Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
me cassant des pipes, selon son habitude.
Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes
affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le
tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me
déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne
ferait pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient la
figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais véritablement,
j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire
partager notre modeste repas de famille.
Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de
ses oeillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la
pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que,
dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours
frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation
sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'oeil. Toujours
mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus
de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et
sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence
attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie
se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement
improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus
assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis
et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des
manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire
à d'honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose
d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
de l'esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité
bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en
trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos
jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs plus douces que
celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
l'horreur de son passé; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
que les autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude
franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens
dont elle s'exagérait peut-être beaucoup l'élégance et la distinction.
Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe.
Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut
l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée
qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement le
progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de
bon goût pour le passé.
Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On
y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique
mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux
délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put
se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait ce langage.
Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être; elle y
trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
elle, et lui laissa l'espérance.
Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par
l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais
l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire
que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez
embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon
affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma
conscience.
«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son
honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez
votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet
écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle
croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
l'aimera jamais.»
Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en
savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même
l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir
tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble
Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de
tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le
monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.
Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me
mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg
Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes
occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de
les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant
quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras
ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né
gentilhomme et de très-bonne souche.
Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par
les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le
plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à
dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme
de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre
modeste maison de province, et là il m'avait dit:--Tu vois que je suis
attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent
plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité
qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à
fixer tes idées.
«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est
en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que
je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que
j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu
sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité
des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
le complément historique et nécessaire du principe de la charité
chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant,
selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place
dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit
brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage
que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens
d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu
soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté
ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront
beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession,
au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de
gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation
et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te
remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»
Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études,
et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit
examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença,
mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de
la médecine.
Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais
il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de
rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers
une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les
saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait
me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire
que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de
lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
sur-le-champ mes éludes.
Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais
accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait
lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf
ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à
Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens
sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur
des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
l'affection.
De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré
la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des
sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour,
et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette
personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.»
Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle
n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux,
l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans
celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre,
un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette
et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même
temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.
On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le
juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant
madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.
Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires
importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas
encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste
et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y
va), _donnait_ plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda
gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je
lui menai Horace.
Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière
de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce
n'était pas tout à fait la première l'ois qu'il lui arrivait de voir
des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus
d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas
avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se
faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se
promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son
prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à
l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un
petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le
personnage ridicule de la comédie classique.
Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants
jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait
de grandes espérances de salut pour Marthe de ce _début parmi les
comtesses_, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il
ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui
apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui
donner un air presque _comme il faut_. Il se prêta de fort bonne grâce à
ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait
deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne
se fût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être
affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond,
Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,
et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait
le coeur serré d'une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace,
riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha
d'elle d'une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de
Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui
adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;
«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?
--Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame
de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et
puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous
invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles
très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce
qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous
devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de
vos lèvres.
--Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.
Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.
«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de
Louison, et en baisant son propre pouce.
--Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée.
On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête.
Voyez-vous ça! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par
des jeunes gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,
et je vous campe le plus beau soufflet....
--Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, on n'a pas
envie de s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout
à fait à l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de
marquis. Je vais bien m'amuser.»
Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa
une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison, sans
gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop
humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse,
aucune des méfiances hautaines qu'elle avait en général pour les
nouveaux venus.
On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua
en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mère, active
et enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et
nonchalante.
C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des arbres taillés, des
statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand
la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer _ce bruit d'eau fraîche
sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus
ce bassin misérable et cette eau verdâtre, elle pouvait se figurer être
à la campagne auprès d'une eau libre et courante à travers les prés_.
En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on lui roula du
salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique
se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée
de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de
ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans une béatitude
un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du
tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi, si la nécessité
de surveiller Horace dans sa première apparition ne m'eût forcé
d'écouter l'esprit _cherché_ de la vicomtesse, bien inférieur, selon
moi, à l'esprit _chercheur_ de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace
n'en fût bientôt las; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir
extrême, quoique son rôle y fut assez délicat et difficile à remplir.
En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon
sens. Il était évident que, dès le premier coup d'oeil, la vicomtesse
avait pris une sorte d'intérêt à pénétrer en lui, pour savoir si _son
ramage se rapportait à son plumage_. Au lieu de le tenir à distance
jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle
lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer
d'emblée s'il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite
la conversation sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait
son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant
à la tête du premier venu cette question insidieuse: «Avez-vous lu la
dernière pièce de vers de M. de Lamartine?
--_Est-ce à moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune
poëte monarchique et religieux qui s'était assis presque à ses pieds
d'un air contemplatif.
--Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec
le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés
en spirales légères.
Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières _Méditations_
très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de
Lamartine, il le rabaissait avec amertume.
La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et
Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,
hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le
guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la
vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour
le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée
annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement
parti contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il se
fâcherait et dirait quelque sottise.
L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop
haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût
et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises
auxquelles on s'attendait.
Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent
la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses
adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous
pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant
preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'une
femme blasée.
Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-je
être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions
de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf
quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d'une
médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française,
qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est
descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque
chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou
dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là,
vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué,
et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela
seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la
moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne
parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes
d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure,
entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous
les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir
entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris,
passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la
différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le
tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en
main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le
ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien
prouvé qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant à
de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération.
Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans
l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du
gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants,
élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,
qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de
l'intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés,
plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie
nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs
dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions
religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais
instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le
dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de
les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à
mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon
récit, le plus triste qu'il y eût en France.
[Illustration: Horace... se livrait à des essais littéraires.]
Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des
grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète.
L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le
peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains
vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc
pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poésie, il a le
génie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau à la
chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont
pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un
principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au
fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit
l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité
divine.