XI.

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,

après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en

regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en

me cassant des pipes, selon son habitude.

Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes

affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le

tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me

déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne

ferait pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient la

figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune

seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais véritablement,

j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire

partager notre modeste repas de famille.

Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention

particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de

ses oeillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la

pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que,

dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours

frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation

sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'oeil. Toujours

mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne

l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus

de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et

sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et

sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence

de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence

attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie

se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement

improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus

assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis

et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des

manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire

à d'honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose

d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le coeur froid et

de l'esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité

bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en

trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos

jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs plus douces que

celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait

l'horreur de son passé; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un

esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins

que les autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude

franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle

n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens

dont elle s'exagérait peut-être beaucoup l'élégance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe.

Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut

l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire

repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée

qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement le

progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de

bon goût pour le passé.

Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On

y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique

mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux

délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put

se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et

fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait ce langage.

Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être; elle y

trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua

surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en

elle, et lui laissa l'espérance.

Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par

l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais

l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire

que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux

poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez

embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon

affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma

conscience.

«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour

Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,

un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son

honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre

amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez

votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet

écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de

mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle

croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne

l'aimera jamais.»

Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en

savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même

l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir

tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble

Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de

tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le

monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.

Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu

oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas

assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me

mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg

Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un

unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes

occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de

les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant

quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir

les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras

ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent

légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,

de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né

gentilhomme et de très-bonne souche.

Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par

les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le

plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il

m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à

dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme

de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre

modeste maison de province, et là il m'avait dit:--Tu vois que je suis

attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent

plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma

mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité

qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à

fixer tes idées.

«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler

de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est

en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que

je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que

j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu

sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité

des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme

le complément historique et nécessaire du principe de la charité

chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant,

selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place

dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit

brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage

que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens

d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu

soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté

ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront

beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession,

au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour

n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les

leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai

appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de

gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation

et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te

remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore

plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»

Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études,

et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit

examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle

je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le

voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença,

mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de

la médecine.

Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais

il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de

rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers

une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les

saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans

rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait

me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire

que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de

lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler

le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre

sur-le-champ mes éludes.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais

accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait

lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf

ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à

Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes

trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens

sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur

des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles

de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de

l'affection.

De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré

la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des

sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour,

et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette

personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.»

Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort

riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle

n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux,

l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans

celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre,

un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la

causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette

et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous

appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même

temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions.

On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le

juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant

madame de Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,

des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.

Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires

importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas

encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste

et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y

va), _donnait_ plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda

gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je

lui menai Horace.

Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière

de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce

n'était pas tout à fait la première l'ois qu'il lui arrivait de voir

des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus

d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas

avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se

faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se

promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son

prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à

l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un

petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le

personnage ridicule de la comédie classique.

Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants

jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait

de grandes espérances de salut pour Marthe de ce _début parmi les

comtesses_, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il

ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui

apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui

donner un air presque _comme il faut_. Il se prêta de fort bonne grâce à

ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait

deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne

se fût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être

affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond,

Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde,

et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait

le coeur serré d'une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace,

riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha

d'elle d'une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de

Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui

adressait, devint Tremblante, et se tournant vers moi;

«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?

--Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame

de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et

puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous

invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles

très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce

qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous

devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de

vos lèvres.

--Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.

Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.

«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de

Louison, et en baisant son propre pouce.

--Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée.

On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête.

Voyez-vous ça! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par

des jeunes gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi,

et je vous campe le plus beau soufflet....

--Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, on n'a pas

envie de s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout

à fait à l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de

marquis. Je vais bien m'amuser.»

Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa

une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison, sans

gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop

humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,

belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse,

aucune des méfiances hautaines qu'elle avait en général pour les

nouveaux venus.

On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua

en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mère, active

et enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et

nonchalante.

C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des arbres taillés, des

statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand

la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer _ce bruit d'eau fraîche

sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus

ce bassin misérable et cette eau verdâtre, elle pouvait se figurer être

à la campagne auprès d'une eau libre et courante à travers les prés_.

En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on lui roula du

salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique

se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée

de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de

ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans une béatitude

un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du

tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi, si la nécessité

de surveiller Horace dans sa première apparition ne m'eût forcé

d'écouter l'esprit _cherché_ de la vicomtesse, bien inférieur, selon

moi, à l'esprit _chercheur_ de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace

n'en fût bientôt las; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir

extrême, quoique son rôle y fut assez délicat et difficile à remplir.

En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon

sens. Il était évident que, dès le premier coup d'oeil, la vicomtesse

avait pris une sorte d'intérêt à pénétrer en lui, pour savoir si _son

ramage se rapportait à son plumage_. Au lieu de le tenir à distance

jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle

lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer

d'emblée s'il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite

la conversation sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait

son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant

à la tête du premier venu cette question insidieuse: «Avez-vous lu la

dernière pièce de vers de M. de Lamartine?

--_Est-ce à moi_, Madame, _que ce discours s'adresse?_ demanda un jeune

poëte monarchique et religieux qui s'était assis presque à ses pieds

d'un air contemplatif.

--Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec

le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés

en spirales légères.

Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières _Méditations_

très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de

Lamartine, il le rabaissait avec amertume.

La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et

Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui,

hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le

guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la

vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour

le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée

annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement

parti contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il se

fâcherait et dirait quelque sottise.

L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop

haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût

et de bonne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises

auxquelles on s'attendait.

Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent

la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses

adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous

pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant

preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'une

femme blasée.

Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-je

être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions

de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf

quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d'une

médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française,

qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est

descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque

chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou

dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là,

vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué,

et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela

seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la

moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne

parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes

d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure,

entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous

les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir

entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris,

passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la

différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le

tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en

main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le

ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien

prouvé qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; quant à

de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération.

Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans

l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du

gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants,

élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie,

qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de

l'intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés,

plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie

nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs

dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions

religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais

instruits. L'absence de cour, la perte des places et des emplois, le

dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de

les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à

mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon

récit, le plus triste qu'il y eût en France.

[Illustration: Horace... se livrait à des essais littéraires.]

Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des

grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète.

L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le

peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains

vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc

pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il a la poésie, il a le

génie. Chez lui la forme n'est rien, il n'use pas son cerveau à la

chercher; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont

pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un

principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au

fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit

l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité

divine.

Horace(#13671) · 第 15 / 38 题