Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait
horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d'autrui, deux
choses qui lui rendaient Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait
le dire à Laravinière; car celui-ci n'était plus disposé à se faire
illusion sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de cette
persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. Marthe était
plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui
dit un mot de crainte ou de regret à l'idée de séparation, pour qu'elle
acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union
malheureuse.
«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; sa santé n'est pas
si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite
d'une irritabilité des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour
sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère
d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; il ne
sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, au milieu de ses
rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger.
Sans compter qu'il n'aurait jamais la précaution et l'attention de
mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime,
malgré toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, qu'il préférait
souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant
d'aimer.»
C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce dernier, voyant
qu'Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle, après
avoir bien et dûment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace,
qui l'avait pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion,
prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses
pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement au défi de lui voler le
coeur de Marthe, et lui donnait désormais carte blanche auprès d'elle.
Quoiqu'il fût outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait
ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait maladroit,
timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le
paraître; et il sentait bien que d'un mot il détruirait, dans l'esprit
de son indulgente amie, tout l'effet du plus long discours possible de
Laravinière. Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un pari. Combien
d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec
effort dans des coeurs lassés ou éteints, par la crainte de donner un
triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir et le
pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, et il
y a plus de loyauté qu'on ne pense à braver le scandale d'une rupture
devenue nécessaire.
Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait résolu de
sauver Marthe, elle était plus que jamais ennemie de son propre salut.
Il vit bientôt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il
la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au lieu
de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra dans sa
neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe apparemment n'était pas
aussi malheureuse qu'il l'avait jugé.
Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, si des raisons
étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr
et plus propice qu'aucun autre à certains projets qui l'occupaient
secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean
n'est plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent son sort
sont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, à l'abri
de toute persécution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours
ignoré, et je l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne
pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le
caractère ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le
dévorait, j'ai toujours pensé qu'il était homme plutôt à gourmander la
prudence des chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions,
qu'à se laisser devancer par eux dans une entreprise à main armée. Ma
situation ne me permettait pas d'être son confident. A quel point Arsène
le fut, je ne l'ai pas su davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement dans la
chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s'enfermer,
il le trouva environné de fusils de munition qu'il venait de tirer d'une
grande malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien des
armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, de la poudre, du
plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur
de ces dangereuses reliques devant un jury, et de là en place de Grève
ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de
spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière,
quoiqu'il se fût promis de n'en plus avoir.
«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre,
jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec
cette manière de voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier
une de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.
--Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit Jean en attachant sur
lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez
si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, que je
ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant, quelque
peu de sympathie que vous inspirent mon projet et ma personne, quand
vous vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous amuserez pas,
j'espère, à me plaisanter tout haut sur mon goût pour les armes à feu.
--J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à cet égard; et je vous
répète que, loin de vous critiquer, je vous approuve et vous envie. Je
voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte
pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.
--Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez,
Horace, est-ce que ne voilà pas une plume avec laquelle un jeune poëte
comme vous pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»
En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'était
réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa
main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses
genoux, et tomba dans une rêverie profonde.
«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il lorsque Laravinière,
achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme
favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas
un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle nous dit:
Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, soyez ambitieux, et
vous parviendrez à tout! et il n'y aura pas de place si haute à laquelle
vous ne puissiez vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse
et lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous donne-t-elle de
développer les facultés qu'elle nous demande et d'utiliser les talents
que nous acquérons pour elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous
méconnaît, elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si nous
nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue; si nous
restons tranquilles, elle nous méprise ou nous oublie. Ah! vous avez
raison, Jean, grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide!
--Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis,
vous vous trompez beaucoup, dit Laravinière. Je suis très-content de la
société en ce qui me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue,
et j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritable
bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est de conspirer pour son
renversement; car le peuple souffre, et l'honneur appelle ceux qui se
sont dévoués pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!
--Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, soit dit sans
vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se
soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voilà tout,
mon cher président: chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi
aimeriez-vous le peuple?
--Parce que j'en suis.
--Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple seul si bien que
vous avez des intérêts différents des siens, qu'il vous laisse conspirer
tout seul, ou peu s'en faut.
--Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas à m'expliquer
là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis: «J'aime le
peuple.» Il est vrai que j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce
de bourgeois, que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous
avons un jour un régime spartiate qui prohibe la bière et le _caporal_.
Mais qu'importe tout cela? Le peuple, c'est le droit méconnu, c'est la
souffrance délaissée, c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous
voulez; mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez
belle pour que nous combattions pour elle.
--C'est une idée que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez
proclamée.
--Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? Et pourquoi le
ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idée meurt comme
une passion, comme un besoin? La souveraineté de tous sera toujours
un droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de
l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au
commencement.»
Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs théories à cet
égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eût pour lui la
vérité et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte
et assez subtile pour repousser toutes les objections et toutes les
moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais
il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que
le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de
l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de
travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il
n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l'action
des hommes supérieurs, ni qu'il pût en faire un bon usage. Beaucoup
d'aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument
d'Horace contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
toujours, et n'agissaient jamais.
Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou
était prêt à le jouer, il conçut pour lui plus d'estime, et se repentit
de l'avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d'une
révolution en faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira
n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, et un
essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il
demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui; et, soit qu'il
y eût alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que
Laravinière se fit des illusions gratuites, Horace crut à un mouvement
efficace, s'engagea par serment auprès de Jean à s'y jeter au premier
appel, et se tint prêt à tout événement. Il se procura un fusil, et fit
des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut
plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus égale. Ce rôle de
conspirateur l'occupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu;
il le vengeait secrètement de l'indifférence de la société envers lui;
il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude
vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à
la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il
brûlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance, et répandait
des fleurs sur sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il
rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et qu'elle le salua
fort légèrement, il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-être
l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant, un grand orateur ou un
publiciste influent dans la république.
Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par
d'autres que par lui, soit que des circonstances cachées en eussent
retardé l'accomplissement, Laravinière n'avait eu autre chose à faire
qu'à fourbir ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le
choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses
de toute préoccupation politique.
J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par une de ces froides
nuits du printemps qui semblaient donner plus d'intensité au fléau, et
j'attendais, en volant à _l'ennemi_ un quart d'heure de mauvais sommeil,
qu'on vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une
main se poser sur mon épaule. Je me réveillai brusquement, et me levant
par habitude, je fus prêt à suivre la personne qui me réclamait, avant
d'avoir ouvert tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut
seulement lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue
à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, malgré le
changement qui s'était opéré en elle.
«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui venez-vous me
chercher, grand Dieu?
--Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh!
venez tout de suite, venez avec moi!»
J'étais déjà en route avec elle.
«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin faisant.
--Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, et son
esprit est tellement frappé, que je crains tout. Il y a plusieurs jours
qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit à plusieurs
reprises qu'il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au
spectacle, et en rentrant il a soupé.
--Et quels accidents?
--Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir à
l'ambulance, que la frayeur s'est emparée de moi tout à coup, et je puis
à peine me soutenir.
--En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.
--Oh! c'est seulement un peu de froid!
--Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de
mon manteau.
--Non, non, cela nous retarderait, marchons!
--Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et
en regardant à la lueur blafarde des réverbères, ses joues amincies,
que creusait encore l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la
bise.
--Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un air préoccupé.
Puis tout à coup, par une liaison d'idées qui ne s'était pas encore
faite en elle: Dites-moi donc plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment
se porte Eugénie.
--Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que d'avoir perdu votre
amitié.
--Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent déchirant. Mon
Dieu! épargnez-moi ce reproche-là! Dieu sait que je ne le mérite pas!
Dites-moi plutôt qu'elle m'aime toujours.
--Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.
--Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui
était personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.
Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un cri perçant en
me voyant, et se jetant dans mes bras:
«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec chaleur; j'ai retrouvé
mon ami.» Et il retomba sur son fauteuil, pâle et brisé, comme s'il
était près d'expirer.
Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son pouls, qui était
à peine sensible. Je l'examinai, je le fis coucher, je l'interrogeai
attentivement, et je me disposai à passer la nuit près de lui.
Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à une exaspération
douloureuse, tous ses nerfs étaient agités; il avait une sorte de
délire, il parlait de mort, de guerre civile, de choléra, d'échafaud;
et mêlant, dans ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me
prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale
_tapissière_, tantôt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A
ces moments d'exaltation succédaient des évanouissements, et quand
il revenait à lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas l'abandonner, et
de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie, et je
me mettais à la torture pour deviner son mal; mais quelque attention
que j'y apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose qu'une
excitation nerveuse causée par une affection morale. Il n'y avait pas le
moindre symptôme de choléra, pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de
souffrance déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un zèle
dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, j'étais si
frappé de son air de dépérissement, et d'angoisse, que je la suppliai
d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, à la
pointe du jour, Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour
assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, vis-à-vis
d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer la figure d'Horace,
pleine de force et de santé, avec celle de cette femme que j'avais vue
naguère si belle, et qui n'était plus devant mes yeux que comme un
spectre.
J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, Laravinière
entra sur la pointe du pied, et vint s'asseoir près de moi. Il avait
passé lui-même la nuit auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et,
en rentrant, il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance pour
Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en se penchant vers lui pour
l'examiner. Quand je lui eus avoué que je n'y voyais rien de grave, et
que cependant il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa
les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? me dit-il en
baissant la voix encore davantage: c'est une panique, rien de plus.
Voilà deux ou trois fois qu'il nous a fait des scènes pareilles; et si
j'avais été ici ce soir, Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous
déranger. Pauvre femme! elle est plus malade que lui.
[Illustration: J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau.]
--C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, vous, bien sévère pour
mon pauvre Horace?
--Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle
un lâche; je suis même sûr qu'il est brave, et qu'il irait résolument au
feu d'une bataille ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun
à tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la maladie, la
souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse qu'on trouve dans son
lit. Il est ce que nous appelons _douillet_. Je l'ai vu une fois tenir
tête, dans la rue, à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer,
et que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu aussi tomber
en défaillance pour une petite coupure qu'il s'était faite au bout du
doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgré sa barbe
de Jupiter Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte
pas un _bobo_.
--Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours des hommes dans
toute la force de l'âge et de la volonté, qui passent pour fermes et
sages, et que la pensée du choléra (et même de bien moindres maux ) rend
pusillanimes à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. Les
exceptions seules affrontent la maladie avec stoïcisme.
--Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre ami; mais je
voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât à ses manières, et ne prît
pas l'alarme toutes les fois qu'il lui passe par la tête de se croire
mort.
--Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air triste et accablé?
--Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici
le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à présent de vous dire ce qui se
passait. Puisque vous voilà revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par
vous-même.