A cette époque, l'association politique la plus importante et la mieux
organisée était celle des _Amis du peuple_. Plusieurs des chefs qui la
représentaient avaient joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là
et d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis 1830. Parmi
ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette période de dix années,
et qui ont déjà des noms historiques, la société des _Amis de peuple_
comptait Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait le plus
de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels que Laravinière, et
sur les jeunes républicains populaires tels que Paul Arsène, c'était
Godefroy Cavaignac. Presque seul, il n'avait pas cette suffisance
puérile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre
temps, et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa
grande taille, sa noble figure, quelque chose de chevaleresque répandu
dans ses manières et dans son langage, sa parole heureuse et franche,
son activité, son courage et son dévouement, tout cela eût suffi pour
enflammer la tête du belliqueux Jean, et pour échauffer le coeur du
généreux Arsène, quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales
les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les plus
philosophiques qui aient pris une forme à cette époque dans les sociétés
populaires. Ce président, des _Amis du peuple_ a seul professé dans ces
clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup
d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsène et
les vastes aspirations de son âme vers l'avenir, mais qui, du moins,
marquaient un progrès immense, incontestable, sur le libéralisme de la
Restauration. Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours sévère et
méfiant du peuple, les autres républicains étaient un peu trop occupés
de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la
république; lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et
une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales et une société
nouvelle. Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si
largement et si fortement développée l'année suivante jusque devant la
pâle et menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir des
idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation du peuple, à
l'éducation publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens, à la
modification progressive de la propriété, et il ne renfermait pas, comme
certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes nets et vastes
dans l'hypocrite question d'_organisation du travail_ et de _réforme
électorale_; mots bien élastiques, si l'on n'y prend garde, et dont le
sens est susceptible de se resserrer autant que de s'étendre. En 1832,
on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer pour _communiste_, ce
qui est devenu l'épouvantail de toutes les opinions de ce temps-ci. Un
jury acquitta Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une
admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit de propriété.
Seulement nous mettons au-dessus celui que la société conserve, de le
régler suivant le plus grand avantage commun.» Dans ce même discours, le
plus complet et le plus élevé parmi tous ceux des procès politiques
de l'époque[1], Cavaignac dit encore: «Nous lui contestons (_à votre
société officielle_) le monopole des droits politiques; et ne croyez pas
que ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des capacités. Selon
nous, quiconque est utile est capable. Tout service entraîne un droit.»
[Note 1: Procès du droit d'association, décembre 1832.]
Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion contenue;
et, tandis que la plupart des auditeurs, subjugués par le magnétisme
qu'exerce toujours sur les masses le débit et l'aspect de l'orateur,
éclataient en applaudissements passionnés, il garda un profond silence;
mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit pas, ce jour-là,
les autres plaidoiries[2]. Il s'absorba entièrement dans les idées que
Godefroy avait éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci,
qu'il vint me répéter mot à mot:
«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est le droit sacré de
l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter au crime un épouvantail après
la mort, au malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau.
Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, c'est-à-dire
l'égalité. Il faut que le titre d'homme vaille à tous ceux qui le
portent un même respect religieux pour leurs droits, une pieuse
sympathie pour leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui
changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires, et qui, au nom
de l'inviolabilité humaine, abolira la peine de mort... Nous n'adoptons
plus une foi qui met tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à
cette égalité posthume que le paganisme proclamait aussi bien que le
christianisme; etc.»
[Note 2: C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces
belles paroles: «Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas
logiquement réclamer la faculté de se constituer leurs représentants,
avocats de la faim, de la misère, et de l'ignorance?»]
«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans la mienne, voilà de
grandes paroles et une idée neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant
à réfléchir, que tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru
jusqu'à ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.
--Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre à l'orateur que vous
venez d'entendre, lui répondis-je: c'est une idée qui appartient au
siècle, et qui a été déjà émise sous plusieurs formes. On pourrait même
dire que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis cent ans,
et l'humanité tout entière depuis qu'elle existe, par une instinctive
révélation de son droit, plus puissante que les théories religieuses de
l'ascétisme et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
grande que de voir le droit humain, pris à son point de vue religieux,
proclamé par un révolutionnaire. Il y avait bien assez longtemps que vos
républicains oubliaient de donner à leurs théories la sanction divine
qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis _légitimiste_, ajoutai-je en
souriant...
--Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsène, vous n'êtes
pas légitimiste dans le sens qu'on attache à ce mot; vous sentez que la
légitimité est dans le droit du peuple.
--C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; et quoique mon père
fût attaché, de fait et par délicatesse de conscience, aux hommes du
passé, plus il approchait de la tombe, plus il s'élevait à la
conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous que
Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que Dieu est au-dessus des
rois, dans le même sens que Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le
droit de la société au-dessus de celui des riches?
--A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que nous avons droit au
bonheur en cette vie, que ce n'est pas un crime de le chercher, et que
Dieu même nous en fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore
frappé. J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui me
rendait presque athée, et des retours vers la dévotion de mon enfance
qui me rendaient compatissant jusqu'à la faiblesse. Ah! si vous saviez
comme j'ai été froidement cruel aux trois journées au milieu de mon
délire! Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi qui as fait
mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait l'exercice
d'une justice sauvage; mais je m'y sentais forcé par une impulsion
surnaturelle. Et puis, quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur
les tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission et
d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne savais plus où réfugier ma
pensée. Je me demandais si mon frère était damné pour avoir levé la main
contre la tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et mes
frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien; car je
ne pouvais comprendre qu'au nom de Jésus crucifié, il fallût se laisser
mettre en croix par les délégués de ses ministres. Voilà où nous en
sommes, nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux,
et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi songent donc nos
instituteurs, les chefs républicains, de ne pas nous parler de ce qui
est le fond même de notre être, le mobile de toutes nos actions! Nous
prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la
satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que nous n'ayons pas
des besoins plus nobles, celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils
peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils
seraient plus grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il,
Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète; j'irai lui demander ce
qu'il faut croire sur tout cela.
--Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, cher Arsène, lui
répondis-je; mais ne croyez pas, encore une fois, que le seul foyer
des idées nouvelles soit dans cette opinion. Élevez votre esprit à
une conception plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez pas
exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité incarnée; car les
hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser, ils reculent;
en croyant s'améliorer, ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur
générosité avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement!
Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont vous cherchez la solution.
Instruisez-vous en buvant à différentes sources. Voyez, lisez, comparez,
et réfléchissez. Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes
ne diffèrent pas tant sur le fond des choses que sur les mots; qu'entre
ceux-là un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à
l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les hommes du pouvoir,
il y a l'immense abîme qui sépare la privation de la jouissance, le
dévouement de l'égoïsme, le droit de la force.
--Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si j'avais le temps!
Mais quand j'ai passé ma journée entière à faire des chiffres, je n'ai
plus la force de lire; mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la
fièvre; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux,
je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai
remplies moi-même. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que
c'est que le _fouriérisme_. Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que
la _Revue Encyclopédique_ et les _saint-simoniens_. Il a dit de ces
derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient soutenu avec
dévouement des idées utiles, et développé le principe d'association.
Eugénie, j'irai les entendre prêcher.»
Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte assez fervente de
la réhabilitation des femmes. Elle commença à endoctriner son ami le
Masaccio, ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle était de ces
esprits délicats et prudents qui ne risquent pas leur influence à moins
d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme elle savait choisir.
Elle ne m'avait pas parlé dix fois de ses croyances saint-simoniennes;
mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande
impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen et par
la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; mais j'admirais
toujours avec quelle pureté d'intention et quelle finesse de tact elle
savait éliminer tacitement des discussions où s'élaborait la doctrine
des adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts nobles et
pudiques, pour conclure souvent _à priori_, des secrètes élucubrations
des maîtres, ce qui répondait à sa fierté naturelle, à sa droiture et à
son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et
intelligente appelée par les _apôtres_ à formuler les droits et les
devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais, outre que sa réserve et sa
modestie l'eussent empêchée de monter sur un théâtre où l'on jouait
trop souvent la comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les
saint-simoniens, dans la déviation inévitable où leurs principes se
trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, ceux-là
trop indépendante. Le moment n'était pas venu. Le saint-simonisme
accomplissait une première phase, qui devait laisser une lacune avant la
seconde. Eugénie le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix
ans, vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive du
saint-simonisme pût être reprise.
[Illustration: Jean, vous êtes un grossier, un brutal.]
Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir dans une première
conversation, alla écouter les prédications saint-simoniennes. Il se
lia avec de jeunes apôtres; et sans avoir précisément le temps de
s'instruire, il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une rapide et profonde
révolution dans la vie morale de cet enfant du peuple, qui jusque-là
n'était pas sans préjugés, et qui dès lors les perdit ou acquit du moins
la force de les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore,
faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son possible), se
retrempa à cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordée,
et prit un caractère encore plus calme et plus noble, un caractère
religieux pour ainsi dire.
En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que l'objet d'une
passion tenace, invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion
qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eût dû la détruire;
mais comme elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût
mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui la ressentait, elle
n'y produisait que des résultats magnanimes, une générosité sans exemple
et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide
se livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait d'être ainsi
l'esclave d'un attachement que l'austérité un peu étroite de son
éducation populaire lui apprenait à réprouver! Lui dont les moeurs
étaient si pures, épris à ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de
la maîtresse actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de
l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite de Marthe lui
laissait entrevoir, pour arracher, en secret, à la reconnaissance, à
l'amitié exaltée, des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement
à l'amour exclusif et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui
restait, il se surprenait toujours à désirer la fin de cet amour pour
Horace, et à caresser le rêve d'un mariage légal avec Marthe. C'est là
que l'attendaient pour le faire souffrir ses anciens préjugés, le blâme
de ses pareils, l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur
Suzanne, la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise honte, toute
puissante parfois sur des caractères élevés; car elle leur est enseignée
par l'opinion, comme le respect de soi-même et des autres. C'est alors
qu'Arsène essayait d'arracher son amour de son sein, comme une flèche
empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait: il était forcé
d'aimer. La haine et le mépris qu'il appelait à son secours ne voulaient
pas entrer dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein de
justice.
[Illustration: Il le trouva environné de fusils.]
Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra à étudier
du mieux qu'il put la religion, la nature et la société, sous les
nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts; tour à tour
et à la fois fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car
il lisait aussi l'_Avenir_ et vénérait ardemment M. Lamennais), Arsène,
s'il ne put réussir à bâtir une philosophie de toutes pièces, épura
son âme, éleva son esprit, et développa son grand coeur d'une manière
prodigieuse. J'en étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine
à l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par découvrir sa
retraite; et, affrontant l'accueil revêche de sa soeur aînée, j'allais
quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses méditations. Tandis
que les deux soeurs travaillaient en échangeant les idées les plus
niaises, lui, assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un
livre ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait ou
rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté arrivait à peine
jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses yeux fatigués, son attitude
morne, on l'eût pris pour un homme usé par la fatigue et la misère;
mais dès qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la
sérénité, et son langage révélait une énergie de mieux en mieux trempée.
Je l'emmenais faire un tour de promenade sur les quais, et là, tout en
fumant nos cigares de la régie, nous devisions ensemble. Quand nous
avions passé en revue les idées générales, nous en venions à nos
sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos de Marthe:
«L'avenir est à moi; le règne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le
pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit
pas, il n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra ce que
c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout ce qui manque de grandeur
et de vérité à celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami,
j'ai remporté une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on
appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la société et non à
de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu merci;
ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi
Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et
qu'Horace lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout en
m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle
eût aimé à entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitié
seulement; elle le sentait, et elle voulait du respect. Horace a su lui
exprimer de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute n'en est
point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer
ses anciennes blessures, rassurer sa conscience, et lui donner en moi
la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle
a craint mes reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin
d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à une vie nouvelle, toute
d'exaltation et de charité. Je le répète, Horace, avec ses beaux yeux
et ses grands mots, lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a
suivi. _Mea culpa!_»
Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de générosité. Il
fallait bien faire, dans l'aveuglement de Marthe, la part d'une certaine
faiblesse et d'une sorte de vanité qui est, chez les femmes, le résultat
d'une mauvaise éducation et d'une fausse manière de voir. Chez Marthe
particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale d'instruction
et de jugement dans cet ordre d'idées, si nécessaires et si négligées
d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.
Marthe avait tout appris dans les romans. C'était mieux que rien,
on peut même dire que c'était beaucoup; car ces lectures excitantes
développent au moins le sentiment poétique et ennoblissent les fautes.
Mais ce n'était pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de
la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse pas les causes, et
ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits
sevrés de toute autre culture. J'ai toujours pensé que les bons romans
étaient fort utiles, mais comme un délassement et non comme un aliment
exclusif et continuel de l'esprit.
Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il en tirait la
conséquence que Marthe était d'autant plus innocente qu'elle était plus
bornée à certains égards. Il se promettait de l'instruire un jour de la
vraie destinée qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses
idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie, rejeter
du saint-simonisme tout ce qui n'était pas applicable à notre époque,
pour en tirer ce sentiment apostolique et vraiment divin de la
réhabilitation et de l'émancipation du genre humain dans la _personne
femme_.
J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme qui, aux
facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une manière si imprévue
les facultés méditatives. C'était à la fois un esprit d'analyse et de
synthèse; et quand je le regardais marcher à côté de moi, avec ses
habits râpés, ses gros souliers, son air commun et ses manières
_peuple_, je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue que
j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe et les grâces de
l'élégance orner autour de nous tant d'êtres disgraciés du ciel, portant
au front des signes évidents de la dégradation intellectuelle, physique
et morale.