Ce serait allonger sans utilité ces observations que de s’arrêter à
considérer le monstre vague que l’on appelle la «société moderne», de
chercher s’il demande réellement tout ce qu’on lui fait demander, et si
sa force matérielle, très-différente en ce cas de la force
intellectuelle, est aussi considérable et prépondérante qu’on le dit.
Les bonnes raisons, les raisons de fait, ne manquent pas pour contester
la profondeur de ce torrent, d’ailleurs si bruyant et si violent. Nous
l’entendons bien, nous savons bien qu’il menace d’emporter l’Église et
quiconque voudra défendre son intégrité. Pour mon compte, néanmoins, je
ne suis pas éloigné de croire que la société moderne, en France et dans
d’autres pays, contient encore beaucoup de séve catholique pure et
parfaite, et que l’Europe, au-dessous d’une certaine couche qui a
peut-être plus d’écume que d’épaisseur, n’est nullement disposée à
abandonner le Christianisme. Il m’est impossible d’admettre que les
groupes politiques, littéraires et artistiques où l’on décrète la
déchéance du Christ et de sa loi, ont plus de racines dans le sol
français et représentent mieux le fond national que ce nombreux et
glorieux clergé, ces œuvres sans nombre, ce zèle généreux et inépuisable
qui couvre le pays de bienfaits et de monuments. On objectera le succès
scandaleux d’un livre impie ou d’un journal antichrétien: ce succès est
déplorable sans doute; il s’en faut pourtant que ce soit une preuve sans
réplique. Dans le courant de 1864 et de 1865, il s’est bâti en France
plus d’églises que le blasphème de M. Renan n’a eu d’éditions: les
églises élèvent leurs flèches couronnées de la croix; l’œuvre du
blasphémateur est tombée pour jamais sous les pieds insouciants des
fidèles. Et qui doute dans le monde quelle serait la grosse affaire
d’État de supprimer par exemple le _Siècle_, ou d’emprisonner pour un
acte religieux l’évêque du diocèse où le _Siècle_ compte le plus de
lecteurs!
Joseph de Maistre écrivait, au commencement de ce siècle: «Il y a dans
le gouvernement naturel et dans les idées nationales du peuple français,
je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve
toujours.»
Mais je ne veux pas insister sur ce point, de nulle importance quant au
devoir des catholiques. Mettons les choses au pire; accordons que le
torrent irréligieux a toute la force dont il se vante, et que cette
force peut nous emporter: Eh bien, le torrent nous emportera! Ce sera
peu, pourvu qu’il n’emporte pas la vérité.
Nous serons emportés et nous laisserons la vérité derrière nous, comme
l’ont laissée ceux qui furent emportés avant nous. Malgré le torrent,
nous la tenons pourtant et nous l’embrassons, cette vérité toujours
nouvelle; nous sommes venus à cette terre que l’on dit aride, avons
connu sa jeunesse et sa fécondité. Que seulement nos œuvres y répandent
le sel fécondant et y amassent le grain de sable qui amortit la mer:
comme nos pères nous ont conservé cet abri, nous le conserverons aux
générations à naître. Le monde a encore un avenir ou il n’en a plus. Si
nous touchons à la fin des âges, nous n’avons à bâtir que pour
l’éternité; si de longs siècles doivent se dérouler, en bâtissant pour
l’éternité, nous aurons bâti pour le temps. En face du fer ou en face du
mépris, soyons les fermes témoins de la vérité de Dieu, notre témoignage
subsistera. Il y a une végétation qui monte invinciblement sous la main
du Père céleste. Là où le germe est déposé, l’arbre s’enracine; là où le
martyr a laissé ses os, il pousse une église. Ainsi se forment les
obstacles qui divisent et arrêtent les torrents. En ces jours de
stérilité, après quinze siècles, nous vivons encore du froment amassé
dans les catacombes.