XXIII.

En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état de parfaite

santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui, sans la provoquer

beaucoup, la confidence de ses chagrins. «Eh bien, oui, me dit-il,

répondant à une observation que je lui faisais, je suis mécontent de mon

sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout à fait

las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma

coupe, je me couperais la Gorge.

[Illustration: Marthe.]

--Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, vous me recommandiez

vivement de ne pas vous laisser mourir. J'espère que vous vous exagérez

à vous-même votre spleen d'aujourd'hui.

--C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou, je tenais à la

vie par un instinct animal; aujourd'hui que je retrouve ma raison, je

retrouve l'ennui, le dégoût et l'horreur de la vie.»

J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique appui, et qui

peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter à

ses jours. Il fit un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'à

la fureur; il regarda dans la chambre voisine, et s'étant assuré

que Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, «Marthe!

s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, mon supplice, mon enfer!

Je croyais, après toutes les prédictions que vous m'avez faites à cet

égard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles

se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et je ne sais

pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui

ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité,

Théophile: j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en

même temps je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant je

n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, vous qui savez

tout expliquer, vous qui mettez l'amour en théorie, et qui prétendez le

soumettre à un régime comme les autres maladies.

--Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait facile de

constater du moins l'état de votre âme. Vous aimez Marthe, j'en suis

bien certain; mais vous voudriez l'aimer davantage, et vous ne le pouvez

pas.

--Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à un amour sublime,

je n'en éprouve qu'un misérable. Je voudrais embrasser l'idéal, et je

n'étreins que la réalité.

--En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton

caressant ce que mes paroles pouvaient avoir de sévère, vous voudriez

l'aimer plus que vous-même, et vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»

Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement qu'il ne

l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui

ne lui semblait pas à la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y

confirmer. Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me

laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne m'inspirait

guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je ne voulais pas les

quitter sans m'être bien assuré que je ne pouvais rien pour adoucir leur

infortune.

Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer dans son

coeur, qu'Horace avait été prompt à m'ouvrir le sien. Je devais m'y

attendre: elle était l'offensée, elle avait de justes sujets de plainte

contre lui, et une noble générosité la condamnait au silence. Pour

vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé devant moi,

et m'avait confessé tous ses torts: c'était la vérité. Horace ne s'était

pas épargné; il m'avait dévoilé ses fautes, tout en se défendant de la

cause égoïste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea

rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je remarquai en

elle une sorte de courage sombre et de désespoir morne que je n'aurais

pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilité et la sensibilité

expansive que je lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la

faute était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à

jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en inspirant un

véritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, me parla

vaguement de religion et de résignation. Elle refusa également l'offre

que je lui fis de lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement

serait bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient amené la désunion;

et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle

me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idée qui me parut

arrêtée dans son cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises,

fut celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, et

dont elle ne détermina point la nature.

En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je

crus observer qu'elle était enceinte; elle était si peu disposée à la

confiance, que je n'osai pas l'interroger à cet égard, et me réservai de

le faire en temps opportun.

Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de sa souffrance,

je passai par hasard devant un café où Horace avait l'habitude d'aller

lire les journaux; et comme il y était en ce moment, il m'appela et me

força de m'asseoir près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait

dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était pas enceinte.

Il est impossible de rendre l'altération que ce mot causa sur son

visage. «Enceinte! s'écria-t-il; de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous

la croyez enceinte? Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous

les diables! il ne me faudrait plus que cela!

--Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? lui dis-je. Si

Eugénie m'en annonçait une semblable, je m'estimerais bien heureux!--Il

frappa du poing sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la

faïence de l'établissement.

--Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe d'abord, et

ensuite vous avez trois mille livres de rente et un état. Mais moi, que

ferais-je d'un enfant? à mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes

parents, qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec quoi

le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les marmots, et qu'une

femme en couches me représente l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu!

vous me rappelez qu'elle lit l'_Emile_, sans désemparer depuis quinze

jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va lui donner une

éducation à la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrés! Me

voilà père, je suis perdu!»

Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire. Je

pensai que c'était une de ces boutades sans conséquence qu'Horace aimait

à lancer, même sur les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un

peu de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent qu'on laisse

caracoler avant de lui faire prendre une allure mesurée. J'avais bonne

opinion de son coeur, et j'aurais cru lui faire injure en lui remontrant

gravement les devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer.

D'ailleurs je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans la position

que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer? Nous nous séparâmes, moi

riant toujours de son aversion sarcastique pour les marmots, et lui

continuant à déclamer contre eux avec une verve inépuisable.

Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades qui s'étaient

fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis l'automne précédent, et

je commençais ma carrière par la sinistre et douloureuse épreuve du

choléra. J'avais donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne

l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs

jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une quinzaine. Ce fut sous

l'influence d'un événement étrange qui coupait court à toutes ses amères

facéties sur la progéniture.

Il entra chez moi un matin, pâle et défait.

«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.

--Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans sa chambre.

--Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle

n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, je vous le disais bien,

que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est

enfuie avec le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de

suicide.»

Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son épouvante et sa

consternation n'avaient rien d'affecté. Nous courûmes chez Arsène. Je

pensais que cet ami fidèle de Marthe avait pu être informé par elle de

ses dispositions. Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné

nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et qu'elles ne

pressentaient pas même le motif de la visite d'Horace. Comme nous

sortions de chez elles, nous rencontrâmes Paul qui rentrait. Horace

courut à sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces élans

spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:

«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il dans l'abondance de

son coeur, dites-moi où _elle_ est, vous le savez, vous devez le savoir.

Ah! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable.

Rassurez-moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne me

croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je jure Dieu que je n'ai

pour vous qu'estime et affection. Je consens à tout, je me soumets à

tout! soyez son appui, son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous

la confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui donner du

bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas morte, dites-moi que je ne

suis pas son bourreau, son assassin!»

Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y avait qu'_elle_ au

monde qui pût intéresser Arsène, il comprit sur-le-champ, et je crus

qu'il allait tomber foudroyé. Il fut quelques instants sans pouvoir

répondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace

d'un air hébété, en retenant dans sa main froide et fortement contractée

la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne fit aucune réflexion.

Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait dans une sorte de délire

farouche. Il se mit à courir avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace

avait eu déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Nous

y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et s'appuya contre la

grille pour ne pas tomber, mais évitant de tourner ses regards vers cet

affreux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi

les victimes de la misère et des passions l'objet de nos recherches.

Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres, couchés sur les

tables fatales, offraient aux regards la plus hideuse plaie sociale, la

mort violente dans toute son horreur, la preuve et la conséquence de

l'abandon, du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son courage

au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha d'une femme qui

reposait là avec le cadavre de son enfant enlacé au sien; il souleva

d'une main ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage

de la morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage épais, il

se pencha sur cette face livide, la contempla un instant, et la laissant

retomber avec une indifférence qui, certes, ne lui était pas habituelle:

«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour répéter vite à

Horace ce _non_», qui devait le soulager momentanément.

Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:

«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous a laissé.»

Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit de nouveau à

Paul, qui le relut attentivement. Il était ainsi conçu:

«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. Vous n'aurez pas les

charges et les ennuis de la paternité; mais après tout ce que vous

m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait

pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que

nous avons dû nous préparer mutuellement à cette séparation, qui vous

affligera, j'en suis sûre, mais à laquelle vous vous résignerez, en

songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de

raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne

vous inquiétez pas de moi, je suis forte et calme désormais. Je quitte

Paris; j'irai peut-être dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne

vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en

appellant sur vous la bénédiction du ciel.»

Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant elle était

loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouvé naguère chez Marthe

tous les symptômes d'un désespoir sans ressource, et cette farouche

énergie qui conduit aux partis extrêmes.

«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand effort sur vous-même,

et nous raconter textuellement ce qui s'est passé entre vous depuis

quinze jours; d'après cela, nous jugerons de l'importance que nous

devons laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. Il

est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés assez cruels

pour la pousser à un acte de folie. C'est un esprit religieux, c'est

peut-être un caractère plus fort que vous ne le pensez. Parlez, Horace;

nous vous plaignons trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que

vous ayez à nous dire.

--Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant Arsène. C'est

un rude châtiment; mais je l'ai mérité, et je l'accepte. Je savais bien

qu'il l'aimait, lui, et que son amour était plus digne d'elle que le

mien. Mon orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui

donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, dans mes accès de

délire, je l'aurais tuée plutôt que de la voir sauvée par lui!

--Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez jusqu'au bout.

Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? Est-ce à cause de moi? Vous

savez bien qu'elle ne m'aimait pas!

--Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe

égoïste; mais aussitôt ses yeux s'humectèrent et sa voix se troubla.

Je le savais, continua-t-il, mais je ne voulais seulement pas qu'elle

t'estimât, noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante que la

comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son coeur.

Vous voyez bien, mes amis, que, dans ma vanité, il y avait des remords

et de la honte.

--Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas assez, elle ne

pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en coûtât beaucoup de m'oublier

tout à fait?

--Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace avec une énergie qui me

portait à la fureur. Et puis tout à coup elle ne m'a plus parlé de

vous, elle s'y est résignée avec un calme qui semblait me braver et

me mépriser intérieurement. C'est à cette époque que la misère m'a

contraint à lui laisser reprendre son travail, et quoique j'eusse vaincu

en apparence ma jalousie, je n'ai jamais pu la voir sortir seule, sans

conserver un soupçon qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène;

je vous jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement

quelquefois, dans des accents de colère, je laissais échapper un mot

indirect, qui paraissait l'offenser et la blesser mortellement. Elle

ne pouvait pas supporter d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une

dissimulation si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se

révoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait

craindre son changement ou son abandon. Pourtant, depuis quelques

semaines, j'étais plus maître de moi, et, injuste qu'elle était! elle

prenait ma vertu pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse

circonstance est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;

Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné. Épargnez-moi

l'humiliation de vous dire à quel point le sentiment paternel était peu

développé en moi. Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans

le coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle pas une

calamité de ce qui peut être un bonheur en d'autres circonstances? Bref,

je suis rentré chez moi précipitamment, il y a aujourd'hui quinze jours,

en quittant Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur que

d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute; et puis, irritée

des craintes chagrines que je manifestais, elle me déclara que si elle

avait le bonheur de devenir mère, elle n'irait pas implorer pour son

enfant l'appui d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par

les hommes de _ma condition_. J'ai vu là un appel tacite vers vous,

Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un mépris accablant.

Depuis ces quinze jours, notre vie a été une tempête continuelle, et je

n'ai pu éclaircir le doute poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a

dit qu'elle était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et,

en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le cacherait,

et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai été atroce dans ces

débats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait

sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et

lorsqu'elle l'avouait, je lui brisais le coeur par mon découragement,

mes malédictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes

insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers sur le bonheur

qu'elle se promettait de donner un héritier à mes dettes, à ma paresse

et à mon désespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de

repentir où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec une sorte

de courage fébrile; mais bientôt je retombais dans l'excès contraire,

et alors Marthe, avec un dédain glacial, me disait: «Tranquillisez-vous

donc; je vous ai trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que

j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire

que je ne suis pas grosse, et vous répéter que si je l'étais, je ne

prétendrais pas vous associer à ce que je regarderais comme mon unique

bonheur en ce monde.»

«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la

mésintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le

fut à un excès qui m'eût semblé devoir amener une catastrophe, si

nous n'eussions pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles

douleurs. A minuit, après une querelle qui avait duré deux mortelles

heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son abattement, que je

fondis en larmes. Je me mis à genoux, j'embrassai ses pieds, je lui

proposai de se tuer avec moi pour en finir avec ce supplice de notre

amour, au lieu de le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que

par un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura quelques

instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de

mon cou, et pressa longtemps mon front de ses lèvres desséchées par

une fièvre lente. «Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se

levant: ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être bien

fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à faire. Dormez

tranquille; je le suis, vous voyez!»

«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et grossier dans

ma confiance, je ne compris pas que c'était le calme de la mort qui

s'étendait sur ma vie. Je m'endormis brisé, et je ne m'éveillai qu'au

grand jour. Mon premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la

remercier à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai trouvé ce

fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait un départ précipité. Tout

était rangé comme à l'ordinaire; seulement la commode qui contenait

ses pauvres hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne

s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois heures du

matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré le cordon comme il fait

machinalement dans ce temps de choléra, où, à toute heure, on sort pour

chercher ou porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu

refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là, étendu

comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait sa fuite, et qu'elle

m'arrachait le coeur de la poitrine pour me laisser à jamais vide

d'amour et de bonheur.»

Après le douloureux silence où nous plongea ce récit, nous nous livrâmes

à diverses conjectures. Horace était persuadé que Marthe ne pouvait pas

survivre à cette séparation, et que si elle avait emporté ses hardes,

c'était pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher son

projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. Il me semblait voir

dans toute la conduite de Marthe un sentiment de devoir et un instinct

d'amour maternel qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que

nous eûmes passé la journée en courses et en recherches minutieuses

autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en lui serrant la main d'un

air contraint, mais solennel. Horace était désespéré. «Il faut, lui dit

Arsène, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond

de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses créatures, et

qu'il veille sur elle.»

Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé de remplir mes

devoirs envers les victimes de l'épidémie, je ne pus passer avec lui

qu'une partie de la nuit. Laravinière avait couru toute la journée, de

son côté, pour retrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec

impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du matin sans avoir

été plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes

de Marthe, que la poste avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez

témoigné tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux pas

vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service:

c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position

ne doit lui causer d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en

Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à _mon frère_

Paul. Il le comprendra.»

Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité, réveilla ses

agitations sur un autre point. La jalousie revint s'emparer de lui. Il

trouva dans les derniers mots que Marthe avait tracés un avertissement

et comme une promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en

s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours

conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements que je lui

causais. C'est cette pensée qui lui a donné la force de me quitter. Elle

compte sur Paul, soyez-en sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison

un certain respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à un

autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joué la comédie

avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant à chercher Marthe jusqu'à la

Morgue, il n'avait pas au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir

vivante et résignée.

--Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; Arsène

souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant, lui faire

part de ce dernier billet, afin qu'il repose en paix, ne fût-ce qu'une

heure ou deux.

--J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin m'intéresse plus

que tout le reste.» Et sans faire attention au regard irrité que lui

lançait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.

«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me jouer! s'écria Horace

furieux. Jean est l'âme damnée de Paul, et l'entremetteur sentimental

de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de

Marthe, comment et pourquoi elle _croit en Dieu_ (mot d'ordre que

je comprends bien aussi, allez!...), Paul va courir en quelque lieu

convenu, où il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles,

sachant qu'après deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me

devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations.

Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé avec un certain art.

Il y a longtemps qu'on cherchait un prétexte pour me répudier, et il

fallait me donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes

amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la conscience.

On y est parvenu; on m'a tendu un piège en feignant, c'est-à-dire en

_feignant de feindre_ une grossesse. Vous avez été innocemment le

complice de cette belle machination; on connaissait mon faible: on

savait que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a fourni

l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand on a réussi à me

rendre odieux aux autres et à moi-même, on m'abandonne avec des airs de

victime miséricordieuse! C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que

moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment on a abandonné

le _Minotaure_, et comment on s'est tenu caché pour laisser passer

la première bourrasque de colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre

imbécile, a cru à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la

Morgue! lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de belles

phrases de pardon au bout d'une trahison consommée avec Paul Arsène! Je

pense que c'est un billet tout pareil au mien; le même peut servir dans

toutes les circonstances de ce genre!...»

Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté inouïe. Je le trouvai

en cet instant si absurde et si injuste, que, n'ayant pas le courage

de le blâmer hautement, mais ne partageant nullement ses soupçons, je

gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le laisser à

lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranimé par des

dispositions amères que terrassé par l'inquiétude insupportable de

la journée. Je le quittai sans lui rien dire qui pût influencer son

jugement.

Horace(#13671) · 第 27 / 38 题