Ils jurent volontiers par les principes de 89; ils disent même «les
_immortels_ principes». C’est le _schibboleth_[20] qui donne entrée au
camp du grand libéralisme. Mais il y a manière de le prononcer, et nos
catholiques n’y sont pas tout à fait, car malgré tout on les reçoit
froidement; les plus avancés font encore quarantaine. Je les en
félicite. Pour avoir bien l’accent, il faut premièrement bien comprendre
et bien accepter la chose.
[20] _Judic._, XII, 6.
S’ils voulaient comprendre bien la chose, j’ose dire qu’ils ne
l’accepteraient pas. Qu’est-ce que c’est que les «principes» ou les
«conquêtes» ou les «idées» de 89? Ces trois noms donnent déjà trois
nuances, ou plutôt trois différentes doctrines, et il y en a bien
d’autres. Tel catholique libéral distingue très-soigneusement entre
_principes_ et _conquêtes_, tel autre reçoit _conquêtes_ et _principes_,
tel autre rejette également conquêtes et principes et n’admet
qu’_idées_.
Chez les libéraux purs, c’est-à-dire sans mélange de christianisme, l’on
déteste ces distinctions, aigrement qualifiées de jésuitiques. Idées,
principes, conquêtes sont des articles de foi, des dogmes, et leur
ensemble constitue un symbole. Mais ce symbole, personne ne le récite,
et si quelqu’un l’a écrit tout entier pour sa satisfaction privée, on
peut le défier de le recopier sans y faire de retouches, et surtout de
trouver un frère en 89 qui n’y propose des suppressions et des
additions.
Rien de plus laborieux et de plus infructueux qu’un voyage à la
recherche des principes de 89. On y rencontre considérablement de
buissons creux, de banalités, de phrases vides.
M. Cousin, ayant entrepris de révéler ces mystères qui portent le nom
_redouté_ et _béni_ de principes de la Révolution française, les réduit
à trois: «La souveraineté nationale,--l’émancipation de l’individu, _ou_
la justice,--la diminution progressive de l’ignorance, de la misère et
du vice, _ou_ la charité civile.» Tocqueville ne contredit pas M.
Cousin, seulement il démontre sans peine que 89 n’a inventé ni cela ni
rien de ce que l’on peut mettre encore de bon et d’acceptable sous le
nom de 89. Tout existait mieux qu’en germe dans l’ancienne constitution
française, et le développement en eût été plus général et plus solide si
la Révolution n’y avait pas mis la main, c’est-à-dire le couteau.
Avant 89, la France croyait bien s’appartenir et l’on avait bien déjà
quelques lueurs de l’égalité devant la loi, par suite de la pratique
déjà longue de l’égalité devant Dieu; la charité manifestait son
existence par un assez grand nombre d’établissements et de congrégations
charitables; l’instruction publique était plus libérale, plus solide et
plus largement répandue qu’aujourd’hui[21]. Il est certain aussi que la
religion catholique n’a jamais passé pour ennemie des tribunaux, des
hôpitaux et des colléges. Quand nous combattions le monopole
universitaire, c’était pour ouvrir des écoles et fonder des universités;
quand nous combattions pour la liberté du dévouement religieux, aucune
infortune n’en devait souffrir; nous n’avons jamais demandé qu’un droit
fût lésé, ni qu’un crime pût échapper à la répression par la qualité du
criminel.
[21] Rapport de M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique.
Si donc les principes de 89 sont ce que dit M. Cousin, en quoi la foi
catholique leur est-elle contraire? Catholiques libéraux et catholiques
non libéraux les ont également non-seulement respectés, mais pratiqués
et défendus.