VI.

Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la beauté et aux bonnes

manières de Laure: c'était le petit nom que M. Poisson donnait à sa

femme.

«Si _cela_ était né sur un trône, disait-il souvent en la regardant, la

terre entière serait prosternée devant une telle majesté.

--A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est par elle-même une

royauté véritable.

--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,

reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente de leurs

agaceries coquettes. En général, elles vous vendent leurs regards pour

un verre d'eau sucrée; c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais

celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une

perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.

Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais presque envie d'en

devenir amoureux.»

La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'évertuaient à fixer

l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des

folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne

convenait pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces naïfs

admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans ce cortège: il lui

fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiégeants.

Il médita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnée sur le

comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que

cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite par lui selon

la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de

ses rivaux.

J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé intérieurement

qu'elle servirait de leçon à la naissante fatuité d'Horace, et qu'il

en serait pour ses frais d'éloquence épistolaire. Le lendemain je fus

occupé plus que de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir au

café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: Arsène remplissait à

lui seul les fonctions de maître et de valet, et il était si affairé,

qu'à toutes nos questions il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en

courant d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,

nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque

Laravinière, le _président des bousingots_, entra bruyamment au milieu

de sa joyeuse phalange.

J'ai lu quelque part une définition assez étendue de l'_étudiant_, qui

n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru

exacte. L'étudiant y est trop rabaissé, je dirai plus, trop dégradé;

il y joue un rôle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.

L'étudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il

en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit d'avoir subi

ses examens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme,

positif, rangé; trop positif la plupart du temps, car les vices de

l'étudiant sont ceux de la société tout entière, d'une société où

l'adolescence est livrée à une éducation à la fois superficielle et

pédantesque, qui développe en elle l'outrecuidance et la vanité; où la

jeunesse est abandonnée, sans règle et sans frein, à tous les désordres

qu'engendre le scepticisme, où l'âge viril rentre immédiatement après

dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les

étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la

France serait étrangement compromis.

Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en reconnaissant

combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer en un

seul type une classe aussi nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi!

c'est la jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître

dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette

population d'enfants à demi hommes que Paris voit sans cesse se

renouveler, comme des aliments hétérogènes, dans le vaste estomac du

quartier latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de

classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie

encroûtée qui, maîtresse de toutes les forces de l'État, en fait un

misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent

de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs

circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée

brave et franchement républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée

entre le peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés

jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; ç'a été son

dernier jour de gloire.

Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, qu'elle

n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le

sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et

les grands dévouements de la révolution française ont encore un foyer

de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'âme de cette jeune

bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et

la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble

exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant de Paris, et puis

l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence

des séductions sociales, ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du

généreux élan.

Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, on traite

de folies de jeunesse les théories courageuses qu'on a aimées et

professées; on rougit d'avoir été fouriériste, ou saint-simonien, ou

révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter

quelles motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les

_sociétés_ politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité l'égalité

dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur,

d'avoir voté la loi de fraternité sans amendement. Et au bout de peu

d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien ou mal, qu'on soit

juste-milieu, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des

_Débats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,

sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,

entendu porter atteinte à la sacro-sainte propriété.

Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise

qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a été ce

que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-même, est

et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de

meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez

pas.

[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]

Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de

l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est

possible qu'il soit mieux informé des moeurs des étudiants que je ne

puis l'être relativement à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en

conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien

changé; car j'ai vu des choses fort différentes.

Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en deux espèces, l'une,

appelée les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps à la

Chaumière, au cabaret, au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant

dans une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelée

les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre misérablement, et s'adonner

à un travail matériel dont le résultat était le crétinisme. Non! il y

avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des

idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre de jeunes gens

actifs et intelligents, dont les moeurs étaient chastes, les amours

romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au

sein de la médiocrité et même de la misère. Il est vrai que ces jeunes

gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de

temps, qu'ils s'amusaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils

dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à la famille ne

l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme

avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de

sensibilité que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme

je l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut de

beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'écoulassent dans

l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup

plus d'étudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de

l'_Étudiant_ esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.

[Illustration: On le reconnaissait à son chapeau pointu.]

Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, Jean Laravinière,

était un grand garçon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort

comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas

le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole,

ce qui était, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries

comiques de sa part. Quoique laide, sa figure était agréable, sa

personne pleine d'originalité comme son esprit. Il était aussi généreux

qu'il était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de

_combativité_, comme nous disions en phrénologie, le poussaient

impétueusement dans toutes les bagarres, et il y entraînait toujours une

cohorte d'amis intrépides, qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque

et sa gaieté belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet;

plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.

C'était un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal

caractère, et quel dévouement magnanime! Il avait toute l'excentricité

de son rôle, toute l'inconséquence de son impétuosité, toute la crânerie

de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez été forcé

de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, si dévoué

à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne

voulait jamais être autre chose qu'étudiant émeutier, _bousingot_, comme

on disait dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui s'en va

se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher de l'expliquer.

Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants un peu

aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois,

_étudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart

des étudiants de première année, enfants fraîchement arrivés de

province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui croyaient tout

d'un coup se faire hommes en fumant à se rendre malades, et en battant

le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de

première année a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant

en général devient plus grave et plus naturel. Il est tout à fait retiré

de ce genre de vie, à la troisième. C'est alors qu'il va au parterre des

Italiens, et qu'il commence à s'habiller comme tout le monde. Mais un

certain nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes de flânerie,

de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, ou de promenade par

bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la

récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude

de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et

jusqu'à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte

d'enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de

les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et même sa

poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux

émeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,

dans ce temps-là, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en

retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne

changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces

tentatives aient apportée, c'est un redoublement de frayeur chez les

boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun

de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public dans ce temps-là

ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de

chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle

a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats à la

société, il faut que la société soit bien mauvaise!

On les appelait alors les _bousingots_, à cause du chapeau marin de cuir

verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent

ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un

velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la

rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; mais ils n'en

furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre

leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier

celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon

nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la

moindre pitié.

Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait

une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.

Delatouche, passa en d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le

nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries

amères et injustes dont on ne s'efforçât de le couvrir. Mais les vrais

bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva

joyeusement son surnom de _président des bousingots_, qu'il porta

jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.

Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait

jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait

toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au

sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin

de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saül parmi les bergers d'Israël.

(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son

chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs

cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les

énormes revers blancs de son gilet _à la Marat_. Il portait généralement

un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon

à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il

appelait son _frère Jean_, par souvenir du bâton de la croix dont le

frère Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_

carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros

comme une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une

voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à

détonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a

embrassé plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831

qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean

Laravinière, président des bousingots.

Horace(#13671) · 第 10 / 38 题