté

que ceste presente histoire me aide à achever et parfaire à sa gloire et

louange, et au plaisir de mon treshault puissant et doubté seigneur

Jehan, filz du roy de France, duc de Berry et d’Auvergne; laquelle

histoire j’ay commencé selon les vraies croniques que j’ay heues comme

de luy et du conte de Salebri en Angleterre, et pluiseurs autres livres

qu’ils ont cherchez pour ce faire; et pour ce que sa noble seur Marie,

fille de Jehan, roy de France, duchesse de Bar, avoit supplié à mon dit

seigneur d’avoir ladicte histoire; lequel, en faveur de ce, a tant fait

à son povoir qu’il a sceu au plus prez de la pure verité, et m’a

commandé de faire le traictié de l’istoire qui ci aprez s’ensuyt; et

moy, comme cuer diligent, de mon povre sens et povoir, en ay fait

veritablement au plus prez que j’ay peu. Si prie devotement à mon

createur que monseigneur le vueille prendre en gré, et aussi tous ceulx

qui l’orront lire, et que ils me vueillent pardonner se j’ay dit

aulcunes choses qu’ilz ne soient à leur bon gré. Et commençay ceste

histoire presente à mettre aprez le mercredi devant la saint Clement en

yver, l’an de grace mil trois cens quatre vingz et sept. Et aussi

supplie à tous qui la liront et orront lire que ils me pardonnent mes

faultes se aulcunes en y a, car certainement je l’ay traicté le plus

justement que j’ay peu, selon les croniques que je cuide certainement

estre vrayes.

Comment ce livre fut faict par le commandement de Jehan, filz du roy de

France, duc de Berry et d’Auvergne.

David le prophète dit que les jugemens et les pugnitions de Dieu sont

comme abimes sans fons et sans ripve; et n’est pas saige qui telles

choses cuide comprendre en son engin, et cuide que les merveilles qui

sont par l’universel monde sont les plus vraies, si, comme on dit des

choses que on appelle faées et comme est de pluiseurs aultres choses,

nous n’avons pas la cognoissance de toutes. Or adoncques la creature ne

se doibt pas traveiller par oultrageuse presumption, que le jugement de

Dieu vueille comprendre en son entendement, mais doibt-on, en pensant

soy esmerveiller de celuy, et en soy merveillant, considerer comment

elle puisse dignement et devotement louer et glorifier celuy qui

tellement juge et ordonne de telles choses à son plaisir et vouloir sans

contredit.

La creature de Dieu qui est raisonnable doibt moult songneusement

entendre, selon que dit Aristote, que les choses qu’il a fait çà bas et

crées, par la presence qu’elles ont en elles, certifient estre telles

qu’elles sont. Si comme dit saint Pol en l’epistre qu’il fist aux

Rommains en disant en ceste manière que les choses qu’il a faictes

seront sceues et veues par la creature du monde, c’est assavoir par les

hommes qui sçavent lire les livres, et adjoustent foy aux acteurs qui

ont esté devant nous, quant à congnoistre et sçavoir les pays, les

provinces et les estranges contrées, les diverses terres et royaulmes

visiter, ont trouvé de tant de diverses merveilles selon commune

estimation et si tresnoble, que l’umain entendement est contraint de

Dieu que ainsi qu’il est sans ripve ne sans fons. Et ainsi sont les

choses merveilleuses en tant de divers pays, selon les diverses natures

qui saulve leur jugement. Je cuide que oncques homme se Adam n’eut

parfaicte congnoissance des choses invisibles de Dieu; pour quoy me

pense de jour en jour prouffiter en science et en ouyr et veoir

pluiseurs choses que on ne croit estre veritables; lesquelles se elles

le sont en ces termes cy je vous metz en avant, pour les grans

merveilles qui sont contenues en ceste presente histoire, dont je vous

pense atraicter au plaisir de Dieu et au commandement de mondit

trespuissant et noble seigneur.

Laissons à present les acteurs en paix, et retournons veritablement à ce

que nous avons ouy dire et racompter à nos anciens, et que cestuy jour

nous avons ouy dire que du pais de Poetou on y a veu de fait, pour

coulourer nostre histoire à estre vraie comme nous le tenons, et de la

demonstrer et publier par les vraies croniques nous l’entendons. Nous

avons oy racompter à nos anciens que en pluiseurs parties sont apparus à

pluiseurs tresfamilierement pluiseurs manières de choses, lesquelles les

ungz appeloient luytons, les autres faées, et les aultres bonnes dames,

et vont de nuyt et entrent ès maisons sans huys rompre et ouvrir, et

ostent et emportent aulcunesfois les enfans des berceaux, et

aulcunesfois ilz leur destournent leur memoire, et aucunesfois ilz les

brulent au feu. Et quant ilz s’enpartent ilz les laissent aussi sains

comme devant; et aulcuns donnent grant heur en cestuy monde; et encore

dit iceluy Gervaise que aulcunes aultres fantaisies s’aparent de nuyt à

pluiseurs, en divers lieux, en guise de femme à face ridée, de basse et

petite stature, et font tantost les bessours de nuyt ès hostelz

liberalement, et ne faisoient aulcun mal. Et aussi dit que pour certain

il avoit en son temps ung ancien amy qui estoit viel homme qui

racomptoit pour verité qu’il avoit veu en son temps pluiseurs fois de

telles choses. Et dit encore ledit Gervaise que les dites faées se

mettoient en guise de tresbelles femmes, et en ont eu aulcunes fois

pluiseurs hommes aulcunes pensées, et ont prins à femmes moiennant

aulcunes convenances qu’ilz leur faisoient jurer; les ungz qu’ilz ne

verroient jamais l’ung l’aultre; que le samedi ilz ne les enquerroient

que elles seroient devenues en aulcunes manieres; les autres que se

elles avoient enfans, que leurs maris ne les verroient jamais en leurs

gessines. Tant qu’ilz leur tenoient leur convenance, ilz estoient en

audience et prosperité, et si tost qu’ilz deffailoient en celle

convenance, ilz decheoient de tout leur bonheur. Et ces choses advenues

d’avoir enfraint leurs convenances, les aultres se convertissoient en

serpens en pluiseurs jours. Et plus dit ledit Gervaise qu’il croit que

ce soit pour aulcuns meffais estre fais en la desplaisance de Dieu, pour

quoy il les pugnit si secretement et si merveilleusement, dont nul n’a

parfaictement congnoissance, fors luy tant seullement. Et pour ce

compte, il dit les secrez de Dieu abismes sans fons et sans ripve; car

nul parfaictement ne scet riens au regard de luy, combien que aulcune

fois de sa provision sont toutes choses sceues, non pas par ung seul,

mais par pluiseurs. Or voit-on souvent que quant l’omme n’aura issu de

sa contrée, non obstant qu’il ait veu de merveilleuses choses veritables

qui sont prez de ses contrées et regions, que pourtant jamais ne

vouldroit croire pour le dire ne ouyr se de fait ne le veoit; mais quant

de moy qui n’ay esté guaires loing ay veu des choses que pluiseurs ne

pourroient croire se ils ne le veoient. Avec ce dit ledit Gervaise et

met exemple d’ung chevalier nommé messire Rocher du chasteau Roussel, en

la province d’Acy, qui trouva d’aventure sur le serain une faée en une

prairie, et la vouloit avoir à femme; et de fait elle si consentit par

telle convenance que jamais il ne la verroit nue; et furent long temps

ensamble, et cressoit le chevalier de jour en jour en prosperité. Or

advint grant temps aprez que il vouloit veoir la dicte faée, et tant que

ladicte faée bouta sa teste dedens l’eaue, et devint serpent; et oncques

puys ne fut veue. Et depuis le chevalier de jour en jour peu à peu

commença à decliner de toutes ses prosperitéz et de toutes choses. Je ne

vous veulx plus faire de proverbes ne d’exemples; et ce que j’en ay fait

si est pour ce que je entens à traicter comme la noble fortresse de

Lusignen fut fondée par une faée, et la manière comment, selon la juste

cronique et vraie histoire, sans appliquier nulle chose quelconque qui

ne soit veritable et juste et de la propre matère. Et me orrez dire de

la noble lignée qui en est issue, qui regnera toujours jusques à la fin

du monde, selon ce qu’il appert qu’elle a toujours regné jusques à

present. Mais pour ce que j’ay premierement commencé à traicter des

faées, je vous diray dont celle faée vint qui fonda la noble place et

fortresse de Lusignen dessusdit.

* * * * *

Cy après s’ensuyvent les noms et les estas des enfants qui furent au

mariage de Raimondin et de Melusine. Et premierement en saillit le roy

Urian qui regna en Chippre, et le roy Guion qui regna moult puissamment

en Armenie; item le roy Regnauld qui regna moult puissamment en

Behaigne; item Anthoine qui fut duc de Lucembourg; item Raimond qui fut

conte de Foretz; item Geuffroy au Grant Dent qui fut seigneur de

Lusignen; item en saillit Thieri qui fut seigneur de Parthenay; item

Froimond qui fut moynne de Maillières, lequel Geuffroy au Grant Dent

ardit l’abbaye et l’abbé avecq cent religieulx.

Il est vray qu’il y eut ung roy en Albanie qui fut moult vaillant homme,

et dist l’istoire qu’il eut de sa première femme pluiseurs enfans, dont

dist l’istoire que Mathathas, qui fut père de Florimont, qui fut son

premier filz, et ce roy eut nom Elinas, et fut moult puissant et preus

chevalier de la main. Et advint que, après le trespas de sa femme, il

chassoit en une forest prez de la marine, en laquelle avoit une moult

belle fontaine, et en ung mouvement prinst si grant soif au roi Thiaus

de boire de l’eaue, et adonc tourna son chemin vers ladicte fontaine, et

quant il approucha la fontaine, il ouyt une voix qui chantoit si

melodieusement qu’il ne cuida pas pour vray que ce ne fut voix

angelique; mais il entendit assez pour la grand doulceur de la voix que

c’estoit voix de femme. Adonc descendit de dessus son chevau, affin

qu’il ne fist trop grant effroy, et l’atacha à une branche et s’en alla

peu à peu vers la fontaine le plus couvertement qu’il peut; et quant il

approucha la fontaine, il vit la plus belle dame que il eut oncques veue

en jour de sa vie, à son advis. Lors s’en arresta tout esbahi de la

beaulté qu’il appercevoit en celle dame qui tousjours chantoit si

melodieusement que oncques seraine ne chanta si melodieusement ne si

doulcement; et ainsi il s’arresta tant pour la beaulté de la dame que

pour sa doulce voix et son chant, et se mucha le mieulx qu’il peut

dessoubz les feulles des arbres, affin que la dame ne l’apperceut, et

oublia toute la chasse et la soif qu’il avoit par avant, et commença à

penser au chant et à la beaulté de la dame, tellement qu’il fut ravy et

ne sceut se il estoit jour ou nuyt, et ne sçavoit s’il dormoit ou

veilloit.

Ainsi que vous pourrez ouyr fut le roy Elinas si abusé tant du tresdoulx

chant comme de la beaulté de la dame, que il ne sçavoit se il dormoit ou

s’il veilloit; car tousjours chantoit si melodieusement que c’estoit une

melodieuse chose à oyr. Adonc le roy Thiaus fut si abusé qu’il ne luy

souvenoit de nulle chose du monde, fors tant seullement qu’il oyoit et

veoit ladicte dame, et demoura là grant temps; lors vindrent deux de ses

chiens courans qui luy firent grant feste, et il tressaillit comme ung

homme qui vient de dormir, et adoncques lui souvint de la chasse et si

grant soif que, sans avoir advis ne mesure, il s’en alla sur le bort de

la fontaine et print le bassin qui pendoit sur laditte fontaine et beut

de l’eaue; et lors regarda la dame qui eut laissé le chanter, et la

salua treshumblement en luy portant le plus grand honneur qu’il peut.

Adonc elle, qui sçavoit moult de bien et d’onneur, lui respondit moult

gracieusement. Dame, dist le roy Thiaus, par vostre courtoisie ne vous

vueille desplaire se je vous ay requis de vostre estat et de vostre

estre et qui vous estes; car la cause qui à ce me meut elle est telle

que je vous diray. Treschière dame, plaise vous sçavoir que je sçay et

congnois tant de l’estre de cestuy pays et d’environ, que de quatre à

cincq lieues n’y a nul meschant chasteau ne forteresse que je ne sache,

excepté celle dont huy matin m’en suys parti, qui est environ à deux

lieues d’icy, et que je ne congnoisses les seigneurs et dames, et

quieulx ilz sont, et pour ce je m’esmerveille dont une si belle et si

gente dame comme vous estes peut estre venue si despourveue de

compaignie; et pour Dieu pardonnez-moy, car c’est à moi grant oultraige

de l’enquerre; mais le grand desir m’a enhardy et donné couraige de

ainsi le faire.

Syre chevalier, dist la dame, il n’y a point d’oultraige, mais vient de

grant courtoisie et honneur; et sachiez, sire chevalier, que je ne seray

pas longuement seule quant il me plaira; mais j’en ay envoié où je me

devisoie comme vous avez ouy. Lors vient à ce parler ung varlet bien

abillié monté sur ung grant courcier, et menoit en destre ung palefroy

se richement enharnacié que le roy Elinas fut moult esbahi du noble

atour et de la richesse que il vit entour ledit pallefroy, et dist en

soy mesmes qu’il n’avoit oncques veu si riche pallefroy ne atour.

Adoncques le varlet dist à la dame: Madame, il est temps de vous en

venir quant il vous plaira; et elle prestement va dire: De par Dieu;

puis dist au roy: Sire chevalier, à Dieu vous comment, et grant mercis

de vostre courtoisie. Adoncques elle s’en alla au palefroy pour monter,

et le roy s’avanca et lui aida à monter moult doulcement; et elle le

mercia et s’enpartist; et le roy vint à son chevau et monta. Lors

vindrent ses gens qui le querroient, et luy disdrent qu’ilz avoient pris

le cerf, et le roy leur dist: Ce me plaist. Lors commença à penser en la

beaulté de la dame, et la print si fort à amer qu’il ne sceut quelle

contenance prendre, et dist à ses gens: Allez vous-en devant, je vous

suivray tantost; et s’en allèrent, et bien apperceurent que le roy avoit

trouvé quelque chose. Et à tant s’en departirent de luy, car ilz ne luy

osèrent contredire; et adonc le roy tourne le frain de son chevau, et

s’en alla aprez tout hastivement par le chemin qu’il avoit veu la dame

aller.

L’ystoire nous racompte que tant suyvit le roy Elinas la dame, qu’il la

trouva en une forestz où il y avait grant foison d’arbres haultz et

drois; et estoit en la saison que le temps est doulx et gracieux; et le

lieu de la forestz estoit moult delectable. Et quant la dame ouyt le

fray du chevau du roy Elinas qui venoit grant erre, elle dist à son

varlet: Arrestons-nous et attendons ce chevalier, car je crois qu’il

nous vient dire une partie de sa voulenté dont il n’estoit pas pour lors

advisé; car nous l’avons veu monter fort pensif. Dame, dist le varlet, à

vostre plaisir. A tant vint le roy qu’il arriva d’encoste la dame comme

se il ne l’avoit oncques veue, et la salua moult effreement, car il

estoit si surpris de s’amour qu’il ne sçavoit nulle contenance faire.

Adoncques la dame, qui congneut assez que c’estoit et qu’il adviendroit

à son entreprise, luy dit: Roy Elinas, que vas-tu querant aprez moy si

hastivement? Emporté-je riens du tien? Et quant le roy se ouyt nommer,

il fut moult esbahi, car il ne congnoissoit point celle qui parloit à

luy; et neantmoins il luy respondit: Ma chière dame, du mien n’emportez

riens, fors tant seullement que vous passez parmy mon pays, et est grant

vilonnie à moy, puys que vous estes estrangière, que je ne vous passe

moult hounourablement parmy mon pays, ce que je feroie moult voulentiers

se je fusse en lieu propice pour ce faire. Adoncques, respondit la dame,

roy Elinas, je vous tiens pour excusé, et vous prie que se vous ne nous

voulez aultre chose, que vous ne laissez ja de vous en retourner pour

ceste cause. Lors respondit le roy: aultre chose je quiers, dame. Et

quoy, dist-elle, dictes-le-moy hardiement. Ma treschière dame, puysqu’il

vous plait, je vous le diray. Je desire tant que nulle chose du monde à

avoir vostre bonne amour et vostre bonne grace. Par ma foy, dist-elle,

roy Elinas, à ce n’avez-vous riens failly; mais que vous n’y pensez que

tout honneur, car ja homme n’aura m’amour en sa ventance. Ha, ma

treschière dame, je ne pense en nul cas deshoneste. Adoncques vit la

dame qu’il estoit empris de son amour, et luy dist: Se me voulez prendre

en femme par foy, par la foy de mariage, ensamble que vous ne metterez

ja paine de me veoir en ma gessine, ne ne ferez par voie quelconque que

vous m’y voiez; et se ainsi le voulez faire, je suys celle qui obeiray à

vous ainsi comme femme doibt obeir à son mari. Lors le roy luy va jurer:

ainsi le vous feray-je. Sans long parlement ilz furent espousez et

menèrent longuement bonne vie ensemble. Mais le pays du roy Elinas

estoit moult esbahi que celle dame estoit, combien qu’elle gouvernoit

bien à droit saigement et vaillamment. Mais Nathas, qui estoit filz du

roy Elinas, la haioit trop. Si advint qu’elle fut en gessine de trois

filles, et les porta bien et gracieusement son temps, et les delivra au

jour qu’il appartenoit. La première née eut nom Melusine; la seconde

Melior; et la tierce Palatine. Le roy Elinas n’estoit pas lors présent

en ce lieu, et le roi Nathas y estoit, et regarda ces trois seurs qui

estoient si belles que c’estoit merveilles. Adoncques il s’en alla par

devers le roy son père et luy dist ainsi: Sire, ma dame la royne

Pressine vostre femme vous a porté les trois plus belles filles qui

oncques furent veues; venez les veoir. Adoncques le roy Elinas, auquel

ne souvenoit de la promesse qu’il avoit faicte à Pressine sa femme, dit:

beau filz, si feray-je, et s’en vint apertement et entra en la chambre

où Pressine baignoit ses trois filles. Et quant il les vit il dist en

ceste manière: Dieu benoit la mère et les filles, et eut moult grant

joye. Et quant Pressine l’ouyt, elle luy respondit: Faulx roy, tu as

failly ton convenant, dont moult grant mal il vous viendra, et m’as

perdue à toujoursmais; et sçay bien que c’est pour ton filz Nathas, et

me fault partir de vous soudainement, mais encore seray-je vengée de

vostre filz par ma seur et compaigne madame de l’Isle-Perdue; et ces

choses dictes print ses trois filles et s’en alla à tout icelles, et

oncques puis ne fut veue au pays.

L’istoire nous dit que quant le roy Elinas eut perdu Pressine sa femme

et ses trois filles, qu’il fut si esbahi qu’il ne sceut que faire ne que

dire; mais fut par l’espace de sept ans qu’il ne faisoit que se

plaindre, et gemir, et soupirer, et faire tousjours griefs plains et

piteuses lamentations pour l’amour de Pressine sa femme qu’il amoit de

leal amour; et disoit le peuple de son pays qu’il estoit assoté; de fait

ilz donnèrent le gouvernement à son filz Nathas, qui se gouverna

vaillamment et tint son père en grant charité. Adoncques les barons

d’Albanie luy donnèrent à femme une gentyfemme qui estoit dame Dicris;

et de ces deux issist Florimont dont dessus est faicte mention, qui

depuys moult grant paine prenoit et traveillait. Toutesfois nostre

histoire n’est pas entreprise pour luy, et pour ce nous nous en taisons

sans plus parler, et retournerons à nostre histoire.

L’histoire dit que quand Pressine s’en partist à tout ses trois filles,

elle s’en alla en Avalon, nommée l’Isle-Perdue, pour ce que nul homme,

tant y eut esté de foys, n’y saroit jamais rassener, sinon de grant

adventure; et illec nourrit ses trois filles jusques en l’aaige de

quinze ans, et les menoit tous les matins sur une montaigne haulte,

laquelle estoit nommée, comme l’istoire dit et racompte, Elinéos, qui

vault à dire en françoys autant comme montaigne florie; car de là elle

veoit assez la terre de Ybernie; et puys disoit à ses trois filles, en

plourant et en gemissant: Mes filles, veés là le pays où fustes nées et

où eussiez eu vostre bien et honneur se ne fut le dommaige de vostre

père, qui vous et moy a mis en griefve misère sans fin jusques au jour

du jugement de Dieu qui pugnira les mauvais et exaucera les bons en

leurs vertus.

Melusine, la première fille, luy demanda: Quelle faulceté vous a fait

nostre père pour quoy avons ceste griefveté? Adoncques la dame leur

commença à racompter toute la manière du fait ainsi comme vous avez ouy

racompter par avant. Et lors quant Melusine eut ouy sa mère racompter le

faict, elle remist sa mère en aultres parolles en luy demandant l’ettre

du pays, les noms des villes et des chasteaux d’Albanie; et en

racomptant ces choses, elles descendirent ensamble de la montaigne, et

s’en revindrent en l’isle d’Avalon. Et adonc Melusine tira à part ses

deux seurs, c’est assavoir Melior et Palatine, et leur dist en ceste

manière: Mes chières seurs, or regardons la misère où nostre père a mis

nostre mère et nous, qui eussions esté en si grant aise et si grant

honneur en nostre vie; que vous est il advis qu’il en soit bon de faire?

car quant de moy je m’en pense vengier; et ainsi que petit solas a

impétré à nostre mère par sa faulceté, aussi peu de joye lui pensé-je

faire. Adoncques les deux seurs luy respondirent en ceste manière: Vous

estes nostre aisnée seur, nous vous suivrons et obeirons en tout ce que

vous en vouldrez faire et ordonner. Et Melusine leur dist: Vous monstrez

bonne amour et d’estre bonnes filles et leales à nostre mère, car par ma

foy c’est tresbien dit. Et j’ay advisé s’il vous semble bon que nous

l’enclorons en la haulte montaigne de Northumbelande nommée Brumbelioys,

et en celle misère sera toute sa vie. Ma seur, dist lors chascune, or

nous delivrons de ce faire, car nous avons grant désir que nostre mère

soit vengée de la desleaulté que nostre père luy a fait. Adoncques

firent tant les trois filles que par leur faulce condition elles

prindrent leur père et l’enclouirent en ladicte montaigne. Et après que

ce fut fait, elles revindrent à leur mère, et lui disdrent en telle

manière: Mère, ne vous doibt challoir de la desleaulté que nostre père

vous a fait, car il en a son paiement; car jamais ne iscera ne partira

de la montaigne de Brumbelioys où nous l’avons enclos; et là il usera sa

vie et son temps en grant douleur. Ha, ha, va dire adoncques leur mère

Pressine, comment l’avez osé faire, mauvaises filles et dures de cuer?

vous avez tresmal fait quant celluy qui vous a engendrées vous avez

ainsi pugni par vostre orgueilleux couraige; car c’estoit celluy où je

prenoie toute la plaisance que j’avoie en ce mortel monde, et vous me

l’avez tolu. Si sachiez que je vous pugniray bien du mérite selon la

desserte. Toy, Melusine, qui es la plus ancienne, et qui de toutes

deusse estre la plus congnoissant, et tout ce est venu par toy, car je

sçay bien que ceste charte a esté donnée par toy à ton père, et pour ce

tu en seras la première pugnie; car non obstant la verité du germe de

ton père, toy et tes seurs eut attrait avec soy, et eussiez bien

briefment esté hors des mains de l’adventure de japhes et des faées,

sans y retourner jamais; et desoresmais je te donne le don que tu seras

tous les samedis serpent des le nombril en abas, mais se tu trouvez

homme qui te vueille prendre en espouse, et qu’il te promette que jamais

le samedi ne te verra ne descelera ne revelera ou dira à personne

quelconques, tu vivras ton cours naturel et morras comme femme

naturelle, et de toy viendra moult noble lignée qui sera grande et de

haulte proesse; et par adventure si tu estoies decellée de ton mary,

sachies que tu retourneroyes au tourment auquel tu estoies par avant, et

seras tousjours sans fin jusques à tant que le treshault juge tiendra

son jugement, et toy apperras par trois jours devant la fortresse que tu

feras et que tu nommeras de ton nom, quant elle devra muer seigneur; et

par le cas pareil aussi quant ung homme de ta lignée devra morir. Et tu,

Melior, je te donne en la grant Armenie ung chastel bel et riche où tu

garderas un esparvier jusques à tant que le maistre tiendra son

jugement; et tous nobles chevaliers de noble lignée qui y vouldront

aller veillier la surveille, la veille, le XX jour de juing sans

sommeiller, auront ung don de toy des choses que on peut avoir

corporellement, c’est assavoir des choses terriennes; sans point

demander ton corps ne t’amour pour mariage ne aultrement; et tous ceulx

qui te vouldront demander sans eulx vouloir deporter, seront infortunez

jusques à la neufiesme lignée, et seront dechassez de tout en tout de

leurs prosperitez. Et tu, Palatine, seras enclose en la montaigne de

Guigo à tout le trésor de ton père, jusques à tant que ung chevalier

viendra de vostre lignee, lequel aura tout celuy tresor et en aidera à

conquerre la terre de promission et te delivrera de là. Adoncques furent

ces trois filles moult doulentes, et atant s’en departirent de leur

mère. Et s’en alla Melusine parmy la grand forest et bocage; Melior

aussi se departit, et s’en alla au chasteau de Lesprevier en la grand

Armenie; et Palatine aussi s’en partit pour aller en la montaigne de

Guigo où pluiseurs luy ont veuë, et moy de mes oreilles le ouy dire au

roy d’Arragon et à pluiseurs aultres de son pays et de son royaulme. Et

ne vous veuille desplaire se je vous ay ceste adventure racomptée, car

c’est pour plus adjouster de foy et verifier l’istoire où desorenavant

je vueil entrer en la matière de la vraye histoire. Mais avant je vous

diray comment le roy Elinas fina ses jours en cest siecle, et comment

Pressine sa femme l’ensepvelist dedens la dicte montaigne en ung moult

noble sercueil, comme tous orrez cy aprez.

Long temps fut le roy Elinas en la montaigne, et tant que la mort qui

tous affine le prinst. Adoncques vint Pressine sa femme et l’ensepvelist

en une si noble tombe, que nul ne vit oncques si noble ne si riche; et

avoit en la chambre tant de richesses que c’estoit sans comparation. Et

y sont candelabres d’or, et y a pierres precieuses, et aussi torches et

chandelliers et lampes qui y ardent nuyt et jour; et au piet de la tombe

mist une image de albastre de son hault et de sa figure, si belle que

plus ne pourroit estre; et tenoit la dicte image un tablier doré auquel

l’adventure dessusdicte estoit escripte; et là establit ung gayant qui

gardoit celluy image, lequel gayant estoit moult fier et horrible, et

tout le pays tenoit en subjection et patis; et aussi le tindrent après

luy pluiseurs gayans, jusques à la venue de Geuffroy à la grant dent; de

quoy vous orrez cy aprez parler. Or avez ouy parler du roy Elinas et de

Pressine sa femme; si vous vueil doresnavant commencer la vérité et

l’histoire des merveilles du noble chasteau de Lusignen en Poitou, et

pour quoy et par quelle manière il fut fondé.

L’histoire nous racompte qu’il y eut jadis en la brute Bretaigne ung

noble homme, lequel eut riot avecq le nepveu du roy des Bretons; et de

fait il n’osa plus demourer au pays, mais prist tot sa finance et s’en

alla hors du pays par les haultes forestz et les haultes montaignes; et

si, comme racompte l’histoire, il trouva ung jour sur une fontaine une

belle dame qui lui dist toute son adventure, et finablement ilz

s’amourèrent l’ung de l’aultre, et lui fist la dame moult de confort, et

commencèrent en leur pays, qui estoit desert, bastir et fonder pluiseurs

villes et fortresses et grans habitations; et fut le pays en brief temps

assez bien peuplé; et appellèrent le pays Foretz, pour ce qu’ilz le

trouvèrent plain de bocages; et encores au jourduy est appellée. Or

advint que entre le chevalier et la dame eut discort, je ne sçay pas

bonnement comment ne pourquoy; elle se departist tout soudainement

d’avec luy, dont le chevalier fut moult doulent, et non obstant ce il

croissait tousjours en grant honneur et en grant prosperité. Or advint

que les nobles de son pays le pourveurent d’une gentille dame qui estoit

seur au conte de Poitiers qui regnoit pour le temps, et eut d’elle

pluiseurs enfans masles, entre lesquieulx il en y eut ung, c’est

assavoir le tiers, qui fut appellé Raimondin, qui estoit bel, gent et

gracieux, et moult actentif, soubtil et intellectif en toutes choses, et

en icelluy temps ledit Ramondin povoit avoir .xiiii. ans.

Comment le conte de Poetiers manda le conte de Forestz de venir à la

feste qu’il faisoit pour son filz.

Le conte de Poetiers tint une moult grand feste pour ung filz que il

avoit et vouloit faire chevalier, et n’avoit que celluy et une moult

belle fille qui fut nommée en son propre nom Blanche, et le filz estoit

appelé Bertrand. Adoncques le conte Emery manda moult belle compaignie

pour l’amour de la chevalerie de son filz, et entre les autres manda au

conte de Forestz qu’il venist à la feste, et qu’il amenast trois de ses

enfans les plus aagés, car il les vouloit veoir. Adoncques le conte de

Forestz alla à son mandement le plus honnourablement qu’il peut, et y

mena trois de ses enfans. La feste fut moult grande, et d’icelle furent

faitz pluiseurs chevaliers pour l’amour de Bertrand, filz du conte de

Poetiers, qui fut fait chevalier; et aussi fut fait le aisné du conte de

Forestz, et il jousta moult bel et bien; et fut la feste continuée par

huit jours, et fist le conte de Poetiers moult beaulx dons.

Comment le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz d’avoir

Raimondin, lequel luy accorda.

Et au departir de la feste le conte de Poetiers demanda au conte de

Forestz qu’il lui laissast Raimondin son nepveu, et qu’il ne luy

chaussist jamais de luy, car il le pourvoiroit bien. Et le conte luy

ottroia; et demoura ledit Raimondin avec le conte de Poetiers son oncle,

qui bien l’ama; et aussi s’en partist la feste moult honnourablement et

amoureusement. Et cy s’en taist l’istoire de parler du conte de Forestz

qui s’en alla luy et ses deux enfans et toute sa compaignie qu’il avoit

amené avec luy, et commence nostre histoire à proceder avant et à parler

du conte Aimery et de Raimondin.

L’istoire nous certiffie, et aussi les aultres vrayes croniques, que

celluy conte Aimery fut grant père sainct Guillanen qui fust conte et

delaissa possessions mondaines pour servir nostre createur, et se mist

en l’ordre et religion des Blancs-Manteaulx; et de ce ne vous veulz-je

faire grand location, mais veulz procéder avant en nostre histoire et

parler du conte Aimery et de nostre vraie histoire et matère. Et

l’istoire nous dit que celluy conte fut merveilleusement vaillant

chevalier, et qu’il aima toujours noblesse, et fut le plus saige en

astronomie qui fust en son temps né depuys Aristote. En celluy temps que

le conte Aimery regna, l’istoire nous monstre que de moult de sciences

estoit plain, et specialement de la science d’astronomie, comme j’ay

dessus dit; et sachiez que il aimoit tant Raimondin que plus ne povoit,

et aussi faisoit l’enfant luy, et s’efforçoit moult de servir le conte

son oncle, et de luy faire plaisir en toutes manières. Or est bien vray

que le conte avoit moult de chiens, oyseaux, braches, levriers, chiens

courans et limiers braconniers, oyseaulx de proye et chiens de grosse

chasse de toute manières. Advint, si comme l’istoire dit, que l’ung des

forestiers vint denoncier que en la forest de Colombiers avoit le plus

merveilleux porc que on eust de longtemps veu, et que ce doibt estre le

plus beau deduit que on eut pieça veu. Par ma foy, dist le conte, il me

plaist bien; faictes que les veneurs et les chiens soient prestz demain,

et nous irons à la chasse. Monseigneur, dist le forestier, à vostre

plaisir; et tout ainsi s’en partist du conte, et apresta tout ce qu’il

apartenoit à la chasse et pour chasser à l’eure qu’il avoit ordonnée.

Comment le conte alla chasser, et Raimondin avecques luy.

Et quand le jour fut venu, le conte Aimery se partist de Poetiers, et

avec luy grand foison de barons et de chevaliers; et estoit Raimondin au

plus prez de luy, monté sur ung grant courcier, l’espée çaincte et

l’espieu sur le col. Et eulx venus en la forest, tantost encommencèrent

à chasser, et fut trouvé le porc, qui estoit fier et orgueilleux, et

devoura pluiseurs allans et levriers, et prinst son cours parmy la

forest, car il estoit fort eschauffé; et on commença à le sievre grant

erre; mais le porc ne doubtoit riens, mais se mouvoit en tel estat qu’il

n’y avoit si hardi chien ne levrier qui l’osast attendre, ne se hardi

veneur qui l’osast enferrer. Adoncques vindrent chevaliers et escuiers,

mais il n’y avoit nul si hardi qui osast mettre piet en terre pour

l’enferrer. Adonc vint le conte, qui cria à haulte voix en disant: Et

comment, ce filz de truye nous esbahira-il tant que nous sommes? Lors

quant Raimondin ouyt ainsi parler son oncle, si eut grant vergongne, et

descent de dessus le courcier à terre, l’espée au poing, et s’en alla

vistement vers le porc, et le ferit ung coup par grand hayne, et le porc

se tire à luy et le fist cheoir à genoulx; mais tantost il ressaulte

comme preus et hardi et vite, et le cuida enferrer; mais le porc

s’enfuyt et commença à courir par telle manière qu’il n’y eut oncques

chevalier ne chien qui n’y perdit la veue et la trasse, fors seullement

le conte et Raimondin son neveu, qui estoit remonté et le suivoit si

asprement devant le conte et les aultres que le conte en avoit tresgrant

paour que le porc ne l’afolast, et lui cria à haulte voix: Beau nepveu,

laisse ceste chasse; que mauldit soit celluy qui le nous annonça; car se

ce filz de truye vous affolle jamais je n’auray joye en mon cuer. Mais

Raimondin, qui estoit eschauffé, ne reputoit pas sa vie, ne fortune

bonne ne mauvaise qui lui advint, le suyvoit toujours moult asprement,

car il estoit bien monté; et tousjours le suyvoit le conte à traces

qu’il avoit veues. Que vous vauldroit de ce tenir long parler? Tous les

chevaux commencèrent à eschauffer et à demourer derrière, fors

seullement le conte et Raimondin; et tant chassèrent qu’il fut obscure

nuyt. Adoncques s’arrestèrent le conte et Raimondin soubz ung grant

arbre; lors va dire le conte à Raimondin: Beau nepveu, nous demourerons

icy jusques la lune soit levée. Et Raimondin lui va dire: Sire, ce qu’il

vous plaira. Adoncques il descendit et prist son fusil et fist du feu.

Et tantost aprez, leva la lune belle et clère, et aussi les estoilles

luysans et clères. Adoncques le conte, qui sçavoit moult de l’art

d’astronomie, regarda au ciel, et vit les estoilles clères et l’air,

puys la lune qui estoit moult belle, sans tache, ne nulle obscureté

quelconques. Et adoncques commença à souspirer moult parfondement, et

aprez les grans et aigres souspirs qu’il avoit faictz et jettez il

disoit en ceste manière: Ha, ha, vray Dieu sire, comment sont grandes

les merveilles que tu as laissé cha jus de congnoistre parfaictement les

vertus et les natures merveilleuses de pluiseurs et diverses conditions

de choses et de leur expédition; ce ne pourroit estre parfaictement se

tu n’espandoies aulcunement ton sçavoir de ta plainière et divine grace,

et especialement de ceste merveilleuse adventure que je voy cy

presentement ès estoilles que tu as là sus assises pour ta haulte

science d’astronomie, dont, vray sire, tu m’as presté une des branches

de congnoissance, de quoy je te doibs loer, mercier et gracier du cuer

parfait en ta haulte majesté où nul ne se peut comparer. O vray et hault

sire, comment pourroit-ce estre raisonnablement se ce n’estoit en ton

horrible jugement, quant à congnoissance humaine, car nul homme ne

pourroit avoir bien pour mal faire, et non obstant je vois bien par la

haulte science et aussi de ta saincte grace qui m’as presté la

congnoissance de sçavoir que c’est, et aussi dont je suys moult

esmerveillé; commença à souspirer plus parfondement que devant.

Adoncques Raimondin, qui avoit alumé le feu et qui avoit ouy en partie

ce que le conte Aimery avoit dit, luy dist en ceste manière:

Monseigneur, le feu est bien alumé; venez vous eschauffer, et je croy

que en peu de temps viendront aulcunes nouvelles, car je croy que la

venason soit prise; j’ay ouy, ce me semble, bruit de chiens. Par ma foy,

dit le conte, il ne m’en est de gaires plus, mais que de ce que je voy;

et lors regarda au ciel et souspira plus fort que devant; et Raimondin

qui tant l’amoit lui dist: Ha, ha, monseigneur, pour Dieu, laissez la

chose ester, car il n’appartient pas à si haut prince comme vous estes à

mettre cuer de enquerre de tels ars ne de telles choses; car il

convient, et sera bien fait, de regracier Dieu qui vous a porveu de si

hault et si noble seignourie et possessions terriennes dont vous vous en

povez bien passer se il vous plaist, mais de vous y donner couroux ne

ennuy pour telles choses qui ne vous peuvent aidier ne nuyre, c’est

simplesse à vous. Ha, ha, fol, dist le conte, si tu sçavoies les grans

richesses et merveilleuses adventures que je vois, tu en seroies tout

esbahi. Adoncques Raimondin, qui ne pensoit à nul mal, respondit en

ceste manière: Mon treschier et doubté seigneur, plaise vous de le me

dire, se c’est chose qui se puisse faire, et aussi se c’est chose que je

puisse ou doibve sçavoir. Par Dieu, dist le conte, tu le sçauras, et je

vouldrois que Dieu, le monde, ne aultre, ne t’en demandast riens et

l’adventure te deut advenir de moy mesmes; car je suys desormais vieul

et ay des amis assez pour tenir mes seigneuries; et je t’aime tant que

je vouldrois que si grant honneur fut eschu pour toy; et l’adventure si

est telle que se à ceste heure ung subject occisoit son seigneur, que il

deviendroit le plus puissant et le plus honnouré que oncques saillist de

son lignage; et de luy procederoit si noble lignée qu’il en seroit

mention et ramembrance jusques en la fin du monde; et sachies de certain

qu’il est vray. Lors respondist Raimondin qu’il ne pourroit jamais

croire que ce fut chose veritable, et contre raison seroit que homme eut

bien pour mal faire, ne pour impétrer telle mortelle traïson. Or le croy

fermement, dist le conte à Raimondin, que il est ainsi vray comme je te

le dis. Par ma foy, dist Raimondin, si ne le croiray-je ja, car ce n’est

chose que vous me faciez croire; et lors commencèrent à penser moult

fort, et adonc oirent au long du bois ung grant effray et derompre les

menus ramonceaulx. Adoncques prist Raimondin son espée qui estoit à

terre, et aussi le conte tret son espée, et attendirent ainsi en pensant

longtemps pour sçavoir que c’estoit; et se mirent au devant du feu du

costé où ilz ouyrent les rames rompre; et en tel estat demourèrent tant

qu’ilz virent ung porc sanglier merveilleux et horrible, moult

eschauffé, tout droit à eulx menant les dens. Adoncques va dire

Raimondin: Monseigneur, montez sus quelque arbre, que ce sanglier ne

vous face mal, et m’en laissez convenir. Par ma foy, dist le conte, jà

ne plaise à Nostre Seigneur que je te laisse à telle adventure; et quand

Raimondin ouy ce, il s’en va mettre au devant du sanglier, l’espée au

poing, par bonne voulenté de le destruire, et le sanglier se destourna

de luy et alla vers le conte. Adonc commence la douleur de Raimondin et

le grant heur qui depuys luy advint de ceste tristesse, si comme la

vraie histoire le nous racompte.

Comment Raimondin occist le comte de Poetiers, son oncle.

En ceste partie racompte l’istoire que quant Raimondin vint à l’encontre

du sanglier pour le destourner qu’il ne venist sur son seigneur, si tost

que le sanglier l’apperceut, il se destourna de sa voie, et s’en va

venir vers le conte grant erre; et quant il le vit venir, si regarda

devers soy, et vit ung espieu, et bouta son espée au fourrel, et prinst

l’espieu et le baisse. Et adoncques va venir le sanglier à luy, et le

conte, qui sçavoit moult de la chasse, le va enferrer en lescu de la

pointe de l’espieu qui tant fut aguë; mais le cuir du sanglier vira le

conte à terre à genoux; et adoncques vint Raimondin courant, en

empoignant l’espée, et cuida ferir le sanglier entre les quatre jambes,

et le sanglier estoit cheu à revers, du coup que le conte luy avoit

donné; et adoncques ataint Raimondin le sanglier du tranchant de

l’espieu sur les soyes du dos, car il venoit de grant radeur, et la

lumelle de l’espieu eschappa par dessus le dos du porc, et adonc vint le

coup et ataint le conte, qui estoit versé d’autre part à genoux, parmy

le nombril, et le persa de part en part parmy le dos. Ce fait, Raimondin

fiert le porc tellement qu’il le mist à terre tout mort, et puys vint au

conte et le cuida soubslever; ce fut pour neant, car il estoit jà tout

mort. Adoncques quant Raimondin apperceut la plaie et le sang en

saillir, il fut moult merveilleusement couroucé, et commença à crier en

plourant et gemissant moult fort et le regarder et plaindre, en faisant

les plus grans lamentations que oncques vit homme jour de vie, en disant

ainsi: Ha, ha, faulce fortune, comment es-tu perverse que tu m’as fait

occire celluy qui parfaictement m’aimoit et qui tant de bien m’avoit

fait? he, he, Dieu, père tout puissant, où sera ores le pays où ce faulx

et dur pecheur se pourra tenir; car certes tous ceulx qui orront parler

de ceste mesprison me jugeront, et à bon droit, de mourir de honteuse

mort; car plus faulce ne plus mauvaise traïson ne fist pecheur. Ha,

terre, ouvre toy et m’englouti, et me metz avec le plus obscur ange

d’enfer qui jadis fut le plus bel des autres, car je l’ay bien desservi.

En ceste douleur et tristesse fut Raimondin par longue espace de temps,

et fut moult couroucé et pensif, et se advisa en luy mesmes et dist en

ceste manière: Monseigneur qui là gist me disoit que, se une telle

adventure me venoit, que je seroie le plus honnouré de mon lignage; mais

je voys bien tout le contraire, car veritablement je seray le plus

maleureux et deshonnouré; car, par ma foy, je l’ay moult bien gaigné, et

est bien raison. Or non obstant, puys qu’il ne peut aultrement estre, je

me destourneray de ce pays, et m’en iray querir mon adventure telle que

Dieu la me vouldra donner en aulcun bon lieu là où je pourray amender

mon pechié, se il plait à Dieu. Adoncques vint Raimondin à son seigneur,

qui estoit tout mort, et le laissa en plourant de si triste cueur, qu’il

ne povoit dire ung seul mot pour tout l’or du monde; et tantost qu’il

l’eut baisé, il alla mettre le piet en l’estrier, et monta sur son

chevau, et se partist tenant son chemin au travers de la forest, moult

desconforté, chevauchant moult fort, et non sachant quelle part, mais à

l’adventure; si grand dueil demenant, qu’il n’est personne au monde qui

peut penser ne dire la cincquiesme partie de sa douleur.

Quant Raimondin se partist de son seigneur et l’eut laissé tout mort en

la forest auprez du feu, et le sanglier aussi, il chevaucha tant parmy

la haulte forest, menant tel dueil que c’estoit piteuse chose à ouyr et

à racompter, que il se approucha, environ la minuyt, de une fontaine

faée nommée la fontaine de soif; et aulcuns aultres du pays la nomment

la faée pour ce que pluiseurs merveilles y estoient pluiseurs fois

advenues au temps passé, et estoit la fontaine en ung fier et

merveilleux lieu, et y avoit grant roche audessus de celle fontaine, et

au loing de celle fontaine avoit belle prarie prez de la haulte forest.

Or est bien vray que la lune luysoit toute clère, et le chevau emportoit

Raimondin à son plaisir où il vouloit aller, car advis n’avoit en luy de

aulcune chose, pour la grand desplaisance qu’il avoit en luy mesmes; et

neantmoins qu’il dormoit, son chevau l’emporta tant en celluy estat,

qu’il approucha la fontaine. Et pour lors sur la fontaine avoit trois

dames qui là s’esbatoient, entre lesquelles en avoit une qui avoit la

plus grant auctorité que les aultres, car elle estoit leur dame; et de

ceste vous vueil parler selon que l’istoire racompte.

Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée · 第 1 / 29 段