VII.

--Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, qui n'accueillait pas

trop bien en général sa familiarité. Eh bien! vous ne verrez plus madame

Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne

la battra plus.

--Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'écria le petit

Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas

été battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _président_ qu'elle a

honoré de sa préférence....

--Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président des bousingots

en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l'entendît. A moi,

Arsène, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me

rafraîchir.

Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le

regardant attentivement avec une expression indéfinissable.

«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux

sur lui et tout en dégustant son petit verre: tu ne verras plus ta

bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta

bourgeoise?

--Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme; mais où

diable peut-elle être?

--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut

dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est partout excepté ici.

--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en

parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers

la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt

fois par heure.

--Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le bousingot Louvet: nous

venons de le rencontrer à l'entrée de la Préfecture de police, où il va

sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera

longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!

--Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les

mouches avec du vinaigre. Arsène? à moi, du café!

--Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais crue capable

d'un pareil coup de tête, pourtant! Elle avait l'air usé par le chagrin,

cette pauvre femme! A moi, Arsène, de la bière!»

Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter

derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose.

«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, qui le voyait dans

la glace.

--J'attends pour vous verser un second petit verre, répondit

tranquillement Arsène.

--Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son verre. Ton

coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hébé à la

barricade de la rue Montorgueil, l'année passée, à pareille époque!

J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à

descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! Ta chemise

n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire

de poudre. Mais où diable as-tu passé depuis?

--Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la nuit, puisque tu le

sais? reprit Paulier.

--Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.

--Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. Ça vous

intéresse diablement, à ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,

soit dit sans vous lâcher; car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.

--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à

entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson.

--Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais

pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une

femme fort honnête, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni

chez moi.

--Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? dit Louvet en

voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses

réticences.

--Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien le dire: cela ne

fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant

Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela

à ton bourgeois.

--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit Arsène en

s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour

vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.

--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. Ce que j'ai à

dire ne compromet personne.»

C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il n'y avait dans

le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces

termes:

«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit

passé, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c'était par

le plus long. Je ne vous dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit

je fis cette rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais

marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela avait un air

si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agaçante que nous

connaissons, que j'ai hésité par trois fois... Enfin, persuadé que ce ne

pouvait être autre chose qu'un _phalène_, je m'avance sur la même ligne;

mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi,

mes enfants!) m'aurait empêché d'être grossier, quand même la galanterie

française ne serait pas dans les mœurs de votre président.--Femme

charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne répond

rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être

sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez

donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.

--Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.

--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille

quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui

va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,

Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur

Laravinière?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voilà, un

coup de théâtre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un

ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je

remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je demande le

secret.--Me voilà, Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et

avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me

suivre, et je suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me

confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez

pas.»

«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne

un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me

permettre une seule question, je l'accompagne...

--Où, demanda Horace impatient.

--Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant:--Je quitte M.

Poisson pour toujours, me répondit-elle; mais je ne le quitte pas pour

me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant

Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment,

que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais à de mauvais

traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme

honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il

faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite;

mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai

jamais... Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être,

et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais

chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas à le savoir, et je ne

mettrai personne sur la voie de le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas

dormi de la nuit et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me

servira-t-il?

--Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est

chez une femme, qu'elle...

--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est

emparée de moi. Me voilà forcé de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on

m'a subjugué. Ces diables de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est

fatigué.»

Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la moindre émotion.

Je cessai de croire à son amour pour madame Poisson; mais, en voyant

l'agitation d'Horace, je commençai à penser que le sien prenait un

caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je rentrai

accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente auprès d'un ami

malade, et je n'étais pas revenu chez moi de la journée.

Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je

fus tenté de croire qu'il n'y avait personne chez moi, à la lenteur

qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette

qu'elle se décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et

interrogé par le guichet.

«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.

--Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque

vous voilà, je suis tranquille.»

Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je.

--Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j'espère que

vous ne me désavouerez pas; j'ai, en votre absence, disposé de votre

chambre.

--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couché la nuit

dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère?

--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main sur ma

bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de

sommeil et de repos que vous.

--Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon

Eugénie, mais enfin...

--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander à

votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous

céder la moitié de sa chambre pour une nuit.

--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?

--Pour une amie à moi, qui est venue me demander un refuge dans une

circonstance désespérée.

--Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable

le butor à qui je dois cet enfant-là!

--Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc

plus bas, il n'y a point là d'affaire d'amour proprement dite; c'est un

roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.

--Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de

précautions respectueuses?

--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit à quelque

respect de votre part.

--Et vous ne me direz pas même son nom?

--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.

--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.

--Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de rire.

Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. Elle me rendit

ma lumière, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et

enjoué, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double

tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité

quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde.

Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis

point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincère

compagne ne m'avait donné le moindre sujet de méfiance. J'avais pour

elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son

caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, je fus saisi

d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le

dernier étage. Je remontai vingt fois jusqu'à ma porte; je redescendis

autant de fois l'escalier. Le plus profond silence régnait dans ma

mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle

s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je

pensai plusieurs fois à enfoncer la porte: malgré la serrure et la barre

de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais

la crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence et

l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de céder à la tentation. Si

Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement.

Après tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de

jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de

l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.

Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai

bien à passer la nuit à me promener sur le quai; mais la maison avait

une porte de derrière sur la rue _Gît-le-Coeur_, et pendant que j'en

ferais le tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que

j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prévenu,

soit qu'il allât se coucher, j'étais sur de ne pas pouvoir rentrer passé

minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les étudiants, et le

mien était des plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa

réputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer à garder mon

trésor à vue, ne pouvant plus résister à la fatigue, je me couchai sur

la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y

endormir.

Heureusement nous demeurions au dernier étage de la maison, et la seule

chambre qui donnât sur notre palier n'était pas louée. Je ne courais

pas risque d'être surpris dans cette ridicule situation par des voisins

médisants.

Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le

froid du matin m'éveilla de bonne heure. J'étais brisé, je fumai pour

me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la

maison, je sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore

subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.

«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un

sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé! Pauvre

Théophile! vous avez donc été bien mal couché chez votre ami Horace?

--On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. Et votre hôte,

est-il enfin parti?

--Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide que je me sentis

pénétré de honte.

Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps.

Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens

commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai

mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui

donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.

Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: elle ramassa

mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma

souffrance, en voyant l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa

un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre à

coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'était là

qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus

douter, et, malgré moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand

nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,

qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la

conscience protestent contre elles. J'étais au supplice; je marchais

avec agitation dans mon cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette

porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me

semblaient des siècles.

Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la hâte, les cheveux

encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d'un grand

châle, s'avança vers moi, pâle et tremblante. Je reculai de surprise,

c'était madame Poisson.

Horace(#13671) · 第 11 / 38 题