Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus
calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une
volonté qu'elle n'avait pas encore indiquée depuis deux mois que nous
vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule
une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient plus attristées par
l'humeur intolérante et intolérable de Louison.
«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle; je viendrai
chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confié. De cette
manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence; mais je
sens que j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me
serait possible de supporter ces querelles grossières et ces lâches
accusations. Je vois que j'en mourrais.»
Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une
pareille domination; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis
et aux dangers de l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec
Arsène, afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison. On
resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une
soeur, ne cesserait point d'être notre voisine et notre commensale.
Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrière-pensée
que nous devinions fort bien: elle ne pouvait plus supporter la présence
d'Horace, et voulait le fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte
manière de couper court à cet attachement dangereux; mais comment faire
comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans
ses espérances? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se
flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; Horace
lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure qu'il s'éprendrait de
la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels
étaient les rêves qu'elle nourrissait encore. Le plus pressé était
d'éloigner Louison et Suzanne, dont la société commençait à nous peser
beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part
détruisant tout l'effet de nos jours de patience et de ménagements.
Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement
subit et imprévu.
Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter auprès du lit
de sa soeur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine, et qui pensa
qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de
ce qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s'approcher
de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains:
«Marthe, nous vous avons offensée, pardonnez-nous. Tout le tort vient de
moi. J'ai une mauvaise tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et
je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi à ôter à
Marthe le chagrin que je lui ai fait.»
Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que Marthe attribua à
un éloignement prononcé pour elle. Marthe était bonne et généreuse;
l'humilité de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras
autour du cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le courage
de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus
quel prétexte donner à la séparation dont, à cause d'Horace, elle
éprouvait si vivement le besoin.
Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette
journée dans des effusions de coeur qui parurent soulager Marthe d'une
partie de sa tristesse.
Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d'Horace, qui
s'était annoncé pour cette heure-là, nous proposa de faire un tour de
promenade. Marthe accepta avec empressement, et nous étions déjà tous
sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et
nous pria de la laisser à la maison.
--Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en
ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.
Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce
n'était pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et à qui le
portier assurait que nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une
femme sur le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina que ce
devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger par quelque cruel
persiflage de ce qu'il appelait une _rouerie_ de sa part; car il croyait
que, s'entendant avec Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli
à demi sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.
Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, le coeur gonflé
d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, _la fille
d'Hérodias_ vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se
gêna pas pour jurer.
Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en
matière, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies
qu'elle put le faire, pour la manière dont elle s'était conduite la
veille avec lui.
Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit d'oublier tout;
et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, à ses propres yeux, un
air don Juan qui compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua
un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille et rebondie
de la villageoise. Malgré sa pruderie habituelle, elle ne s'en fâcha
point trop, el lui parla ainsi:
«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me
trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon frère si épris de mademoiselle
Marthe, que celle-ci consentait à l'écouter en même temps qu'elle vous
écoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon
pauvre Arsène.
--Je vous remercie de la supposition, répondit Horace; permettez-moi de
vous en témoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui
fait des reproches à sa voisine.
--Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant donner
un second baiser, non sans rougir beaucoup: nous sommes bien assez
raccommodés comme cela. Je me disais donc comme ça que c'était bien
vilain de la part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête fille,
je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement pas dit un
mot d'amourette.
--Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»
Et il commença cependant à écouter avec intérêt.
«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit Louison. Il paraît
(et c'est même bien sûr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se
marier. Et puis, voyez-vous, Monsieur (je peux bien vous dire ça entre
nous), Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou ni
maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans les livres, et ça
voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien
éduqué. Elle trouve mon pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a
la tête montée pour un autre que vous savez bien.
--Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné des gros yeux
malins de Louison.
--Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une façon toute
rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle
de vous.
--Vous ne savez ce que vous dites, Louison.
--Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque
temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitié
de la nuit à soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc
est-ce qu'elle est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes
parti tout fâché?
--Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là, Louison?
--Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et la voilà
maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce
qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.
--Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?
--Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et
vous verrez bien.
--Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? ils devaient se
marier?
--Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut les marier à
présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais
l'autre n'entend à rien, et vous n'avez qu'un mot à lui dire pour
qu'elle parle clair et droit à mon frère.
--Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe donc?
--Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint de lui faire de la
peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frère ne lui a jamais rien
demandé. C'est Eugénie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est.
Le beau service à rendre à Paul que de lui faire épouser une femme qui
en a un autre dans son idée! Ça ne se peut point.»
Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, car, étant à la
veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour à
mes plaisirs), nous trouvâmes Horace bien différent de ce qu'il nous
avait paru la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de
Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, était entré
dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès avait contrarié son
orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sûr de son triomphe, il
en jouissait d'avance avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une
expression émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. Il était
pale; son regard humide et lent pénétrait la pauvre Marthe comme une
flèche empoisonnée. Elle ne s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle
croyait le danger passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui
abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'à ce
qu'Eugénie eût apporté la lampe.
Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que
j'écrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte, et que les
femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec
autant de goût et d'élégance que s'il eût été dans le salon de la
vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement
j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore et le plus
recherché. Eugénie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi
aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi près du naturel et
de la bonhomie qu'il le fut pendant près de deux heures.
Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se prêtait pas à
soutenir la conversation, ne voulant pas faire briller son adversaire.
Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle
procédait toujours par questions; et, quelque niaises et hors de sens
qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une condescendance
ingénieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouées,
parfois même les plus poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants
quand on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans cesser
d'être vrai.
Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources de son esprit pour
l'interrompre, l'embrouiller et même le renvoyer, elle n'y réussit pas;
et Marthe fut sous le charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée
sur son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait
parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle
détournait bien vue le sien avec une confusion pleine d'effroi et de
délices.
C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe était recherchée
par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrète et
continuelle exaltation, avait renoncé à cet amour de l'âme que personne
n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais pu
parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune séduction, son langage
aucune poésie, ou du moins aucun art. Les autres amours que Marthe avait
inspirés étaient des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées,
ou des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le jour où
Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé dans son cerveau et
dans son coeur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait
le jour, elle en rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait
pas à un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore dire les
mêmes choses de la même manière. La pensée d'en être à jamais privée
était déjà pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eût duré
des années. Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant
avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vécu le
jour de sa première ivresse. Horace comprit bien son silence.
«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le monde se fut retiré.
Elle ne peut plus comprendre Arsène; l'amour de celui-là est trop simple
pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez
mener Horace demain chez la vicomtesse.
--Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, répondis-je,
car aujourd'hui il est certainement très-épris de Marthe. Mais
pourquoi donc désespérer toujours de lui? Le jour où il aimera il sera
transformé.
--Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on doit nous entendre
de l'autre côté du mur.
--C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle si bien...
--J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est pas si simple
qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas.»
Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, des mots, des
billets même, furent échangés entre Marthe et Horace. Je proposai à
ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai à
Eugénie de ne plus chercher à contrarier cette passion, qui semblait
vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison était
désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait à Marthe une
amitié charmante; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers,
qu'elle favorisait son amour, et l'aidait à en faire mille petits
mystères inutiles à la trop clairvoyante Eugénie.
Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda Louison d'avoir
envoyé Marthe à sa place en commission.
«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison,
affectant une grande surprise.
--Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.
--Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré elle, dirait-on
pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi,
moi; mais on ne me suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et
on ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, parce
qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»
Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de manière à ce
qu'Horace seul l'entendit:
--C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au _petit Saint-Thomas_,
pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargées d'assortir.
Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière de ménager
ainsi à Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en
avait été épouvantée. En y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une
étourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son
coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu désigné, elle
voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles
de Louise. Le lendemain, comme elle approchait du magasin, elle vit
effectivement Horace qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle
passa près de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la
regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes de la bienséance
ordinaire fut un éloquent témoignage de l'amour qui le pénétrait. Elle
lui sourit d'un air à la fois craintif, heureux et attendri; et ce
regard, ce sourire échangés, se prolongèrent autant que le permirent
quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de bonheur pour
tous deux.
Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes à la
hâte, était bien sûre de le retrouver sur le même trottoir, autour du
vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec
le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle
sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se préparait à
passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture découverte
s'arrêta devant la porte cochère qui fait face à la boutique. Un
domestique galonné, qui était derrière la voiture en descendit, et entra
dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui
avait donné se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle
eût cherché à le reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de
Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un air de doute et
d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, comme pour s'assurer qu'elle
le connaissait. Horace ne jugea point nécessaire d'attendre l'effet
de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa à aborder
Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se
penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, et la voiture était
tournée de manière à ce qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au
détour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au
supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec une sorte de
distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme _comme il
faut_. Mais, hélas! elle portait un paquet dans un foulard, et c'était
le cachet irrécusable de la grisette. Cette futile circonstance et
l'indiscrète curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement de son coeur. Il
hésita, se reprit à dix fois, revint sur ses pas pour donner le change;
et quand la voiture fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le
croyait sur ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par la
rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants de la rue du Bac.
Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna,
elle ne vit personne derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes
la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas devant lui.
C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire écouter son
amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.
Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer quelques jours à
Saint-Germain, pour soigner une de ses soeurs qui était malade plus
gravement. La mansarde resta confiée à Marthe. Horace y passa des
journées entières. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour dont l'expression avait
pour elle tant de charme et de puissance. Interrogé par moi, Horace me
jura qu'il était bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable
de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à Marthe qu'elle
devait user de son influence pour le faire travailler; car je voyais ses
embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens
quotidiens d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette
assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait dans la
délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse.
Quand je hasardais un mot à cet égard, il me répondait d'un air
désespéré:--C'est vrai; je suis à ta charge, et tu dois bien me
mépriser. Si j'essayais de récuser ce motif blessant pour nous deux, en
invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me fermait encore la
bouche en disant:
«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir.
J'aime, je suis heureux, je suis enivré, je me sens vivre. Comment et
pourquoi veux-tu que je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où
j'existe surabondamment?»
N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son
ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montré l'avenir sous
un jour d'égoïsme. A présent qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des
notions plus larges, plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va
se révéler, et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de
travailler.»