Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux
angoisses de la honte et de la misère, ne sachant où fuir l'une et
comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus
douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de
l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne
l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée
à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement
ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans
espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans
un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains
et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie
d'apparat et de dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre
tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais!
Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui
paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de
prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions
mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas
rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même
qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte
contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme
celles qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de dégoût.
Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses
anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait
plus, dans sa détresse, s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne
pouvait s'arrêter à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une
oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières dettes et d'amasser de
quoi se mettre en route, à pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce
courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires,
n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite
ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par
hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il
s'était faite. Six mois plus tôt, il eût emprunté gaiement et
insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études.
Dans ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à
l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faute de neuf sous pour
payer son écot chez Rousseau. Mais quand on a fréquenté les salons
fermés aux nécessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis
qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme
un opprobre.
Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi, non sans être
revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect était déchirant à
voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints.
Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et,
cherchant à reprendre son attitude naturelle, se dressait par mèches
raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa
misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute
sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il
s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec recherche, était
sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs
boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il
n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue
sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un
gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque
guet-apens.
Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, et nous ne fîmes
paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes
de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui
proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant;
mais Eugénie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau
repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il
éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi,
et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevée.
L'appartement que Marthe avait occupé à côté du nôtre se trouvait par
hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques
chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit:
«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous
jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami
de province, et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que
vous vous sentiez mieux.
--Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si
je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se
laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun
souvenir pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire à son
animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsène entra chez
nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. «Je vous apporte votre
filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection,
et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail
aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où
je suis reçu caissier comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade
et perd la tête. Nous craignons que notre _trésor_ ne soit mal soigné.
Il faut que vous veniez à notre secours et que vous le gardiez toute la
journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner.
--Donnez-moi bien vite le _trésor_, s'écria Eugénie en s'emparant
avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène
n'appelait plus autrement.
--Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous à l'entrevue qui
est inévitable tout à l'heure?...
--Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton sang-froid à deux
mains: Horace est ici.»
Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous m'aviez confié,
je devais bien m'attendre à l'y rencontrer un de ces jours. Le nom de
l'enfant n'est point écrit sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui,
le _trésor_ est anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à son possesseur
légitime.
--Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle avec un
soupir. Vous avertissez votre femme, afin qu'elle ne vienne pas ici
durant quelques jours. Horace ne peut pas rester à Paris, et il est
facile d'éviter cette rencontre.
--Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble que cet homme ne peut
seulement pas la regarder sans lui faire du mal. Cependant, si elle
désire le voir, que sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne
le veut pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»
«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, lorsqu'il entra
chez nous vers dix heures pour déjeuner.
--Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec un sentiment secret
de malice austère. Comment le trouvez-vous?»
Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il avec la même
indifférence. Il est vrai que ces poupons-là ne ressemblent à rien,
ou plutôt ils se ressemblent tous: je n'ai jamais compris qu'on pût
distinguer un petit enfant d'un autre enfant du même âge. Combien a
celui-là? un mois? deux mois?
--On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un seul! dit Eugénie.
Celui-ci a huit mois, et il est superbe pour son âge. Vous ne trouvez
pas que ce soit un bel enfant?
--Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai _délirant_ si cela vous
fait plaisir... Mais j'y songe! il est impossible que vous soyez sa
mère. Je vous ai vue il y a huit mois... Allons donc! cet enfant n'est
pas à vous.
--Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de vous, c'est l'enfant de
mon portier, c'est mon filleul.
--Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout en faisant votre
ménage?
--Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, pendant
que je servirai le déjeuner?
--Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le veux bien; mais je
vous assure que je ne sais comment toucher à _cela_, et que s'il lui
prend fantaisie de crier, je ne saurai pas faire autre chose que de le
poser par terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien vous
dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses grosses joues et ses
yeux ronds!
--Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une colère ingénue, et
vous n'êtes pas digne d'y toucher.
--Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi de le reporter
dans la loge de ses chers parents.»
L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, s'était rejeté, en
criant, dans le sein d'Eugénie.
«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi qui serais si
heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon pauvre trésor!»
Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans un fauteuil, il
devint rêveur. Le passé sembla enfin se réveiller dans sa mémoire, et il
me dit avec abattement, lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes
genoux, passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne me pardonnera
de n'avoir pas compris les joies de la paternité: vraiment, les femmes
sont injustes et impitoyables. J'y ai beaucoup réfléchi, depuis _mon
malheur_; et j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille
pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, je ne l'ai pas
trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde à l'âge de dix ans, au
développement de sa beauté et de son intelligence (en supposant
gratuitement qu'il ne fût ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je
comprendrais, jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui.
Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, et pourtant
despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu leur a donné pour cela des
entrailles différentes des nôtres.
--Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. Les femmes
les aiment plus délicatement, et s'entendent mieux à les élever durant
les premières années; mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence
de cet être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un avenir
inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, la répugnance. Les
hommes du peuple sont meilleurs que nous, Horace. Ils aiment leurs
petits avec une admirable naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de
respect et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant le
soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le travail, son marmot
sur le seuil de la porte, pour l'égayer et soulager sa mère?
--Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,» répondit Horace
sur un ton de persiflage dédaigneux, et sans songer que dans ce
moment-là il était fort malpropre lui-même. Puis, passant la main sur
son front, comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie de m'avoir
hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si c'est pour réveiller en
moi un remords salutaire que vous m'avez mis dans cette chambre fatale;
j'y ai fait des rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément
dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous fasse une
question pénible et délicate. Avez-vous jamais su, Théophile, ce
qu'était devenue l'infortunée dont j'ai si affreusement brisé le coeur
par un crime vraiment étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée
d'être père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!
--Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question avec le sentiment
que vous avez, en ce moment, sur le visage, c'est-à-dire avec une
curiosité assez indolente, ou avec celui que vous devez avoir dans le
coeur?
--Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, répondit-il avec un
accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, et j'ignore si je pourrai
jamais pleurer ou sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause,
c'est mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être méconnu;
mais vous qui avez toujours été meilleur et plus indulgent pour moi que
tous les autres, comment pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer
qu'il saignera éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que
Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être soulagé
aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent tout le passé de ma vie,
tout mon avenir peut-être!
--En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité: Marthe n'est pas
morte; Marthe n'est pas malheureuse, et vous pouvez l'oublier.»
Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que j'en attendais. Il
eut plutôt l'air d'un homme qui respire en jetant bas son fardeau, que
d'un coupable qui rentre en grâce avec le ciel.
«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins du monde; et il
retomba dans sa rêverie, sans ajouter une seule question.
Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir où elle était et
comment elle vivait.
«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce d'explication à cet
égard, lui répondis-je, et je vous conseille pour votre repos et pour
le sien, de n'en point chercher; il serait trop tard pour réparer vos
fautes, et il doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
de réparation.»
Horace me répondit avec amertume: «Du moment que Marthe m'a quitté sans
regrets et sans les projets de suicide dont je m'effrayais; du moment
qu'elle n'a point été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son
amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas que mes fautes
soient si graves et que ni elle ni personne ait le droit de me les
rappeler.
--Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en expliquer est
très-inopportun.»
Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à l'heure du dîner.
Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans la crainte de paraître informée
de sa situation. Je ne voulais pas lui dire que je la connaissais, et
j'attendais qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé,
et il me dit en rentrant:
«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt assez froidement,
Théophile, et je ne puis rester ainsi avec toi.» Il me tendit la main.
«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu ne m'en veux pas,
tu vas dîner avec nous.
--A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela pour effacer mon
tort...»
Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, lorsque la mère Olympe
vint chercher l'enfant pour le mener coucher.
Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène et Marthe
avaient oublié de prévoir que la bonne femme pourrait rencontrer Horace
chez nous, et jaser devant lui. Elle aimait malheureusement à parler.
Elle était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, pour
ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, exaltée par
la splendeur de leur position nouvelle à un théâtre en vogue, elle
éprouvait le besoin impérieux de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie
fit de vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son _trésor_,
pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la voix: la mère
Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, exhala sa joie et son
attendrissement en longs discours, en sonores exclamations, et prononça
plusieurs fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien
qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait pas
daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, l'observa, et
nous interrogea avidement dès qu'elle fut partie. De quel Arsène
parlait-elle? Le Masaccio était-il donc époux et père? Le prétendu
enfant du portier était donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas
dit tout de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» son
poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.
Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie jusqu'à l'indignation.
Elle cassa deux assiettes, et je crois que, malgré sa douceur et la
dignité habituelle de ses manières, elle eut grande envie de jeter la
troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment en prenant le
parti de dire tout de suite la verité. Puisque aussi bien Horace devait
l'apprendre tôt ou tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans
un moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. Arsène m'avait
autorisé depuis plusieurs jours, et, pour son compte et de la part de
Marthe, à agir comme je le jugerais utile en cette circonstance.
«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous n'ayez pas deviné déjà
que la femme de Paul Arsène est une personne très-connue de vous, et qui
nous est infiniment chère?»
Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement avec des yeux
troublés. Puis, prenant tout à coup une attitude dégagée, imitée du
marquis de Vernes:
«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'_elle_, et je suis un grand sot de
n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si embarrassés tout à l'heure
devant la vieille fée qui emportait l'enfant... Mais l'enfant?... Ah!
l'enfant!... j'y suis! la vieille a très-nettement dit _son père_ en
parlant d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, vous
me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf mois que Marthe m'a
quitté, si j'ai bonne mémoire... Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime
et dont je ne m'étais pas avisé dans mon roman!»
Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire éclatant tellement
forcé, tellement âpre, qu'il nous fit mal comme le râle d'un homme à
l'agonie.
«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant d'un air courroucé
qui la rendait vraiment belle et imposante: cet enfant que Paul Arsène
élève et chérit comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez
le savoir. Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui
ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, le pauvre
innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus ingrat qui soit au
monde!»
Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba sur sa chaise,
suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. Horace, irrité de cette
sorte de malédiction jetée sur lui avec tant de véhémence, s'était levé
aussi; mais il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le cri de
sa conscience, et cacha son visage dans ses deux mains.
Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses yeux, avait
repris ses travaux de ménage, et j'attendais en silence l'issue du
combat que l'orgueil, le doute, le repentir, la honte, se livraient dans
le coeur d'Horace.
Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant et en
marchant dans la chambre à grands pas et avec de grands gestes.
«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant le bras à tous deux
et en nous regardant fixement, ne vous jouez pas de moi! Ceci est une
crise décisive dans ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez
dans vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou le
plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être le plus ridicule, je
vous en donne ma parole d'honneur.
--Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.
--Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence et de la
douceur avec Horace, je vous en supplie. Il est fort à plaindre parce
qu'il est fort coupable. Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur
en l'accablant tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce n'est
pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. Laissez-moi lui
parler, et fiez-vous à mon respect, à mon affection, à ma vénération
pour vos amis absents.
--Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... c'est peu: ne
sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie plus digne du grand, du
divin Paul Arsène? Moi, je veux bien répondre _amen_ à vos litanies;
mais pas avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable que je
suis bien le père, _le père unique_, entendez-vous? de cet enfant qu'on
veut maintenant me mettre sur le corps.
--On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec une froide
sévérité. On désire que vous ne vous occupiez jamais de votre fils; on
ne vous l'a jamais présenté comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et
si la fantaisie, vous venait de le réclamer un jour, comme la loi
ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire à une
protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez pas la noblesse et
le dévouement que vous ne pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir
à tous les yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui les
couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre chose dans ce
moment de crise décisive, comme vous l'appelez avec raison, que de
secouer ce voile funeste. Il faut que vous remportiez la victoire sur
des sentiments indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la mère de votre
fils, et de reconnaissance pour son père adoptif, entendez-vous bien?
Il faut que vous me disiez que vous vous êtes conduit comme un enfant,
comme un fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie et
mon dégoût pour votre caractère.
--Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore contre mon arrêt,
il faut que je fasse amende honorable, parce que l'on m'a rendu père
d'un enfant dont je n'ai jamais entendu parler et qui se trouve devoir
être le mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien je suis
repentant? quelle pénitence publique dois-je faire pour laver mon crime?
--Aucune! Toute cette histoire est un secret entre quatre personnes, et
vous êtes la cinquième. Mais si vous aviez la folie et le malheur de
la publier, de la raconter à votre manière, je serais forcé de dire la
vérité, et d'apprendre à tous ceux qui vous connaissent que vous en avez
menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui soient irrécusables!
comme si l'on pouvait en fournir comme s'il y en avait d'autres que des
preuves morales C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit
trop épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au
témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il n'y a pas un
homme sur la terre qui ne pût méconnaître et repousser ses enfants sous
prétexte qu'il n'a pas été témoin de tous les instants de l'existence de
sa femme.
--Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur concentrée. Que
j'apprenne mon secret à tout le monde, et que je proclame la vertu
de Marthe aux dépens de mon honneur? C'est un duel à mort entre la
réputation de cette femme et la mienne que vous me proposez!
--Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans le monde que vous venez
de quitter. Vingt salons n'ont pas les yeux ouverts sur le secret de
votre vie domestique, et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme celui
d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. Le milieu où ces
événements se sont accomplis est bien restreint et bien obscur. Tout au
plus quatre ou cinq anciens amis vous demanderont compte de vos amours
avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une amante sans foi et
sans dignité, ce bruit pourra se répandre davantage et l'atteindre dans
la position plus évidente et plus enviée qu'elle est en train de se
faire. Mais vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne sont
point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne comprenez pas la
conduite que vous devez tenir en cette circonstance, je vais vous la
dire. Vous refuserez d'entrer dans aucune explication; vous ne parlerez
jamais de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux
mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref qui convient
à un homme sérieux, que vous avez pour Marthe l'estime et le respect
qu'elle mérite; et croyez-moi, cette déclaration vous fera honneur, même
aux yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul pourra leur
faire excuser et taire vos égarements... Si vous aviez agi ainsi, même à
l'égard d'une autre femme qui en est moins digne, vous seriez peut-être
réhabilité aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et plus
exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»
Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et Horace,
consterné, reçut mes admonestations avec le silence de l'abattement.
Mais en ce qui concernait Marthe, il se débattit longtemps, et pendant
deux heures j'eus à lutter, non contre son incrédulité, elle était
feinte, mais contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance,
je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais du
terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me disant qu'il avait
besoin d'être seul, de respirer l'air et de réfléchir en marchant. «Je
reviendrai avant minuit, me dit-il, et je vous avouerai franchement le
résultat de mon examen de conscience. Nous causerons encore de tout
cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»
[Illustration: Et je me suis jeté à ses pieds.]
Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, bien que fort
pâle encore, et avec des manières affectueuses et communicatives. «Eh,
bien? lui dis-je en secouant la main qu'il me tendait.--Eh bien! me
répondit-il, j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe et vous
qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous de moi ce que vous
voudrez. J'étais un fou, un malheureux tourmenté de mille doutes
poignants; mais vous autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages.
Vous m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se brouille
dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce qui m'est arrivé; je veux
tout vous dire. En vous quittant, j'ai été au Gymnase; je voulais voir
Marthe, travestie en comédienne sur cette scène mesquine, débiter en
minaudant les gravelures sentimentales de nos petits drames bourgeois,
Oui, je voulais la voir ainsi, pour me guérir à jamais du dépit qu'elle
m'avait laissé dans l'âme, pour la mépriser intérieurement et me
mépriser moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis cinq
minutes, que je vois paraître un ange de beauté et que j'entends une
voix pure et touchante comme celle de mademoiselle Mars. C'était bien
la beauté, c'était bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien
poétisées, combien idéalisées par la culture de l'esprit et par le
travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: une femme
qui n'est pas occupée avant tout du soin de plaire n'est pas une femme;
et dans ce temps-là, Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait
une indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui lui
faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. Mais quelle
métamorphose, grand Dieu! s'est opérée en elle! quel luxe de beauté,
quelle distinction de manières, quelle élégance de diction, quel aplomb,
quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, chaste et
doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même et tomber à genoux au
milieu de mes soupçons et de mes emportements! Elle a eu ce soir, je
vous l'assure, un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien
mérité. Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a su le rendre
vrai, noble et saisissant, sans grands effets, sans moyens téméraires.
On applaudissait peu; on ne disait pas: C'est sublime, c'est délirant!
mais chacun regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme
c'est bien! Oui, _bien_ est le mot qui convient. J'ai appris dans le
monde, où l'on apprend quelques bonnes choses au milieu d'un grand
nombre de mauvaises, que le bien est plus difficile à atteindre que le
beau; ou, pour mieux dire, le bien est une face du beau plus raffinée,
plus châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort aise que
toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle femmes du monde voient
comme cette pauvre grisette sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet,
causer, sourire, avec plus de convenance et de charme qu'elles toutes!
Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? Oh! que l'intelligence
est une force rapide et pénétrante! Sur mon honneur, je ne me serais
jamais douté que Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir
les yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. Je
l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, et la voilà qui me donne un
démenti, et qui semble se venger de mon erreur, en se montrant accomplie
et triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! car tout
Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le plaisir de la voir et
de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi de moi, je vous l'avoue: et dès que
la pièce où elle jouait a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs,
j'ai forcé toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers et
tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, j'ai trouvé
sa loge, j'ai poussé la porte après avoir frappé, et, sans attendre
qu'on vînt, selon l'usage, parlementer avec moi, j'ai osé pénétrer
jusqu'à elle. Elle était encore dans son élégant costume, mais elle
avait essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les fleurs,
tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux que jamais sur ses
épaules de reine. Elle était encore plus belle que sur la scène, et je
me suis jeté à ses pieds; j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au
grand scandale de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien naïve
pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne trouverais pas
Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien qu'il est caissier, qu'il est
occupé à la régie pendant que sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous
me direz tout, ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son
mari, elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: mais
elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime toujours, et, bien
qu'elle m'ait dit tout le contraire, je n'en puis pas douter. Elle est
devenue, en me voyant, pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait
tombée évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise sur sa
causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me dire un mot, et comme
égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a parlé pour me vanter son bonheur, son
repos, son mariage... ses yeux humides et son sein haletant me disaient
tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement avec mes oreilles
les paroles de sa bouche, je comprenais avec tout mon être la voix de
son coeur, qui parlait bien plus haut et plus éloquemment. Elle voulait
que j'attendisse dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle
craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir comme en cachette
de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez inquiété et tourmenté pendant un
an, pour que je ne me fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille
pendant une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout disposé à
voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser et emmener celle
que je ne puis me déshabituer tout d'un coup de regarder comme ma
maîtresse et ma compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne la
revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. Mais au
moins pendant une heure j'ai été agité, ému, et, puisqu'il faut tout
vous dire, épris comme je ne l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit
vingt fois au milieu de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile:
je n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai jamais
qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et de moi-même.
[Illustration: Et le poussant par les épaules...]
«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie hausse-t-elle
les épaules d'un air chagrin, et inquiet? Je suis un honnête homme; et
comme Marthe est une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me
revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, si son mari y
consent, ce sera pour moi un engagement tacite de respecter sa confiance
et son honneur, vous l'avez guère à craindre, ce me semble, que je
trouble la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je vous en
prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever sa femme, quoiqu'il
m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est admirablement conduit envers elle et
envers mon fils... puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot
de l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... Mais enfin, il
est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, m'unit à elle, et que
si jamais je fais fortune, je n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je
saurai donc récompenser indirectement Arsène des soins qu'il lui aura
donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes droits de père,
je n'exercerai ma paternité que d'une façon mystérieuse, et pour ainsi
dire providentielle. Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention
d'être ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; que, loin
d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, je reste son admirateur,
son serviteur et son ami. Je ne pense pas qu'Arsène puisse le trouver
mauvais: en s'attachant à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû
prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle pour moi.
C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera pas, puisqu'il me
connaît. Quant à moi, je me sens relevé, consolé, et comme ressuscité
par les événements de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce
matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme l'ancien Horace que
vous avez aimé, estimé, et que le monde n'a pu ni avilir ni corrompre.
Laissez-moi vous dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je
l'aimerai toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus jamais
à trembler ni à souffrir de mon amour, de même que vous n'aurez plus
jamais rien à réprimer ni à condamner dans ma conduite envers elle.»
Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de mille projets et
de mille espérances, qui se contredisaient les unes les autres, nous
faisait les plus hardies promesses de vertu et de raison, Marthe,
rentrée chez elle avec son mari, lui racontait avec la plus grande
franchise l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène éprouva un grand
effroi et un grand déchirement de coeur à cette nouvelle; mais il n'en
fit rien paraître, et il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait
projeter.
«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, et que je lui
témoigne de l'amitié?
--Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu ne lui dois
rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu es forcée de le traiter
doucement et amicalement. D'abord tu n'aurais peut-être pas la force
d'être sévère et froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait
de le manifester, à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut plus avoir,
qu'il te demande seulement le pardon du passé et un peu de pitié
généreuse pour son repentir; si tu as lieu d'être satisfaite de sa
manière d'être aujourd'hui avec toi, et de ne rien craindre de lui à
l'avenir...
--Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu me parles ainsi, ta
figure est pâle et ta voix troublée: tu as de l'inquiétude au fond de
l'âme?»
Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le jure devant Dieu,
ma bien-aimée, que si tu n'en as pas toi-même, si tu te sens aussi calme
et aussi heureuse que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et
tranquille.
--Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je chéris plus que tout
au monde, que je voudrais faire un mensonge. Je ne me sens pas dans la
même situation que ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être
à vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; mais je ne me
suis pas sentie calme en sa présence, et à l'heure qu'il est, je suis
encore agitée et bouleversée comme si j'avais vu la foudre tomber près
de moi.»
Arsène garda le silence pendant quelques instants; et quand il se sentit
la force de parler, il pria Marthe de ne lui rien cacher et de lui
expliquer le genre d'émotion qu'elle éprouvait, sans craindre de
l'affliger ou de l'inquiéter.
«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; car
depuis une heure je cherche en vain à le faire vis-à-vis de moi-même.
Il me semble que c'est un sentiment de terreur douloureuse, un frisson
comme celui qu'on éprouverait en regardant les instruments d'une torture
qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire avec certitude, c'est que
tout, dans cette émotion, est pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de
la honte, du remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir
tant souffert pour un homme si peu sérieux, une sorte de dégoût et
de haine contre moi-même. Enfin cela me fait mal, sans le plus petit
mélange de satisfaction et d'attendrissement: tout ce que dit cet homme
semble affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié
amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble que quand tu
le reverras tel qu'il est maintenant, élégant et malpropre, humble
et prétentieux, flétri et puéril, tu ne pourras pas t'empêcher de me
mépriser, pour t'avoir préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous
ceux avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes d'amour à
Belleville.»
Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne faisait aucun effort
hypocrite pour rassurer son époux. Cependant elle ne put dormir de
la nuit. L'agitation que son début lui avait causée ajoutait à celle
qu'Horace était venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant
lesquels elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée sous sa
domination funeste, et où les scènes cruelles du passé se représentèrent
à son imagination plus violentes et plus horribles encore que dans la
réalité. Elle se jeta plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris
étouffés, comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; et Arsène,
en la rassurant et en la bénissant de cet instinct de confiance et de
tendresse, se sentit beaucoup plus malheureux que s'il l'eût trouvée
indifférente au souvenir d'Horace.
A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses bras pour oublier en
le caressant toutes les angoisses de la nuit, la mère Olympe lui remit
une lettre qu'Horace avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me
l'avait montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un
chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence, mais de sentiments
et d'idées. Jamais il n'avait été mieux inspiré pour s'exprimer, et
jamais il n'avait semble rempli d'instincts plus nobles, plus purs, plus
tendres et plus généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par
la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à ses promesses.
Il demandait ardemment le pardon, l'amitié, la confiance de Marthe et de
Paul. Il s'accusait avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec
un enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, de voir
son fils en leur présence, el de le remettre lui-même, humblement et
courageusement, entre les bras de celui qui l'avait adopté, et qui était
plus digne que lui d'en être le père.
Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux pleins de larmes.
«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre d'Horace, et
tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant quelque chose me dit que ce
ne sont là encore que des paroles comme il en sait dire.»
Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa femme avec une
émotion grave;
«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là l'expression d un
sentiment vrai et d'une résolution généreuse. Cette lettre est belle,
et cet homme est bon malgré ses vices. Il m'est impossible de ne pas le
croire meilleur qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je t'assure que
tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort et plus sage qu'il ne
l'est: il avait toutes les intentions des vertus qu'il n'avait pas. Tu
lui dois le pardon et l'amitié qu'il demande; et si je t'en détournais,
je te donnerais un conseil égoïste et lâche.
--Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit Marthe. La seule
chose qui me fasse souffrir, c'est de penser qu'il verra Eugène, qu'il
l'embrassera devant nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra
en moi la mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller et
reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais habituée à
regarder cet enfant comme le tien. Je ne me rappelais plus que bien
rarement qu'il ne l'est pas; et maintenant, on va nous l'ôter en quelque
sorte, en nous volant une de ses caresses!
--Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre Marthe, reprit
Arsène; mais c'est un devoir auquel il faut se soumettre. J'ai réfléchi
toute la nuit à ces choses-là, et je m'en suis dit une bien sérieuse, et
que tu vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre choix et notre
volonté, il y a le dessein, le choix et la volonté de Dieu. Dieu ne fait
rien qui ne soit nécessaire, et ses intentions mystérieuses nous doivent
être sacrées. Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât
les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace le revit, et
sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il ait jusqu'ici abjuré
les douceurs et les devoirs de la paternité. Dieu seul sait quelle
influence cachée et puissante cet enfant peut avoir sur l'avenir
d'Horace. C'est un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de
personne de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le tenter. Lui
ravir la faculté de connaître et d'aimer son fils, dût-il le connaître
et l'aimer faiblement, serait une sorte de rapt et comme un dommage
irréparable que nous causerions à son être moral. Il nous faut donc,
loin d'accaparer notre _trésor_ à son préjudice, l'admettre à en jouir,
parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait. Je ne veux pas
croire que la vue de cet enfant ne le rende pas meilleur et n'amène pas
un changement sérieux dans son âme.»
Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, et sa
vénération pour Arsène en augmenta. Un déjeuner fut arrangé chez moi
pour cette rencontre. Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette
fois Horace, redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable
en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout pour Arsène, dont
l'attitude noble et sereine le frappa de respect et d'attendrissement.
Ce fut le plus beau jour de la vie d'Horace.
La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement dans son âme, il
faut bien le confesser. Avili et outragé par les gens du monde, humilié
et blessé par nous, il s'était senti enfin déchu et souillé à ses
propres yeux. Il avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet
abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de lui-même, en
attendant qu'il put se laver plus tard aux yeux du monde. Il n'avait pas
voulu sortir à demi de cette situation, et se contenter de se montrer
bon et repentant: il voulait se montrer grand, et changer notre pitié en
admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son ostentation eut au
moins l'avantage de lui faire connaître des joies d'amour-propre qu'il
ne connaissait pas encore, et qu'il reconnut préférables aux mesquines
satisfactions d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce
jour, dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de nature,
s'agrandit au moins dans la voie qui lui était ouverte.
Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions nouvelles et
de la grande crise qui s'était opérée en lui un peu rapidement. Il pensa
à Marthe un peu plus qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son
fils. Son amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une
passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à coup de
chimériques et coupables espérances. Enfin selon l'expression d'Eugénie,
qui avait retenu quelques mots de science, son étoile eut une
défaillance de lumière. Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas
l'occasion de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai en
quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien que charmé de
l'idée de voyager, il voulait gagner quelques jours. Mais j'y mis une
fermeté excessive, sentant bien que de sa conduite avec Marthe en cette
circonstance dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, comme
venant de moi, la somme que Louis de Méran m'avait envoyée pour lui,
et je fixai le jour de son départ pour l'Italie sans lui permettre de
revoir personne.