XXI.

Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un aussi grand

philosophe. Sa tête était plus haute que large, c'est dire qu'il avait

plus de facultés pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de

place dans cette cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne

était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, il se

reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait

meublé son Panthéon républicain: Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast,

Trélat, Raspail, le brillant avocat Dupont, et _tutti quanti_,

composaient le comité directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup

songé à se demander si ces hommes supérieurs sans doute, mais incertains

et incomplets comme les idées du moment, pourraient s'accorder ensemble

pour gouverner une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le

renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était de combattre

pour en hâter la chute. Tout ce qui était de l'opposition avait droit

à son respect, à son amour. Son mot favori était: «Donnez-moi de

l'ouvrage.»

Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il comprît toute la

beauté de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure

intrépide et de dévouement absolu où il pouvait le juger, il le trouva à

la hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation. Il s'étonna

beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion

qui n'était pas payée de retour; mais il céda affectueusement à ce qu'il

appelait la fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit que

la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimité

de la part d'Horace. C'était un rôle assez délicat pour un homme aussi

franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une manière aussi loyale que

possible, en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait

en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, il fut obligeant,

sociable et enjoué avec lui; rien de plus. L'amour-propre confiant

d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laravinière était attiré vers

lui par son esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela

eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait comme un

mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on ménage et que l'on se

concilie pour cultiver l'amitié ou l'agréable société de sa femme. Dans

toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout

honneur, et non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions pour

lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec Arsène, en lui

déclarant que, ne voulant pas agir en traître, il ne parlerait jamais à

Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait

bien ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de

Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il prévoyait et qu'il

attendait entre elle et Horace, pour conserver cette forte et calme

espérance dont il se nourrissait.

Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt seule, tantôt en

présence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'être jaloux de

lui; et tous les soirs il voyait Arsène, et parlait avec lui de Marthe

un quart d'heure durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la

république pendant une demi-heure.

Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui fut impossible de

ne pas observer bientôt l'aigreur et le refroidissement d'Horace envers

la pauvre Marthe, et il en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur

la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres

questions fondamentales de la société; mais, chez cet homme, les

instincts étaient si bons, que la réflexion n'eût rien trouvé à

corriger. Il avait pour les femmes un respect généreux, comme l'ont

en général les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la

violence sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais été

aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve auprès des femmes

qu'il eût trouvées dignes de son amour; et quoique à la rudesse de son

langage et de ses manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide,

il l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à la dérobée.

Cette méfiance de lui-même était parfaitement déguisée sous un air

d'insouciance, et il ne parlait jamais de l'amour sans une espèce

d'emphase satirique dont il fallait rire malgré soi. Les femmes en

concluaient généralement qu'il était une brute; et cet arrêt une fois

prononcé contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand courage et

une grande éloquence pour le faire révoquer. Il le sentait bien, et

le besoin d'amour qu'il avait refoulé au fond de son coeur était trop

délicat pour qu'il voulût l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués

une première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le rôle

qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à ne fréquenter que des

femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement sérieux, mais

qu'il traitait cependant avec une douceur et des égards auxquels elles

n'étaient guère habituées.

Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière les

empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et ils portent toute leur vie

la peine d'une innocente dissimulation dans laquelle on les oblige à

persister. Mais comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de

mépris railleur que notre bousingot professait pour les sentiments

romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle

qu'elle fût, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituée

frappée dans la rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés,

il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait au péril de sa

vie. A plus forte raison avait-il peine à se contenir lorsqu'il voyait

une femme délicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au

coeur d'un être noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être

avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison Chaignard, il

vit sur les joues de Marthe la trace de ses larmes; il surprit souvent

Horace dans des accès de colère que ce dernier avait bien de la peine à

réprimer devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer comme

un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à ne plus se contraindre,

et Laravinière ne put rester longtemps impassible spectateur de ses

emportements. Un jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace

avait passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés, et

regardait comme une injure de la part de Marthe, comme un empiétement

sur sa liberté, comme une tentative de despotisme, qu'elle lui eût

adressé quelques reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était

pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait jamais

rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la nuit, parce

qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux heures. Elle avait craint

une querelle, un accident, peut-être une infidélité. Quoi qu'elle eût

souffert, elle ne se plaignait que de ne pas avoir été avertie, et sa

figure altérée disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.

«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace en s'adressant

à Laravinière, d'être traité comme un enfant par sa bonne, comme un

écolier par son précepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer

à l'heure qu'il me plaît! Il faut que je demande une permission; et si

je m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant moi comme

un arrêt, comme la mesure exacte et compassée du temps où il m'est

permis de me distraire. Voilà qui est plaisant! je me ferai signer un

permis avec un dédit de tant par minute.

--Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière à demi-voix.

--Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace

à voix haute. Est-ce que des souffrances puériles et injustes doivent

être caressées, tandis que des souffrances poignantes et légitimes comme

les miennes s'enveniment de jour en jour?

--Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit Marthe en levant sur

lui, d'un air de douleur sévère, ses grands yeux d'un bleu sombre. En

vérité, je ne croyais pas travailler ici à votre malheur.

--Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement malheureux!

Si vous voulez que je vous le dise en présence de Jean, votre éternelle

tristesse rend mon intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en

sors, je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que, quand

j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour,

Marthe, c'est la machine pneumatique, cela étouffe. Voilà pourquoi,

depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent.

--Je crois que vous faites une erreur de date, répondit Marthe, à qui la

fierté blessée rendit le courage. Ce n'est pas ma tristesse continuelle

qui vous a forcé à vous absenter; c'est votre absence continuelle qui

m'a forcée à être triste.

--Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait besoin de trouver

une excuse dans la conscience d'autrui, et à qui l'air soucieux de Jean

faisait craindre un jugement sévère. Ainsi c'est parce que je sors,

parce que je mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de mon

indépendance l'usage qui me convient, que je suis condamné à trouver,

en rentrant, un visage bouleversé, un sourire amer, des doutes, des

reproches, de la froideur, des accusations, des sentences! Mais c'est le

plus affreux supplice qui soit au monde!

--Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes tous les deux

fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez m'en croire, vous vous

quitterez.

--C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant ses deux mains

sur son visage.

--Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de

Laravinière, reprit Horace avec emportement.

--Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer ici un personnage

que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier les confidences d'aucun de

vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement,

parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne vous

êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement à la haine, et vous

feriez mieux de mettre le pardon et l'amitié entre vous.

--J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une

improvisation de Laravinière, dit Horace; au moins, Marthe, vous me

direz si c'est l'expression de votre pensée?

--Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, répondit-elle avec

dignité, en vous entendant m'accuser de votre malheur.»

Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fût

délaissée par lui; mais il ne voulait pas être quitté par elle. La force

qu'elle montrait en ce moment, et que la présence d'un tiers lui avait

inspirée, causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il eût

encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours à sa

colère et à son chagrin. L'ancienne jalousie même se réveilla, le nom

abhorré de M. Poisson revint sur ses lèvres comme une vengeance; et

celui d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant le

bras de Marthe, lui dit avec force:

--Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant sans raison et sans

dignité; à votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus

chez lui.

--Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace avec un mépris

sanglant, j'y consens de grand coeur; car je comprends maintenant ce qui

se passe entre elle et vous.

--Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle serait honorée et

respectée, tandis que chez vous elle est humiliée et insultée. Ah! grand

Dieu! ajouta-t-il avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une

femme comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de ma vie...

Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son coeur eût été prêt

à s'échapper dans une parole. Il y avait tant de vérité dans son accent,

que la jalousie feinte ou subite d'Horace s'évanouit à l'instant même;

l'émotion de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et obéissant

à une de ces réactions auxquelles nous portent souvent les scènes

violentes, il fondit en larmes; et lui tendant la main avec effusion:

«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand coeur, et moi

je suis un lâche, un misérable. Demandez pardon pour moi à cette pauvre

femme dont je ne suis pas digne.»

Cette franche et noble résolution termina la querelle, et gagna même le

coeur sincère de Jean.

«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de Marthe dans celle

d'Horace, vous êtes meilleur que je ne croyais, Horace; il est beau de

savoir reconnaître ses torts aussi vite et aussi généreusement que vous

venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les oublier.»

Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas témoin de la joie

de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilité qu'il était

habitué à réprimer.

Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se répétèrent bientôt,

et devinrent de plus en plus fréquentes. Horace aimait la dissipation;

il y cédait avec une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une

seule soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de

l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais c'était pour lui

une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui étalent, dans

les loges, leur beauté ou leur luxe devant une foule de jeunes gens

pauvres, avides de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par

leurs noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent

et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable à sa

convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs équipages et leurs amants;

il se tenait au bas de l'escalier pour les voir défiler devant lui

lentement, les épaules mal cachées par des fourrures qui tombaient

parfois tout à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement

l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en

peignant l'impudence singulière des femmes du grand monde; mais c'était

une brutalité philosophique dont Horace ne songeait guère à être

complice. Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards froids

et provoquants par lesquels cette espèce de femmes semble vous dire:

«Admirez, mais ne touchez pas.» Le regard effronté d'Horace semblait

leur répondre: «Ce n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les

émotions de la scène, la puissance de la musique, la contagion des

applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie du décor et l'éclat

des lumières, enivrait ce jeune homme, qui, après tout, n'avait en cela

d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirées sans

cesse par la société aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.

Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et délabrée, et qu'il

trouvait Marthe froide et pâle, assoupie de fatigue auprès d'un

feu éteint, il éprouvait un malaise où le remords et le dépit se

combattaient douloureusement. Alors, à la moindre occasion, l'orage

recommençait; et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi

funeste, désirait et appelait la mort avec énergie.

Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a laissé tomber le

premier voile on éprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le

jugement d'un tiers; on le recherche, tantôt comme un confident, tantôt

comme un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. Il

était fâché de se sentir entraîné à prendre part dans la querelle, et

il avouait à Arsène que, malgré ses résolutions de neutralité, il était

obligé de contracter avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce

dernier lui témoignait une confiance et lui prouvait souvent une

générosité de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace avait, en

dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes; il était aussi

prompt à se radoucir qu'il l'était à s'emporter. Une parole sage

trouvait toujours le chemin de sa raison; une parole affectueuse

trouvait encore plus vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement

inouï d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir

modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le spectacle des

dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute

que nous avons rapportée en gros ci-dessus résume toutes celles qui

suivirent, et que Laravinière fut appelé à terminer.

Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées un certain nombre

de fois, Laravinière, obéissant, ainsi qu'Arsène le lui avait

conseillé, à la spontanéité de ses impressions, se sentit porté à moins

d'indulgence envers Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même

tort, quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des âmes

justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué de la facilité

avec laquelle Horace s'accusait lui-même et demandait pardon, que son

admiration pour cette facilité se changea en une sorte de mépris. Il

arriva enfin à ne voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa

conscience dégagée de cette affection dont il n'avait pu se défendre.

Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était inévitable de la

part d'un caractère aussi ferme et aussi égal que l'était celui de Jean.

«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait

encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage

que je ne m'intéresse plus du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir

d'un côté une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais

dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il y a de la

monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, et chez vous il y a

une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous

nous _régalez_. Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru

bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; vous êtes

froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices;

vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir

de vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous

amusez à nos dépens, j'en suis certain. Oh! ne vous fâchez pas, ne

roulez pas les yeux comme Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le

poing. J'ai vu cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire

ou dire je répondrais _connu!_ Je suis un spectateur usé, et désormais

aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous

êtes puissant dans le drame; mais je sais toutes vos pièces par coeur.

Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre

poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement que vous n'aimez

plus votre maîtresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi à le

lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui

sont dus. C'est alors seulement que je vous rendrai mon estime et que je

vous croirai un homme d'honneur.

--Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je consens à vous parler

froidement, très-froidement; car je sais me vaincre, et commence par

vous dire sérieusement et tranquillement que vous me rendrez raison de

toutes les insultes que vous venez de me faire...

--Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis un mois que

vous me provoquez; et c'eût été vous rendre service que de vous prendre

au mot; mais j'ai un meilleur emploi à faire de mon sang que de le

compromettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous donc que je

fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à

l'escrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi.

--Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort.

--Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais

avec un croc-en-jambe et un revers de mon _frère-jean_... Dieu m'en

préserve, Horace! ces façons-la sort bonnes avec les mouchards et les

gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore pour vous

quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt

que d'y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me

défendrai pas, et qu'il y aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.

--Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lâche, trois fois

lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages, vous me traitez

avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de

réparation! Ah! dans ce moment, je comprends le duel des Malais, qui

déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi.

--Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la déclamation;

car je ne suis pas votre ennemi; et je jure que je ne veux pas vous

insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la

recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a

longtemps que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des

excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous.

--Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; vous me faites rougir

de l'abandon et de la loyauté de coeur que j'ai eus avec vous.

--Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher de vous humilier

de nouveau que je vous défends d'y revenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria Horace en pleurant de

rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte?

--Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière.

Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adore et

que vous n'estimez seulement pas.

--Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que je n'estime pas la

femme à qui j'ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon coeur?

--Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l'ayez fait,

et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre.

--Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est vous qui êtes un

être froid et sans intelligence des passions.

--C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; mais je ne

fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce

cas, en quoi vous êtes si à plaindre?

--Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour

la première fois, et d'être aimé pour la seconde ou troisième.

--Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge

Marie était seule digne de monsieur Horace Dumontet! _Connu!_ mon cher.

Vous l'avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais

dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la pensée, prouve

qu'on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité

et quelle erreur sont les vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui

valent mieux que certains adolescents.

--Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage.

--Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs sous des robes

souillées, et des coeurs corrompus sous des gilets magnifiques.»

Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à

la figure du Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de

son pied:

«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez endetté avec votre

tailleur!

--Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublié;

mais je vous remercie de me le rappeler.

--Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière avec

insouciance; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en

profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et

parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des

torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que

vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous l'esprit, les belles

paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'à un certain point.

Je sais bien que c'est le privilège des beaux garçons, comme celui des

belles femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que vous ayez

la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble à un sanglier plus qu'à

un chrétien, et dont la face a été labourée un jour qu'il grêlait des

hallebardes. Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à faire

souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté;

c'est de manquer de franchise, en un mot, et de ne pas vouloir guérir le

mal que vous avez fait.

--Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je ne puis m'en

séparer! je ne m'habituerais pas à vivre sans elle!

--Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque vous vous arrangez

de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir

serait de vaincre un amour qui lui est nuisible.

--Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.

--En êtes-vous bien sûr?

--Elle se tuera si je l'abandonne.

--Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible; mais

si vous le faites par loyauté, par dévouement, au nom de l'honneur, au

nom de votre amour même...

--Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop.

--Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise

que je viens d'avoir avec vous, et nous verrons.

--Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!

--Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y eût plus un seul

miroir dans l'univers; 2° que Marthe perdît la vue; 3° qu'elle et moi

n'eussions aucun souvenir de ma figure.

--Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?

--Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour un autre.

--Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe

ou pour quel don Juan du Café de Paris?

--Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.

--Comment, vous le voyez?

--Tous les jours.

--Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est étrange!

--C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et

je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.

--Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s'est changé en

pluie de gros sous pour me supplanter?

--Triple insulte pour _lui_, pour _elle_ et pour _moi_. Grand merci!

C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien dit! Si j'étais claqueur,

je me pâmerais d'admiration.

--Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! Vous agissez ici

contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me

fiais à vous!

--Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé le nom

d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle, je n'ai

jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier:

mon coeur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison

aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage, avec

votre autorisation, à rompre un engagement qui vous pèse et qui la tue.»

Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de

Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour

regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de

réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un

parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut se décider à

rien.

Horace(#13671) · 第 25 / 38 题