Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de
fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était
imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait
presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su
prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours
éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
aimable que j'aie, jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu
que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié
véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et
lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou
tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et
Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées.
Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un
Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme
richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien
réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
d'un air ébahi, en disant: «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons
carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les
distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans
cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer.
Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
plus d'intimité avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
un petit rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
l'endroit, après les journées de travail; plus de danses champêtres le
dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent
bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des
occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler
le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise
fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût
exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir,
ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon
Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici?»
Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène
les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne
manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier
jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à
tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu
tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises
d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant
l'estime et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à monter
un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle
avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et
avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie
ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée
au succès du _phalanstère_, travaillerait, non à la tâche et sans
conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le
zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée
souriait assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère
de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante
de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sœur)
avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses
traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie
venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago
avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une
douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
mer après une tempête.
Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais
littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir;
car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son
intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre
garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses
matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
voisinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, il s'était
fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était
assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains,
la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et
s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.
«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle _la Malédiction_, chapitre
Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau René_, Ier chapitre... Eh non!
voici _Une Déception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
Croyant_, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! chant Ier,
_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
strophe Ière; et sur cette autre feuille, _la Création_, drame
fantastique, scène Ière; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche de front, tu
vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature.»
Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant
des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà
d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
cheminée.
«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement
abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je.
--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le
veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
au galop.
--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration.
--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me
distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a
trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.
--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir
quelque chose en train. Veux-tu me le lire?
--Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose
plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier.
Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les
yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter
dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale
des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un
volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille
de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par
des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives,
mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me
poursuivra partout!
--Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière
d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
connais pas.
--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs
premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même
d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai,
l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue
pratique?»
Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui
lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères
anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de
sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix.
Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une
lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à
une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du
trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais
il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à
l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
qu'il ne savait pas souffrir.
Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour
écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet
qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également
arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure
qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante;
aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait
coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se
suivent et ne se ressemblent pas.»
Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses
auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on
fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir
un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas
embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas
échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en
lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat
l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la
flamme de l'Etna.
A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent
nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de
la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot,
n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être
poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au
choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était
riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et
toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se
croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces
créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire,
n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines
combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous
quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il
était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son
oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.
Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse
qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté;
mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait
essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus
chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et
charmants, n'ont cependant aucune valeur.
Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre.
Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il
s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
l'impétuosité de sa jeunesse, l'impatience fiévreuse de s'exprimer,
étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il
rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul
Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de
tous à imiter, à cause de sa manière nette et, serrée; mais ces courts
essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
été, dans l'oeuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement
à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait
pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était
lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui: elle
était à eux; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son coeur, assez
profondément et assez longtemps pour qu'elle y subît une modification
particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre
intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes
effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils
s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à
traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont
impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction.
Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il
sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant
des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour
voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.
Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est
risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la
carrière littéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice,
le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps
perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de
l'_aveugle dieu?_
Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa
personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êtres
sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires avec lesquels
il pouvait établir des rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il
risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était
incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent
qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui
raniment leur coeur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il
faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à
l'intolérance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans être pénétré
de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de
sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses
malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait que Didier
ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête
tranchée.
Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences
plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice
ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de regrets ou de
remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne
trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions.
Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré
de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes
devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à
cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans
toute sa beauté; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de
l'infériorité de la femme, de la différence de ses devoirs avec les
nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et
non un idéal, l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour,
ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
nombre.
Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question
humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
C'était son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce
n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait
là que les habits bleus et les fronts épilés des _pères_ de la nouvelle
doctrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse
toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et
se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que
la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
celui des novateurs.
Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des
manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
individuels par rapport à la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui
peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
espèce de vertu en suivant les traditions du passé.
Sa première passion fut pour la Malibran.
Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son
imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables
et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
réaliser son rêve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir
guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin il lui écrivit une
lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à
madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre,
et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on
l'avait reçue.
Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en
fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru
un instant que «l'orgueil du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix
d'un hommage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde
lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, merci! vous m'avez désabusé
de la gloire;» et qui finissait par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez
enivrée de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
qui vous réponde!»
Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que
probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette
réflexion lui donna à penser.
«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de montrer ma
première lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
dans _Tancrède_; car enfin elle chante faux quelquefois!
--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
souriant: «Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
du bouquet d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
au milieu de tous les autres hommages.»
Horace frappa du poing sur sa table.
«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre!
s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si
quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
dire: «J'ai celui-là dans mes épluchures.»