Telles sont les affinités de toute erreur avec toutes les erreurs, et
telle est la pente commune des erreurs limitées vers l’erreur générale,
que nous voyons le libéralisme catholique, si fier dans son attitude
extérieure, converger vers le césarisme du même pas que la Révolution.
Et c’est au nom de la liberté de conscience que l’on tend à cet
universel écrasement de la conscience humaine! Il faut concilier les
principes du christianisme avec ceux de la société moderne; la société
moderne l’exige, il faut en passer par là, accepter toutes ses
conditions, rejeter tout ce qui lui déplaît, protester contre tout
retour à des idées dont elle ne veut plus! Mais ceux qui trouvent que la
société moderne a tort; ceux qui estiment que ce personnage
fantasque--et peut-être fantastique,--affiche d’iniques prétentions?...
Ceux-là, quels que soient leur dignité et leur nombre, doivent se taire,
subir le joug, disparaître d’un monde que leur présence irrite. La
société libérale, l’humanité émancipée n’entend pas subir leurs
contradictions. Il faut courir à cette unité renversée qu’elle rêve pour
empêcher l’unité que réaliserait le Pasteur divin, l’unité infernale qui
mettra le troupeau sous la seule houlette de César! Évidemment, à
l’exemple des autres docteurs révolutionnaires, les docteurs du
libéralisme catholique ont laissé entrer dans leur pensée qu’un même
mode de vivre peut et doit être institué dans tous les États européens.
Quant aux différences de races, de caractères, d’habitudes religieuses
et politiques qu’il faudrait briser et broyer pour obtenir une pareille
assimilation, ils n’en tiennent pas compte: la société moderne exige ce
sacrifice, la liberté de conscience le fera! Ne faut-il pas agréer à la
«société moderne»? Ne faut-il pas sauver la liberté de perdition?...
Au moment où je relis ces lignes, les journaux nous apportent des
paroles de Pie IX. Elles sont pleines à la fois de tristesse, de lumière
et de fermeté, et elles s’appliquent au sujet de cet écrit. Je
m’interromps pour écouter avec le respect et l’amour que nous devons
tous au Père des chrétiens.
Le Saint-Père vient de dire qu’il déplore et condamne les usurpations,
l’immoralité croissante, la haine contre la religion et l’Église. Il
ajoute cet avertissement solennel:
«Mais, tout en déplorant et condamnant, je n’oublie pas les paroles de
Celui dont je suis le représentant sur la terre, et qui, dans le jardin
de son agonie et sur la croix de ses douleurs, élevait vers le ciel ses
yeux mourants et disait: _Pater, dimitte illis, nesciunt enim quid
faciunt!_ Moi aussi, en face des ennemis qui attaquent le Saint-Siége et
la doctrine catholique elle-même, je répète: _Pater, dimitte illis,
nesciunt enim quid faciunt!_
«Il y a deux classes d’hommes opposés à l’Église. La première comprend
des catholiques qui la respectent et qui l’aiment, mais critiquent ce
qui émane d’elle. Depuis le concile de Nicée jusqu’au concile de Trente,
comme l’a dit un savant catholique, ils voudraient réformer tous les
canons. Depuis le décret du Pape Gélase sur les Livres saints, jusqu’à
la bulle qui a défini le dogme de l’Immaculée Conception, ils trouvent à
redire à tout, à corriger en tout; ils sont catholiques, ils se disent
nos amis, mais ils oublient le respect qu’ils doivent à l’autorité de
l’Église, et s’ils n’y prennent garde, s’ils ne reviennent promptement
sur leurs pas, je crains bien qu’ils ne glissent sur cette pente jusqu’à
l’abîme où déjà est tombée la seconde classe de nos adversaires.
«Celle-ci est la plus déclarée et la plus dangereuse. Elle se compose de
philosophes, de tous ceux qui veulent atteindre la vérité et la justice
avec la seule ressource de leur raison. Mais il leur arrive ce que
l’apôtre des nations, saint Paul, disait il y a dix-huit siècles:
_Semper discentes et nunquam ad cognitionem veritatis pervenientes._ Ils
cherchent, ils cherchent, et bien que la vérité semble fuir devant eux,
ils espèrent toujours trouver et nous annoncent une ère nouvelle où
l’esprit humain dissipera de lui-même toutes les ténèbres.
«Priez pour ces hommes égarés, vous qui ne partagez pas leurs erreurs.
Vous êtes vraiment les disciples de Celui qui a dit: _Ego sum via,
veritas et vita._ Vous savez aussi que tout le monde n’est pas appelé à
interpréter sa parole divine, qu’il n’appartient pas aux philosophes
d’expliquer sa doctrine, mais seulement à ses ministres, à ceux auxquels
il a donné la mission d’enseigner en leur disant: _Qui vos audit me
audit_, quand vous parlerez aux hommes, c’est ma voix même qu’ils
entendront[18].»
[18] Réponse du Saint-Père, à l’Adresse des fidèles de diverses
nations réunis à Rome, le 17 mars 1866.