XXII.

Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de

la discussion, il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait

en masse et en détail. Il rompit des lances pour tous, et fut vivement

soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme en

matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires

furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait

perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une

allée voisine, m'appela d'un signe.

[Illustration: La vicomtesse Léonie de Chailly.]

«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc à tempêter de la

sorte? Est-ce que ma belle-fille le raille? Prends garde à lui. Tu sais

qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui

n'en ont pas.

--Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais, depuis mon

enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant

qu'il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter.

--Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? Il est fort bien de sa

personne, et il me parait fort romantique. Heureusement Léonie n'est pas

romanesque. Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de son

esprit.»

J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire qu'il avait

captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu'on

dirait de lui.

«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, dit la vicomtesse en

reprenant le jeu de son éventail.

--C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.

--Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes; je

crois que _présomptueux_ serait un mot plus juste. Mais c'est un jeune

homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit

le monde.

--Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

--Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et

de mesure.

--Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparée?

Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle à un jeune

dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.

--Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide, vous vous

prononcez tellement vous-même, que je ne puis que baisser la tête et

dire _amen_.»

La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été belle; mais elle

voulait absolument le paraître, et à force d'art elle se faisait passer

pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb,

toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux

verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais

inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents

problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés

avec un soin et un goût remarquables. Sa main était longue et sèche,

mais blanche comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du

monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de

gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une beauté artificielle.

La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait

absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle

disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le

plus absurde des paradoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait

un procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages:

elle était d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait

s'attacher, d'une causticité impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait

leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la

sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles

à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d'érudition et

d'excentricité. Elle avait lu un peu de tout, même de la politique et de

la philosophie; et vraiment c'était curieux de l'entendre répéter, comme

venant d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un

livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin, elle avait

ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de financiers qui

avait acheté ses titres sous la régence; mais elle voulait passer pour

bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche

de ses éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les jeunes

femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d'argent.

Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les

artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise,

affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin,

elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses

dents, comme son sein, et comme son coeur.

Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et

qui on a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la

nouveauté une ingénuité si complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse

à la première parole, et que la tête lui en tourna.

«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir

dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain; c'est un

esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais

qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu'une femme ainsi

travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études! Tu appelles

cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et

bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une

science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on

médit des coquettes: une femme qui est occupée d'un autre soin que

celui de plaire n'est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la

première femme véritable que je rencontre.

--Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, et, pour mon

compte...

--C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne les trouve pas

dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

--Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit même pas;

il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en

parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et

sévères des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler

dans une autre chambre.

«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; l'épreuve a réussi

mieux que je n'espérais. Il a pris feu comme un brin de paille; j'espère

que Marthe est guérie.»

Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de

coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa

présence au café Poisson n'étant plus nécessaire, il changeait de

condition.

«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture?

--Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio; mais pas

maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assuré pour

l'année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part

comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque? dans une régie de

théâtre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des

connaissances, vous autres!

--Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien ni assez vite. Et

puis, savez-vous la tenue des livres?

--J'apprendrai, dit Arsène.

--Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil à vous

donner, c'est de persévérer dans la condition que vous venez d'essayer;

vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue.

Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café; vous

gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut,

il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez

quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne

le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Réponds

donc, Théophile!

--C'est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait

fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de

Marthe; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est

un état qu'on méprise...

--Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria Louison tout en feu,

en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul;

est-ce que c'est vous, Marton, qui méprisez mon frère?

--Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton sévère, pour faire

baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe.

--Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on te méprise:

je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi

mademoiselle Marton...»

Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la main pour

l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa soeur.

«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès

de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de

larmes.

«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti.

Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de

sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien,

je vous assure, ne font pas autre chose que de _déconsidérer_ mon frère.

--Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l'a dit,

vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son

honneur et à sa louange.

--Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, et je veux que

vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui, de crainte

d'amener une querelle; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les

coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l'écoutait avec

une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et

les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre),

je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque

_monsieur_ et _madame_ causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive

assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, nous dans l'autre;

avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on

vient, ça promène; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à

perdre.

--Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en

la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien, poursuivez, fille

d'Hérodias! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour

votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez

aux portes.

--Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère! Et

vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet,

et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous

traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air

étonné:--Comment donc? comment donc, perdu?--Oui, que vous avez dit: il

aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours

quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin

comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.

--Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une

douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse: j'ai dit que quand

cela serait vrai, Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.

--Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que

mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment

étaient faits vos ancêtres, et si nous n'avons pas tous été élevés à

travailler pour vivre.»

Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit; car

il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne

comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur

imagination. J'envoyai coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon

ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me plaindre à

Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne.

«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le

plus aigu; ce sera humain de votre part! Ce ne sera pas difficile car

il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez

travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot

qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et

vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et

soeurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au

jugement de Dieu!»

Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des

imprécations, et poussant les portes avec fracas.

«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en

rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes

pauvres amis, un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre

intérieur.

--Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci personnel, répondit

Eugénie; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour

toi, Marthe; et si tu m'en croyais, il y aurait un remède à toutes les

persécutions dont tu es victime.

--Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en

soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. D'ailleurs je serais

encore bien plus odieuse aux soeurs d'Arsène, si...

--Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.

--Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine; mais elle

se trompe.

--Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse

et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés; vous,

épouser Arsène! Qui donc a pu avoir une pareille idée?

--C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de

plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du même

pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se

sont aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule

de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, moi,

et je le lui dirai clairement, parce que le moment est venu de parler.

C'est l'unique désir, l'unique pensée d'Arsène.»

L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit cette

déclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancée de Paul

Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer.

Humilié, blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, et,

le mettant sur sa tête avant que de sortir:

«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je vais voir Odry,

qui joue ce soir dans _l'Ours et le Pacha_.»

Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène; elle ne

répondit pas, voulut se lever pour sortir, et tomba évanouie au milieu

de la chambre.

«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever sa compagne, nul

ne peut détourner la destinée! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il

n'est déjà plus temps: Horace est aimé!»

Horace(#13671) · 第 16 / 38 题