Placé devant l’impossible, il est superflu de scruter l’impraticable. Je
n’entreprends pas de montrer à l’Église catholique libérale les
insurmontables difficultés de son installation. Je paraîtrais outrager
le sens commun, et les éventualités qu’il faudrait prévoir comme les
souvenirs qu’il faudrait évoquer jetteraient sur ces pages une teinte
contre laquelle protestent également la gravité du sujet et la sincérité
des hommes que je combats. J’indique seulement les divisions qui
éclateraient dans ces églises affranchies; les luttes qu’il faudrait
immédiatement et toujours subir contre les dissidents, lesquels ne
tiendraient pas plus compte des excommunications que le Gouvernement
lui-même, et plaideraient pour s’emparer des édifices religieux. On en
serait bientôt à demander à l’État, comme les Protestants viennent de le
faire, une constitution civile qui l’instituerait promptement pontife et
régulateur de la foi. C’est alors que les articles organiques se
multiplieraient! Regardons seulement ce qui se passe présentement en
Suisse, où le digne et saint Évêque de Bâle, persécuté du Gouvernement,
est plus grièvement encore persécuté d’une partie de son peuple, qui se
pique de lui enseigner la tolérance. Nous avons là le libéralisme
catholique en action. Assurément, c’est tout ce qu’il y a de plus
odieux, de plus révoltant et de plus ridicule. Mais, dans le système
libéral, quel remède y trouve-t-on? Ou l’État, fidèle à son rôle, ne se
mêle point d’apaiser les dissensions qu’il suscite, et l’évêque est
obligé soit de pactiser, soit de fuir, et le peuple fidèle est opprimé
par les factieux; ou l’État intervient, parce que tel est son bon
plaisir, et lors il stipule en maître et en maître ennemi. Voilà donc un
pontife non seulement laïc, mais hérétique, mais athée... Je laisse à
penser si cette conséquence se ferait longtemps attendre parmi nous.
Je dirais volontiers que le catholicisme libéral est une erreur de
riche. Elle ne pouvait venir à l’esprit d’un homme qui aurait vécu parmi
le peuple et qui verrait les difficultés sans nombre que la vérité,
surtout aujourd’hui, éprouve à descendre et à se maintenir dans ces
profondeurs où elle a besoin de toutes les protections, mais plus
particulièrement de l’exemple d’en haut. Le peuple attache une idée de
mérite intellectuel à la situation, à la force, au commandement.
L’inférieur se laissera difficilement persuader qu’il doit être chrétien
quand son supérieur ne l’est pas. Et le supérieur lui-même a quelque
chose de cette idée, car l’élévation morale de son inférieur le
désoblige, l’irrite et lui devient promptement odieuse. De là le zèle
non moins ardent qu’insensé et coupable avec lequel tant de misérables
travaillent à détruire la religion dans l’âme de leurs subordonnés. Que
l’État cesse de pratiquer officiellement le culte, qu’il rompe, qu’il
cesse de prendre part aux cérémonies, que cela se dise et se voie: ce
serait déjà une persécution, et il n’y en aurait pas de plus dangereuse,
peut-être. On s’en apercevrait peu immédiatement dans les villes; les
riches, pendant un temps, ne s’en apercevraient pas du tout; mais dans
les campagnes ce serait un fait immense et désastreux. Je ne dis rien
des autres conséquences de l’athéisme de l’État; je me tiens aux seuls
effets de l’exemple. Qu’on en calcule la portée dans un pays qui a été
catholique durant tant de siècles, et où le baudrier du gendarme
commence à être plus sacré pour la foule que l’étole du curé.