La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges.
Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût
pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour,
dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement
de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû
renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût
étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
facultés la nature l'avait doué à cet égard; et d'ailleurs il attribuait
son renoncement à la nécessité de faire venir ses soeurs et de les
soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'avait rien voulu emporter
de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui,
appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres
services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès
de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il
s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que j'ai fait pour
vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
permis à la plus simple amitié.
Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son
patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs à la diligence. Marthe
ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'un qui pût
mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et moi,
d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu
virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante
infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune soeur
Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
dirigeant les travaux, mais obéissant à la soeur aînée, sans appel.
Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
régner qui dévore les souverains.
Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus
distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était
capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque
influence.
Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité,
l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de
la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène
un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent
Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: «C'est
toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!
Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:
--C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»
Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un
assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez
naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue,
d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à
leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs
comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installées dans un
fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule
d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, Monsieur; attendez
que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la
diligence? Attendez donc!»
Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement
l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner
leur considération.
Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous
trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles en la toisant de
l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte.»
Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second
étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent
de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au
cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière
marche en disant:--«En voilà-t-il une horreur de pays!»
Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
ajouta: «Ça sera commode, hein? de descendre et de remonter ça quinze
fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.»
Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon
balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa
tomber sur une chaise.
«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; il me semble que
je suis sur la pointe de notre clocher.»
Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas
dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe.
«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant
un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim.»
Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles
et de ranger les effets, comme si c'était la chose la plus pressée du
monde.
«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul
va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!
--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais
vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter
lui-même...
--Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
--Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous
expliquera lui-même. En attendant, il m'a chargé de vous la présenter.
Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper.
Voulez-vous que je vous l'amène?
--Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la
curiosité était fortement éveillée; où donc est-ce qu'elle est, cette
payse?»
Elle me suivit avec empressement.
«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la
belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous
allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevée_ à votre père.
Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché
miséricorde!»
Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas attendue
à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes
compagnes, comme Arsène avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet
effet-là à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis
que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
vont jusqu'à s'effacer dans notre imagination.
Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise
et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce
soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement
l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à
la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant
le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes
sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre
beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les
jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être
enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu; et les qualités
nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité
fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de
Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la soeur d'Arsène, le
second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de
se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais une
douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.
Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à
cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup;
elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le
malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait
connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
du passé.
Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son coeur, se
pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main;
et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux
compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus
d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit
par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison
ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers
embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut
degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais
l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les moeurs
du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui
ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à
l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu
de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que
Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque
blessantes.
Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
enfonçait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
ainsi.
--Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; elle n'est
pas condamnée à dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui êtes
fatiguées, il faut aller vous reposer.»
Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:
«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à Marthe, certains
préjugés de province qu'elles auront bientôt perdus, je vous en réponds.
--N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison
de me mépriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un
homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être
aimé. Vos soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était
indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène,
je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les
coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la
respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant
quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour pût
m'avoir jetée dans l'abîme.»
En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps
contenue, brisait sa poitrine.
Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il; quant à
moi, je saurai bien faire partager à mes soeurs le respect que j'ai pour
vous.
--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
croyez donc pas que je me sois vendu?
--Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet
homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
avez cru à son amour; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah!
Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus
que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?»
J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous
connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous
étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature
si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du _Minotaure_. Parfois
nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine
beauté; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint.
Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et
des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
ressembler à celle de toutes les filles séduites que les besoins de la
vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.
[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]
Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
moi. Elle avait besoin de se justifier.
«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes.
Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa
main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie
semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore,
un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec
des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de
l'injustice du sort, Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu
par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est
écoulée entre deux souffrances alternatives: tantôt une compassion
douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde
devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous
reposions était à peu près notre seule propriété: tous les jours
d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite
des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis
vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle
reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il
ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de
l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles
de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée
à détester et à craindre.
[Illustration: Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche.]
«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être.
Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui
qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon
père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait
que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien;
mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et
lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son
pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui
ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais
baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me
cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi,
moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
dans le délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et
frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait
poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
lui parler; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer,
pour me préserver, disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps,
je me cachais à son approche; et souvent, pour éviter d'être atteinte
par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais
sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de
peur et de froid.
«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent
notre petite ville avec les enfants de mon âge; nous y avons souvent
joué ensemble, Arsène; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait
toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de
cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer
ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux, était
aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la
richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité
polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité
de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible;
et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je
croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris,
comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes
facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.
«Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête
de mon père?
--Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour
vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes soeurs,
qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous
(pardonnez-lui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et
l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, conçut pour sa fille une
passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe,
ayant été remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait été
très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous
à l'égard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès
la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et
s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix,
les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son
père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent
sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
avoir trouvé un ami, un protecteur, un époux même; car le voyageur,
voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut
pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée,
elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été
marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais
le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier.
Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison
autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La
douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts
despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation
que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque
sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours
l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais
une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un
effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d'Arsène, je
ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour,
les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans
espoir.
--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
autour de vous que tendresse, dévouement et déférence.
--Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant
au cou de ma compagne, j'y compte; et quant à l'amitié de celui-ci,
ajouta-t-elle en prenant la tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me
fera tout supporter.»
Arsène rougit et pâlit tour à tour.
«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien...
--Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces à cause de moi.
Je les désarmerai, n'en doutez pas; et si j'échoue, je subirai leur
petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu
d'enfant.
Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée
en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie.»
Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et
Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des
deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de
ses pas.