Mais il est temps d’ouvrir l’arcane de 89, et de dénoncer le point où la
foi catholique libérale devra cesser ou d’être libérale ou d’être
catholique.
Il existe _un_ principe de 89 qui est le principe révolutionnaire par
excellence, et à lui seul toute la Révolution et tous ses principes. On
n’est révolutionnaire qu’au moment où on l’admet, on ne cesse d’être
révolutionnaire qu’au moment où on l’abjure; dans un sens comme dans
l’autre, il emporte tout; il élève entre les révolutionnaires et les
catholiques un mur de séparation à travers lequel les Pyrames
catholiques libéraux et les Thisbés révolutionnaires ne feront jamais
passer que leurs stériles soupirs.
Cet unique principe de 89, c’est ce que la politesse révolutionnaire des
Conservateurs de 1830 appelle la sécularisation de la société; c’est ce
que la franchise révolutionnaire du _Siècle_, des Solidaires et de M.
Quinet appelle brutalement l’expulsion du principe théocratique; c’est
la rupture avec l’Église, avec Jésus-Christ, avec Dieu, avec toute
reconnaissance, avec toute ingérence et toute apparence de l’idée de
Dieu dans la société humaine.
A vrai dire, il ne faut pas presser beaucoup le principe catholique
libéral pour le conduire jusque-là. Il y arrive par la même route, par
les mêmes étapes, par les mêmes nécessités de situation, par les mêmes
suggestions d’orgueil qui ont impérieusement conduit le principe du
libre examen protestant à la négation de la divinité de Notre-Seigneur.
Les Pères de la Réforme ne se proposaient pas le but où touche
aujourd’hui leur postérité, et l’on peut dire que les plus audacieux ne
l’eussent pas envisagé sans horreur. Mais ce qu’ils prétendaient
conserver du dogme étant plus que suffisant pour contraindre la raison
humaine de l’admettre tout entier, leurs fils ont nié, nié, toujours
nié, ils ont porté la hache sur tous les points où la séve dogmatique
produisait un bourgeon légitime, c’est-à-dire catholique; et enfin,
l’ayant mise au tronc, et trouvant que l’indéfectible vérité jaillissait
toujours la même et leur criait toujours qu’il faut être catholique, ils
ont dit: Arrachons les dernières racines et cessons d’être chrétiens
pour demeurer protestants!
Pareille chose est arrivée aux écoles philosophiques de l’antiquité qui
ont voulu résister au christianisme: la logique à rebours les a
replongées dans les absurdités de la théurgie païenne, niant toute
vérité, affectant de croire toute folie.
Parmi nous, les philosophies séparées vont jusqu’à la négation implicite
de la morale pour le profit de sapience de rendre la morale indépendante
de la religion. L’Université, sous Louis-Philippe, nous disait comme une
chose toute simple: «C’est le travail de la raison de l’homme et des
sociétés depuis trois siècles, d’_opérer cette scission_ que la
Révolution française a définitivement établie dans nos mœurs et dans nos
institutions.»
Hélas! ce ne serait rien que l’erreur: le grand danger de l’esprit
humain, c’est de vouloir avoir raison, et, dès qu’il relâche le frein de
l’obéissance, ce danger devient le péril. _Quia omnis qui facit peccatum
servus est peccati[22]._ Cela est vrai du péché de doctrine comme du
péché matériel.
[22] Joan., VIII, 34.