Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se réveilla. Il était
tard. Horace avait bien dormi; il avait l'esprit calme et reposé.
Des idées plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux
s'entre-appeler sur les toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver
faisait fondre la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et
froid là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain,
ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus de miettes, et ils se
plaindront de toi.
--Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé une partie de mon
souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont
pas difficiles, ils ont fort bien déjeuné.
--Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?
--Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons mieux ce soir.
--Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne
envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc été au Mont-de-Piété?
--Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends ta permission.
--Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.
Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle attribuait à de
plus sages idées, et qui n'était autre chose que le résultat d'un
appétit plus impérieux. Elle jeta son vieux châle rouge sur ses épaules,
et plia le neuf dans une belle feuille de papier; puis, craignant
qu'Horace ne vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de
quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard l'avait
forcée de remonter l'escalier en lui disant, d'une manière peu
courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on emportât le moindre effet de
chez lui tant que le loyer ne serait pas payé. Horace, indigné de cette
insulte, s'élança sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, et
une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard fut d'autant plus
ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant l'orage, il s'était flanqué de
son portier et d'une espèce de conseil qui avait un faux air d'huissier.
Ces deux acolytes jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne
sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant à
verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas le droit pour lui, et
qu'il faudrait finir par capituler; mais il se donnait la satisfaction
d'accabler le pauvre Chaignard d'épithètes mordantes, et de lui
reprocher sa lésinerie dans les termes les plus âcres et les plus
blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et de
verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure perte, si le bruit
n'eût attiré quelques auditeurs malins, dont la présence vengea son
amour-propre. Chaignard était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne
voyant point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi délicate
que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranché
qui constituât un délit d'offense punissable par la loi. Le portier,
qui n'aimait pas son maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des
plaisantes réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé
les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque.
Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout à fait, laissa voir une grande
figure hérissée de poils roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où
sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure
bizarre et de ces jambes démesurées n'était autre que l'illustre Jean
Laravinière, président des bousingots, installé depuis la veille dans
une chambre à quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui,
dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il étendait
les deux bras pour passer sa redingote.
--Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire, dit-il au bouillant
Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est là le
moindre inconvénient: le pire, c'est de réveiller à huit heures du matin
un de vos locataires qui n'est rentré qu'à six.
--De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors de lui.
--Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, mons Chaignard? reprit
Laravinière; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma présence et le
bénéfice de mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant moi
les enfants de la patrie!
--La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard; je suis
lieutenant de la garde nationale...
--Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid; c'est pour cela
que je vous engage à vous calmer.
--Et je connais mes devoirs de citoyen, continua Chaignard.
--En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit Laravinière; je
connais beaucoup M. Horace Dumontet, et, s'il lui faut une caution
auprès de vous, je lui offre la mienne.»
J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière rassura le
propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte pour couper court à la
scène désagréable dont il venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa,
et jusqu'à nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.
Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant quitté ce qu'il
appelait son costume de Romain, pour une mise plus moderne et plus
décente, il alla frapper à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait
avec Marthe, il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la
réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie,
et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme
intelligent et présomptueux inspire toujours à une demi-douzaine de
camarades plus simples et plus modestes. On peut même dire, en passant,
que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes
talents de notre époque, c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui
les entourent. Mais cette réflexion est ici hors de propos. Laravinière
n'était point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait
d'engouement que dans l'ordre des capacités politiques. S'il venait
le trouver sous prétexte de rire avec lui de M. Chaignard, il avait
probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou trois mois
semblait totalement abandonnée de part et d'autre.
Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour ces républicains
tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les appelait) qui professaient
une sorte de mépris pour les arts, pour les lettres, et même pour les
sciences, et qui, un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés
de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières à la place.
Une telle brusquerie de moyens était inconciliable avec les besoins
d'élégance et les rêves de grandeur individuelle que nourrissait Horace.
Il tenait donc Laravinière pour un de ces instruments de destruction que
des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant,
mais auxquels ils n'aimeraient pas à confier leur avenir personnel.
Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop savoir
pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était en train de rire: il
venait de raconter à sa compagne les moqueries dont il avait accablé le
pauvre Chaignard, et il était bien aise de lui présenter un témoin de sa
victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes gens au sort
précaire? quand on est dans la détresse, un visage connu, quel qu'il
soit, donne toujours une lueur de courage ou de sécurité qui dispose à
la bienveillance.
En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura quelques excuses,
et parut vouloir se retirer; mais Horace le retint, le présenta à sa
compagne, qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda en souriant le
récit de la scène avec M. Chaignard.
Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre, Laravinière attira
Horace dans le corridor, et lui dit: «D'après ce qui s'est passé tout à
l'heure, je vois que vous êtes dans une de ces crises financières que
nous connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas de solder
M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs quelques procédés
évasifs suffiront pour le museler jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous
étiez à court de ces quelques écus toujours nécessaires, et souvent
introuvables au moment où on en a le plus besoin, je puis partager avec
vous les cinq ou six qui me restent.
Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de Laravinière à Marthe
et à moi; il lui avait gardé une sorte de rancune pour l'assistance
qu'il s'était vanté d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin
il lui répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait à
peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe, qui n'avait pas déjeuné, il
se ravisa, et accepta avec une franche gratitude.
«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne me devez pas de
remercîments: quand nous changerons de position, nous changerons de
rôle. Chacun son tour.
--C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace, qui dès qu'il eut
l'argent dans sa poche, se sentit plus froid et plus contraint avec
Laravinière.
Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse, fut donc évité
ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour aller chercher de l'ouvrage;
et après qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à
Eugénie, il la laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle
n'y réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut pas
très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put
pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, au pain quotidien; quelques
nouvelles avances de Laravinière pourvurent au reste, et Horace songea
sérieusement à travailler aussi pour payer ses dettes.
Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, ces deux
amants tombèrent dans une gêne toujours croissante. Marthe s'y résigna
avec une sorte de satisfaction mélancolique. Au milieu de ses fatigues,
elle était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence de
son amant; car il faut bien avouer que, sans elle, le dîner eût souvent
fait défaut. Elle avait, en de certains moments, assez d'empire sur lui
pour obtenir qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques
sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de meilleure
composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du
bourgeois, ce qui est différé n'est pas perdu, et que, rentré dans sa
famille, le jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses
dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette classe, il n'y a
pas de banqueroute réelle, et le désordre n'est que momentané. Horace
put donc encore trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour
paraître avec une certaine élégance. Mais chose étrange, et cependant
chose infaillible! son goût pour la dépense augmenta en raison de
l'inquiétude et des contrariétés qui en furent le résultat. Les
caractères légers ont cela de particulier, que les obstacles et les
privations irritent leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace
à se les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse compagne le
véritable état de ses affaires, après lui avoir laissé lire les lettres
de doux reproches et de plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait,
il n'était plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son
travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. C'eût été
encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait à être admiré tout autant
qu'à être aimé. Il fallut donc Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre
ses humbles habitudes, et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un
stoïque. Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur
dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta
sur la jalousie. Il était de ces organisations d'artistes voluptueux
chez qui l'amour succombe à la réalité prosaïque. Le tableau de ce
ménage austère et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler, il
sentit le travail lui devenir plus lourd, plus impossible que jamais.
Il avait froid dans cette petite chambre mal chauffée, et le froid,
qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le
cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que Marthe
préparait elle-même avec assez de soin et de propreté pour aiguiser
l'appétit, n'était ni assez substantielle ni assez abondante pour
alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitué à ne se rien
refuser. Il adressait alors à sa ménagère patiente des reproches dont la
grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer l'instant d'après,
mais qui recommençaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie
mesquine; et lorsqu'elle répondait, les yeux pleins de larmes, qu'elle
n'avait que vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui
demandait parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent francs
qu'il lui avait remis la semaine précédente: il oubliait qu'il avait
repris cet argent peu à peu sans le compter, et qu'il l'avait dépensé
dehors en babioles, en spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts
à ses amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait pas à
restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il oubliait de rendre
dix francs à un pauvre diable qui avait des bottes percées, il faisait
le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante
pour régaler sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait
cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une pièce d'or à un
petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler
_mon prince_; il achetait à Marthe une robe de soie qui lui était fort
inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; enfin le peu
d'argent qu'après mille pressurages sur les besoins de sa famille,
madame Dumontet réussissait à lui envoyer était gaspillé en trois jours,
et il fallait retourner aux pommes de terre, à la retraite forcée, et
aux bâillements mélancoliques du ménage.
Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent supplice que
subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le bousingot, dont la présence
dans la maison n'était pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait
croire. Jean était dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant
approcher du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son amour,
voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer sa mystérieuse
sollicitude. Cet homme c'était Paul Arsène. Au profond abattement qu'il
avait d'abord éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique.
Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de force pour se faire
casser la tête au nom de la république. En conséquence, il était allé
trouver le seul homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et Jean
l'avait reçu à bras ouverts.