Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, une bonne tenue,
beaucoup d'esprit de conversation, un commencement de renommée
littéraire, les apparences d'une certaine fortune, et un nom qu'il
signait _Du Montet_, ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un
moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé aux
plus grands succès auprès de ces belles poupées de salon qu'on appelle
femmes à la mode. Deux ou trois coquettes sur le retour l'eussent mis
en vogue, s'il eût voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus
haut, et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères
amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer à un brillant
mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, il lui semblait qu'il
n'y avait que cela de réel et de désirable. Il ne regardait plus le
talent et la gloire que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il
comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour captiver le
coeur de quelque riche héritière. Avec de l'habileté, du temps et de la
prudence, qui sait si son rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut
pas ménager les ressources de sa position, et son trop de confiance
l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, il entama
une intrigue avec la fille d'un banquier, pensionnaire romanesque qui
répondit à ses billets, lui donna des rendez-vous, et concerta avec
lui un enlèvement et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement Horace
n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. Les deux ou trois
mille francs du second roman avaient été mangés avant d'être touchés, et
il commençait à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait d'être
heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda la demoiselle à ses
parents d'un ton assez impératif, se vanta auprès d'eux de la passion
qu'elle avait pour lui, et leur donna même à entendre qu'il n'était plus
temps de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour dont il
espérait rendre la jeune personne, complice; car il avait été, malgré
lui, plus délicat qu'il ne voulait l'avouer. Il avait respecté
l'imprudente petite héroïne de son roman, et même leurs relations
avaient été si chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès
de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui ont fait
leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré la vérité. Ils prirent
l'enfant par la douceur, lui peignirent Horace comme un fat, un homme
sans coeur, prêt à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils
parlementèrent, suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent d'accorder la main et de
retenir la dot, et en peu de jours surent si bien dégoûter ces deux
amants l'un de l'autre, qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui
le repoussait de son côté avec mépris et aversion. Cette triste aventure
fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter de part ni d'autre, et
Horace, par dépit, s'adressa précipitamment à une veuve de bonne maison,
qui jouissait d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était
encore jeune et belle.
[Illustration: Comme nous étions encore penchés sur le balcon.]
Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il s'imagina qu'elle
ne lui appartiendrait que par le mariage, et il se trompa. Soit que la
veuve ne voulût faire de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout
honneur, soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans perdre
sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec art, et commença
à se sentir amoureux avant de savoir à quoi s'en tenir. J'ignore si,
malgré son extrême jeunesse, qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse,
son nom roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et
sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits neufs pendant
quelque temps, il eût satisfait son amour et son ambition. L'espérance
d'être un jour homme politique lui était revenue avec celle de devenir
éligible par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, qu'il eût
inspiré un amour assez violent pour la faire accepter; mais il avait
une ennemie qui devait lui barrer le chemin, c'était la vicomtesse de
Chailly.
Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré le voir
ramper devant elle, conformément aux prédictions du marquis de Vernes,
aussitôt qu'elle l'aurait abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace
orgueilleux en amour, s'était trompé. Horace n'était que vain, et son
inconstance, jointe à sa bonté naturelle, l'empêchait de concevoir un
dépit sérieux. Il vit bien que la vicomtesse était retournée au comte de
Meilleraie; mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
et l'admettait au rang de ses amis, il se tint pour satisfait, et
continua à la voir sans amertume et sans prétention. C'eût été pour
tous deux le meilleur état de choses; mais Horace ne pouvait passer une
semaine sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, pour
étouffer peut-être quelques secrets remords. A la suite d'un déjeuner
au Café de Paris, il s'enivra, devint expansif, vantard, et se laissa
arracher l'aveu de ses succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui
l'aidèrent perfidement à cette confession haïssait Léonie, et voyait
intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, ce dernier fut
informé de l'infidélité de sa maîtresse. Il lui fit, non pas une scène,
il ne l'aimait pas assez pour s'emporter, mais de piquants reproches,
qui la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet de la haine
implacable de cette femme. Elle connaissait assez particulièrement la
veuve qu'il courtisait, et déjà elle s'était aperçue de la tournure
que prenait cette liaison. Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa
confiance, et la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
un homme _qui parle_. Horace fut éconduit brusquement. Il lutta, et sa
défaite n'en fut que plus honteusement Consommée.
[Illustration: C'était la vraie fille de Lucifer.]
Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un plus fâcheux
moment. Son second roman venait de paraître, et il n'était pas bon.
Horace avait épuisé dans le premier la petite somme de talent qu'il
avait amassée, parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion
qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel ouvrage, que
sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement pour réchauffer et
l'inspirer une seconde fois. Il avait forcé son cerveau à un enfantement
qui avortait. En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il
avait été froid et faux comme son modèle et comme son propre sentiment.
Il eût pu avoir néanmoins un certain succès dans un certain monde avec
ce mauvais ouvrage, s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la
méchanceté du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants
lecteurs l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un trop noble
coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait tellement poétisé son
héroïne, qu'elle n'était pas vraie, et que personne ne pouvait la
reconnaître. Incapable de garder un secret d'amour, il était également
incapable de le proclamer froidement et par vengeance.
Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, il perdit au jeu
ses derniers louis, et rentra chez lui dans une disposition d'esprit
assez tragique. Il trouva sur sa cheminée une lettre de son éditeur, en
réponse à un billet qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de
nouvelles avances en retour de la promesse d'un nouveau roman. «Odieux
métier! s'écria-t-il en décachetant la lettre; il faudra donc écrire
encore, écrire toujours, quelle que soit ma disposition d'esprit; être
léger de style avec une cervelle appesantie de fatigue, tendre de
sentiments avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de
métaphores avec une imagination flétrie par le dégoût!» Il brisa
convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, lut un refus
très-net en style d'éditeur mécontent, qui appelle un chat, un chat, et
un succès manqué un _bouillon_. Le digne homme en était pour ses frais.
Depuis quinze jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas
vendu trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume était
plat, les libraires ne prenaient cette _galette_ qu'au rabais. Si Horace
avait voulu le croire, il aurait allongé le dénoûment. Deux feuilles de
plus, et son livre gagnait cinquante centimes par exemplaire. Et puis le
titre n'était pas assez _ronflant_, la donnée n'était pas _morale_, il
y avait _trop de réflexions_; et mille autres causes de non-succès qui
firent sauter au plancher le pauvre auteur outré de colère et rempli de
désespoir.
Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, des bottes
percées et un habit râpé, on ne se décourage pas pour un refus
d'éditeur; on se met en campagne, et de rebuffades en rebuffades, on
finit par en trouver un plus confiant ou plus riche. Mais courir
en tilbury et suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant dès le
lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup de politesse, mais avec
un sourire d'incrédulité pour son avenir littéraire. Son premier roman
avait eu un succès d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second
avait fait un _fiasco_ complet. L'un lui demandait une préface d'Eugène
Sue, l'autre une lettre de recommandation de M. de Lamartine, un
troisième exigeait qu'on lui assurât un feuilleton de Jules Janin. Tous
s'accordaient pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun
n'entendait débourser la moindre avance de fonds. Horace les envoya tous
au diable, petits et gros, et revint chez lui la mort dans l'âme.
Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier son
domestique; le surlendemain il vendit sa montre pour avoir quelques
pièces d'or, et pouvoir jouer encore un jour le rôle d'un homme riche.
Il alla voir Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se retira vers trois
heures du matin endetté de cinq cents francs, que, selon les lois de
ce monde-là, il devait payer dans un délai de trois jours à un de ses
meilleurs amis, riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être
méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis en quatre pour se
les procurer chez un éditeur, le soir du troisième jour, il se décida
à les emprunter à Louis de Méran, non sans un trouble mortel; car il
savait qu'à moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas les
rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était changée en
méfiance et en terreur depuis qu'il avait connu les âpres jouissances
de la possession et les soucis amers de la ruine. Cette souffrance fut
d'autant plus grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans
tout l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de contraint qui
contrastait avec son empressement et sa confiance habituels. Jusque-là
ce jeune homme avait paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier
plutôt que l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui
avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait passer pour
riche, il payait exactement, non ses anciennes dettes, mais celles qu'il
contractait dans son nouvel entourage. Ce jour-là il lui sembla que
Louis de Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par la
politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première fois,
Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? Mais comment eût-il pu le
deviner? Horace avait réformé son équipage et quitté le joli appartement
garni qu'il occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie
annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il s'était dispensé
d'acheter des meubles et de s'installer conformément à sa prétendue
aisance. Il feignit d'être encore retenu pour quelques jours par des
affaires imprévues, espérant que, durant ce peu de jours, la fortune
du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en sa faveur, et lui
permettraient de reculer indéfiniment son voyage.
Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une sorte d'affectation
qu'il crut remarquer en lui de ne pas l'accompagner à l'Opéra, lui
causèrent une profonde inquiétude. Il craignit d'avoir laissé soupçonner
sa position fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant le soir en public
avec son dandysme accoutumé. Il alla trouver au fond de la Cité un
brocanteur auquel il avait eu affaire autrefois, et il lui vendit à
grande perte son épingle en brillants; mais il eut une centaine de
francs dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, et alla
s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans une de ces loges en
évidence qu'on appelle aujourd'hui, je crois, _cages aux lions_. A cette
époque-là, les élégants du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom
bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce de dandys, ou peu
s'en faut. Horace était enrôlé dans cette variété de l'espèce humaine,
et faisait profession de se montrer. Il avait ses entrées dans cette
loge, où Louis de Méran payait une part de location, et l'emmenait une
ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par les autres
occupants avec cordialité; car on l'aimait, et son esprit animait ce
groupe flâneur et ennuyé. Mais ce soir-là on tourna à peine la tête
lorsqu'il entra, et personne ne se dérangea pour lui faire place. Il est
vrai que Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de Guillaume Tell:
O Mathilde, idole de ma vie, etc.
Probablement on écoutait dans ce moment avec plus d'attention. Horace,
un instant effrayé, se rassura; et bientôt il reprit tout son aplomb,
lorsqu'à la fin de l'acte un de ces messieurs l'engagea à venir souper
chez lui, avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être
enjoué, et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, de
temps à autre, il lui semblait remarquer un sourire de mépris échangé
autour de lui. Un nuage alors passait devant ses yeux, ses oreilles
bourdonnaient, il n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus
flotter dans la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient,
le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des spectres de
femmes qui se disaient les uns aux autres des mots étranges derrière
leur éventail: _aventurier, aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de
rien! homme de rien!_ Alors il était prêt à s'évanouir, et quand, revenu
à lui-même, il s'assurait que ce n'était qu'une hallucination, il
faisait de violents efforts pour cacher son angoisse. Une fois un de ses
compagnons lui demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus
troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. _Peut-être
avez-vous faim?_ lui dit un antre. Horace perdit tout à fait contenance.
Il crut voir dans ce mot insignifiant une atroce épigramme. Il songea à
se retirer, à se cacher, à ne jamais reparaître.
Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi la partie, qu'il
devait aborder une explication, affronter l'attaque, afin de se défendre
avec audace, et de savoir à tout prix s'il était victime d'une secrète
persécution, ou en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse
chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré par l'air
froid ou bienveillant des convives.
La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, fort
intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. Horace l'avait
toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui eût fait des avances.
Elle avait ce jour-là une robe de satin écarlate, ses cheveux blonds
flottants, et un certain air plus impertinent que de coutume. Ses yeux
brillaient d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer.
Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça auprès d'elle à
table, et lui versa de sa belle main les vins du Rhin les plus capiteux.
On s'égaya beaucoup, on traita Horace aussi bien que de coutume, on lui
fit réciter des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à
l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à reprendre
confiance en lui-même.
Alors un des convives lui dit:
«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, pourquoi la
vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. Est-il vrai qu'à un déjeuner
au Café de Paris, avec B... et A..., vous l'ayez compromise?
--Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit Horace; mais je ne
crois pas l'avoir fait.
--Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car on lui a dit
que vous vous étiez vanté de ce dont un homme d'honneur ne se vante
jamais...
--A jeun! reprit un autre. Mais _in vino veritas_, n'est ce pas, Horace?
--En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie pu être, je n'ai dû
me vanter de rien.
--Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi qu'Horace
appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), qu'il n'y aurait pas
de quoi se vanter, et c'est mon avis. Votre vicomtesse est sèche,
reluisante et anguleuse comme un coquillage.
--Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, que vous en avez
été amoureux.
--Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens pas davantage.
--On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au point de raconter des
choses étranges sur votre séjour à la campagne, l'été dernier?
--Que signifient toutes ces questions? dit Horace en levant la tête.
Suis-je devant un jury?
--Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la police
correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez nous dire cela entre
amis. La vicomtesse ne vous haïrait pas tant si elle ne vous avait pas
tant aimé.
--Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?
--Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!
--Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, répondit
Horace du même ton moqueur.
--Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez juré fidélité
jusqu'au tombeau?
--Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace en riant.
--Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un violent dépit à la
vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de mal de vous.
--Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?
--Tenez vous à le savoir?
--Un peu.
--Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que vous vous faites
passer pour riche; que vous êtes un enfant, et que vous faites semblant
d'être un homme; que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que
vous jouez le rôle de vainqueur.»
Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de braver l'orage.
«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences,
répondit-il avec fermeté, comme je ne sais pas le moyen de me venger
d'une femme, je me bornerai à dire qu'elle se trompe; mais si un homme
me le répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais
qu'il en a menti.»
L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un mouvement
de colère. Son voisin le retint, et se hâta de dire d'un ton assez
équivoque:
«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez trahi le secret de
vos amours avec une femme, dans un de ces _après-boire_ où vraiment la
vérité nous échappe sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse
pousse trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous l'aviez
calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous aviez menti, il
faudrait l'excuser d'user de représailles.
--Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez incertain? Je
désirerais savoir votre opinion sur mon compte.
--Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, que vous l'avez conté
à quelqu'un dans les fumées du champagne, et que vous avez fait là une
grave imprudence.
--Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant le verre d'Horace;
prononcez, messieurs du tribunal.
--Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans
l'oratoire de madame de ***.»
Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré d'épouser.
«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport à
celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche à lui
donner des vertiges de vanité.
Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il avait besoin de toute
sa tête, et il s'abstint de vider son verre; il chercha à deviner dans
les regards des convives si cette petite guerre était un piège perfide
ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui
disait l'éclairait sur un point jusqu'alors mystérieux pour lui: c'est
que la vicomtesse l'avait desservi auprès de la veuve. Il voyait en
outre qu'elle avait tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis,
et la manière dont on présentait les choses donnait à penser que cette
guerre cruelle était le résultat de l'amour offensé. Il trouvait tout le
monde disposé à le juger ainsi, et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes
injurieux élevés contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne
pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne
pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, qu'il repoussait
depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se
griser tout à fait, et il le fit de son mieux, afin d'être autorisé à
parler comme malgré lui.
Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte
que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine à nous rester
fidèle lorsque nous la voulons écarter, plus il buvait, moins il se
sentait gris. Il avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue
embarrassée; mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. Cependant
il fallait déraisonner, hélas! et Horace déraisonna. Il me l'a confessé
depuis, pressé par un sévère interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant
pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. Il le fit avec
une certaine jouissance de ressentiment contre la méchante créature qui
avait voulu le déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste
de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir à ses
aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son
ennemie.
Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la
compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une
froideur méprisante: «Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne
soyez pas plus gris que moi, vous êtes _soûl comme un_...»
Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le
répéter. Il eut comme un éblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le
soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et
on le jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de Méran, chez
lequel, depuis le jour où il avait quitté son logement, il avait accepté
un gîte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne
saurait être apprécié que par ceux qui auraient d'aussi misérables
fautes à se reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et ne
pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de la nuit sur un
fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa
raison était parfaitement éclaircie, et il ne se faisait plus illusion
sur le blâme, la méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu
éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son esprit,
venaient de le faire tomber dans un piège grossier. Maintenant il
comprenait l'épreuve à laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il
eût dû tenir pour en sortir justifié. S'il eût affronté dignement
les imputations de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa
faiblesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au moyen
d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni
très-délicats sur de telles matières, ils auraient eu assez d'instinct
généreux dans l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la
noblesse et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité de son
caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui
à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte
d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eût
su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il
retombait plus bas qu'il ne méritait d'être.
Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou
cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de
l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de
sécheresse et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever,
parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait
eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses
membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son
exaspération nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce qu'il
voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son
délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui
n'était que vain, léger et maladroit.
Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si
sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa
tête dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa
douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses
mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation
d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune
homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la
délicatesse du coeur élève l'intelligence quand besoin est. «Horace, lui
dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit à ce souper où je n'ai pas
voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous
y ménageait. J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais
fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et
par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à
vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier;
vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous
avez empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans
la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour
lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une
ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure,
outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes
dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas.
Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous
fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame
de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous
oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle,
très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec
une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu
un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de
nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance
obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez fait
accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière
plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir
tout d'un coup des avantages de fortune et de considération que votre
travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis de nous eussent pu
seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans
vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais
su que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non
le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais détourné de
l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne
possédiez absolument rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de
vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait.
Laissez au temps, qui efface les médisances et à mon amitié, qui vous
restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de
l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un
jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a
séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez
partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tête à vous
venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels,
que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous
donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez
besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu à la vérité pour mener
en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous
pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous
proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger
que je le fais en cet instant.»
Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la
main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait,
le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit
aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour
m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait
pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre
en voyage.
Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être
aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me
voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir
sa retraite.