XXXIII.

La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite fortune, et celle de

réaliser un de ses plus doux projets, enivra si vivement Horace dans

les derniers jours, que je m'effrayai des dispositions folles dans

lesquelles je le vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes

choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes imprudences

ou d'amers désenchantements. Après la semaine d'abattement et de spleen

profond que lui avait causé son _fiasco_ dans le beau monde, il avait eu

une semaine d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil sublime.

Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri par la vie de

plaisir qu'il avait menée durant tout l'hiver; et je le voyais en proie

à une fièvre d'autant plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en

apercevait pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je résolus de

le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire reposer et de l'y soigner,

si les premiers jours de mouvement, au lieu de faire une heureuse

diversion, venaient à hâter l'invasion d'une maladie.

Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et je le gardai à

vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets par quelque subite

extravagance. J'avais le pressentiment d'une crise imminente. Il y

avait du désordre dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses

moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé et de bizarre

qui frappait également Eugénie. «Je ne sais pas pourquoi je ne peux plus

le regarder, me disait-elle, sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir

fou. Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis

quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un secret dérangement dans

tout son être; car enfin ces sentiments ne sont plus joués, je le vois

bien, et pourtant ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi

d'un jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»

Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine sur une âme

humaine; mais au fond de la mienne, je n'étais pas éloigné de partager

ses craintes.

La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la dernière fois de

sa vie, n'était pas maître de lui-même. Il ne se rendait pas compte des

mouvements impétueux que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme

caressés avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le monde lui avait

laissé un secret mais cuisant chagrin; il réussissait à s'en distraire

et à le chasser, en s'exaltant à ses propres yeux dans une nouvelle

carrière d'émotions. Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le

faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus il croyait

en triompher en se raidissant contre cet amer souvenir et en cherchant à

se grandir à ses propres yeux par d'intérieures déclamations, et moins

il réussissait à atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches

attaques et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et le

définir une dernière fois, au moment de clore le récit de cette

période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau très-bien organisé,

très-intelligent et très-solide, qui pouvait cependant se troubler et se

détériorer en un instant, comme une belle machine dont on briserait le

moteur principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était cette

faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle langue psychologique,

a, par un néologisme ingénieux, qualifiée d'_approbativité_; et

l'approbativité d'Horace avait reçu un choc terrible la nuit du souper

chez _Proserpine_. Malgré l'appareil que les douces effusions du

déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette blessure, le

trouble et la confusion régnaient dans les profondeurs de la pensée

d'Horace.

Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue aux diligences

Laffitte et Caillard pour le soir même), Horace, voyant tous ses

préparatifs terminés, et se sentant excédé de ma surveillance, m'échappa

adroitement, et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable

de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être la manière

calme et douce avec laquelle elle avait pris congé de lui à notre

dernière réunion lui avait-elle laissé un secret mécontentement. Il

voulait bien la quitter et renoncer à elle pour jamais par un effort

magnanime; mais il entendait faire par là un admirable sacrifice de ses

droits et de sa puissance sur l'âme de cette femme; tandis qu'elle,

comprenant son rôle autrement, croyait, en lui laissant presser sa main

et embrasser son fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse.

Horace, en acceptant cette position, ne se trouvait pas assez haut dans

l'opinion de Marthe, à qui il voulait laisser des regrets; dans celle

d'Arsène, à qui il voulait inspirer de la reconnaissance; et dans la

nôtre, qu'il voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, je

ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais il en avait eu le

lendemain; et en nous trouvant tous résolus à ne pas renouveler cette

scène délicate, il avait été mécontent de nous tous, et de l'attitude

qu'il avait été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un

mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de Marthe, afin de

pouvoir faire son entrée en Italie en triomphateur généreux d'une femme,

et non en victime de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite,

pour l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées dans son

esprit, et que ce n'était pas le froid disciple du marquis de Vernes qui

allait chercher sa revanche auprès de Marthe; mais le véritable Horace,

troublé par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme malgré lui et

sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement quelconque, ne fût-ce

qu'un regard et un mot, à cette souffrance insupportable.

Il entra dans un café, à trois portes de la maison que Marthe habitait,

non loin du Gymnase. Il y traça au crayon quelques mots sans suite qu'il

fit porter par un voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec

cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous dire un dernier

adieu: nous irons, Arsène et moi, avec Eugène dans nos bras, vous voir

monter en diligence. Dans ce moment-ci il me serait impossible de vous

recevoir.

Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses mains, le jeta par

terre, le ramassa, le relut, demanda du café à plusieurs reprises pour

éclaircir ses idées qui s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à

cette hypothèse: ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et en ce cas

elle est la dernière des femmes; ou son mari est absent, et elle n'ose

pas se trouver seule avec moi, et alors elle est la plus adorable des

amantes et la plus vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux

la presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je veux

m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais délivré de son

souvenir.

Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure devant une

glace, et se trouva si pâle et si tremblant qu'il demanda de l'extrait

d'absinthe, croyant arriver à la force de l'esprit, grâce à ces

excitants qui produisaient en lui l'effet tout contraire.

Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, monte cinq étages,

sonne, feint de ne pas entendre le refus positif de la vieille Olympe,

la repousse aisément, franchit deux petites pièces, et pénètre dans un

boudoir des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe seule,

étudiant un rôle, avec son enfant endormi à ses côtés sur le sofa. En le

voyant, Marthe fit un cri, et la peur se peignit dans tous ses traits.

Elle se leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, de

l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses pieds, versa des larmes,

et lui peignit son amour insensé avec toute l'ardeur que savait lui

prêter son éloquence naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage

avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours presque

évangéliques et tout empreints de la bonté pieuse qu'Arsène avait su

lui inspirer, de ramener Horace aux sentiments nobles qu'il lui avait

témoignés naguère.

Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de coeur et

d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du trésor qu'il avait perdu

par sa faute; et une sorte de désespoir, d'orgueil sombre et violent,

comme celui d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec

une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait appeler Olympe

pour qu'elle courût chercher son mari au théâtre, lorsque Horace, tirant

de son sein un poignard véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne

consentait à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa manière,

le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait menée loin d'elle,

des efforts furieux qu'il avait tentés pour chasser son souvenir dans

les bras d'autres femmes, des brillantes conquêtes qu'il avait faites,

et dont aucune n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il

partait pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre s'il ne

pouvait se guérir de son amour; et après de longues tirades, si belles

qu'il aurait dû les garder pour son éditeur, il lui fit les offres les

plus folles; il la supplia de fuir ou de se suicider avec lui.

Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on acquiert en

amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite absurde et ses intentions

coupables et lâches. Cependant, quoique son coeur lui fût fermé sans

retour, elle sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur elle

par cet homme si funeste à son repos était près de se ranimer, et qu'une

influence mystérieuse, satanique en quelque sorte, et dont elle avait

horreur, commençait à pénétrer dans ses veines comme le froid de la

mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif agitait ses mains,

qu'Horace retenait de force dans les siennes; et lorsqu'il se jetait

à genoux devant son fils endormi, lorsqu'au nom de cette innocente

créature, qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du

sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, elle sentait se

réveiller, pour celui qui l'avait rendue mère, une sorte de tendresse

fatale, mêlée de compassion, de mépris et de sollicitude. Horace vit

ses yeux se remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il

l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu m'aimes, ah! tu

m'aimes, je le vois, je le sais!»

Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, prenant tout à coup

une résolution désespérée pour se délivrer à jamais de son mauvais

génie:

«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et vous devez vous

en guérir au plus vite. Je ne saurais plus longtemps conserver votre

estime, au prix de votre repos et de votre dignité. Je ne mérite pas

les éloges dont vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons

n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de vous. C'est bien

véritablement le fils de Paul Arsène, dont j'étais la maîtresse en même

temps que la vôtre.»

Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable acte de

fanatisme. C'était comme un exorcisme _pour chasser les démons au nom

du prince des démons_. Horace était si hagard qu'il ne songea pas à

l'invraisemblance d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène

envers lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de complicité

avec une femme impudente, pour lui faire accepter la paternité d'un

enfant. Il oublia qu'il était sans nom, sans fortune, et sans position,

et que par conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le tromper

si grossièrement. Il crut seulement à cet instant de remords que Marthe

venait déjouer pour se débarrasser de lui; et, transporté d'une fureur

subite, saisi d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en

s'écriant:

«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»

Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût certainement

d'intention bien nette que celle de l'effrayer, elle reçut, en se

jetant au-devant de son fils, non pas le coup de la mort, mais, hélas!

puisqu'il faut le dire, au risque de dénouer platement la seule

tragédie un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une légère

égratignure.

A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau bras de Marthe,

Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, essaya de se poignarder

lui-même. J'ignore s'il aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à

peine avait-il effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre qui

lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le désarma, et, le

poussant par les épaules, le précipita dans les escaliers en lui criant

avec un rire amer:

«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, et surtout allez vous

faire pendre ailleurs.»

Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la rampe, et

entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait à sa rencontre, il se

hâta de fuir, la tête baissée, le chapeau enfoncé sur les yeux, et se

disant: «Bien certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer

est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que je viens

d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au cloître Saint-Méry,

sous les yeux et dans les bras de Paul Arsène.»

Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, aussi vite

que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, où il profita du passage de

la première diligence, se croyant sur le point d'être poursuivi pour

meurtre, et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en vain

toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données pour nos

places, mais ne supposai point qu'il était parti sans moi, sans ses

effets et sans son argent. Quand j'eus vu s'éloigner la voiture qui

devait nous emporter, je courus chez Marthe, et là j'appris en deux

mots ce qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe avec un

sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être un peu de mal, si je

n'eusse été délivrée par un revenant.

--Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous folle aussi, ma chère

Marthe!

--Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; car il va

vraiment de quoi le devenir de joie et d'étonnement. Voyons, êtes-vous

préparé à l'événement le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous

arriver?

--Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir de Marthe; j'avais

voulu lui laisser le temps de vous préparer à embrasser un mort, mais je

ne puis tenir à l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»

C'était bien le président des bousingots en chair et en os, en esprit

et en vérité, que je pressais dans mes bras. Jeté parmi les morts dans

l'église Saint-Méry, le jour du massacre, il s'était senti encore tenir

à la vie par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, il

était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un bon prêtre

l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. Ce digne chrétien

l'avait caché et soigné pendant plusieurs mois qu'il avait passés chez

lui, toujours entre la vie et la mort. Mais comme c'était un homme

timide et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des

persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait empêché

de faire connaître son sort à ses amis, affirmant qu'il était impossible

de le faire sans les compromettre et sans l'exposer lui-même aux

rigueurs de la justice.

«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière en nous

racontant son histoire, que je me laissai diriger comme le voulait mon

bienfaiteur; et la peur de cet homme, admirable d'ailleurs, était si

grande, qu'il n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire

dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans auvergnats, ses

père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à présent caché au fond de leurs

montagnes, me soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me

tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils sont fort dévots,

et mon état d'agonie continuelle leur donnait tous les jours à penser

que le moment de rendre mes comptes était venu. Ce moment n'est pas

éloigné; il ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que

vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la chasse à M.

Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur toutes les coutures. J'ai

deux balles dans la poitrine, et une vingtaine d'autres horions qui ne

pardonnent pas. Mais j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon

Paris bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma sœur Marthe. Me

voilà bien content, habitué à souffrir, résolu à ne plus me soigner,

enchanté d'avoir échappé à la confession, et tranquille pour le peu de

temps qui me reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes du

6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! dame! je ne suis

pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous ne devez plus craindre de tomber

amoureuse de ce Jean que vous avez connu si beau, avec un teint si uni,

une barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»

Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui l'avait déjà

embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade d'Horace), étant rentré,

nous soupâmes tous ensemble, et la gaieté héroïque du _revenant_ ne se

démentit pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne pouvait se

persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en observant ce qui restait de

force et d'animation à ce corps exténué, je ne voulais point renoncer

à l'espérance; mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un

long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je trouvai intacts

les organes que Laravinière avait crus attaqués, et lorsque je me

convainquis de la possibilité d'appliquer un traitement efficace! Ce fut

pendant plusieurs mois mon occupation la plus constante; et, grâce à

la bonne constitution et à l'admirable patience de mon malade, nous le

vîmes reprendre à la vie, et retrouver la santé rapidement. Les tendres

soins de Marthe et d'Arsène y contribuèrent aussi. Il s'associa

désormais à ce jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble

union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois imaginé que

j'étais amoureux de cette femme, lorsque je la voyais malheureuse avec

Horace: c'était une illusion de l'amitié ardente que je lui porte.

Depuis qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre,

je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme ma sœur et pas

autrement.»

Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière: la suite

de sa vie fournirait trop de choses, et amènerait des réflexions qu'il

faudrait développer à part et lentement. Tout ce que je puis vous en

apprendre, c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage

héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon, dans la rue, et

le fusil à la main, à côté de Barbès, heureux d'échapper au moins aux

tortures du mont Saint-Michel!

Quant à Horace, quelques jours après son brusque départ, je reçus de lui

une lettre datée d'Issoudun, ou il m'avouait la vérité, témoignait sa

honte et son repentir, et me priait de lui envoyer son portefeuille

et sa malle. Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la

position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été si facile

d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de crainte pour lui, et

songeai encore à l'aller rejoindre pour le sermonner et le consoler

jusqu'à la frontière; mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me

bornai à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, de la

part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli et le secret.

L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à vouloir bien lui

faire la même promesse, d'autant plus que le dernier accès de folie

d'Horace ne compromit en rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est

devenu lui-même un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif,

encore un peu déclamatoire dans sa conversation et ampoulé dans son

style, mais prudent et réservé dans sa conduite. Il a vu l'Italie; il a

envoyé aux journaux et aux revues des descriptions assez remarquables et

très-poétiques, auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui

le talent est partout. Il a été précepteur chez un riche seigneur

napolitain, et je le soupçonne d'en être sorti avant d'avoir mené ses

élèves en quatrième, pour avoir fait la cour à leur mère. Il a composé

ensuite un drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait

trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur ses amours avec la

vicomtesse. Il a écrit des _premiers-Paris_ d'une politique assez sage

dans plusieurs journaux de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en

littérature que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever

courageusement son droit; et maintenant il travaille à se faire une

clientèle dans sa province, dont il sera bientôt, j'espère, l'avocat le

plus brillant.

Horace(#13671) · 第 37 / 38 题