Les docteurs du libéralisme catholique se flattent d’expliquer la
fameuse devise «l’Église libre dans l’État libre» en disant que par là
ils entendent «la liberté de l’Église fondée sur les libertés
publiques».
Ce n’est pas ainsi que l’entendaient nos ancêtres, remarque le
publiciste anglais que nous avons déjà cité. Et il reproduit ces paroles
du cardinal Wiseman, dans ses Conférences sur les concordats: «Nos pères
étaient si éloignés de redouter les libertés de l’Église qu’il leur
semblait en les développant faire faire autant de progrès aux libertés
civiles. A peine existe-t-il une charte qui ne base son système
d’affranchissement sur la liberté de l’Église et l’exercice illimité de
ses droits.» Faudra-t-il, ajoute M. Lucas, renverser l’ancien ordre de
choses, et au lieu de ces libertés publiques fondées sur l’organisation
chrétienne, chercher dans les libertés politiques la base de celles de
la religion... Cette proposition irait à asseoir l’immuable sur le
mouvant. Prenons garde aux conclusions que l’on peut tirer d’un langage
équivoque: il est périlleux d’habituer toute une génération à porter de
l’ambiguité dans les questions d’une importance vitale, et en vantant
outre mesure la droiture avec laquelle nos ennemis sauraient appliquer
des principes insoutenables, on prépare mal la jeunesse à combattre et à
supporter les persécutions futures.
C’est encore une ambiguité d’avancer que l’Église ne peut être libre
qu’au sein d’une liberté générale. Que veut-on faire entendre, si ce
n’est que la liberté de l’Église dépend de causes extrinsèques? Et
cependant la société chrétienne existant par la volonté divine, ayant
pour chef Jésus-Christ qui lui a assuré une durée impérissable, ne
pourrait qu’être libre par sa nature et son essence; et cette liberté se
communique à toute la société, sur laquelle elle agit comme le levain
dans la pâte et comme l’âme sur le corps.
Il est impossible de comprendre comment la société pourrait être
asservie là où l’Église est vraiment libre; tandis que la société la
plus affranchie en apparence, si elle souffre que l’Église soit liée, se
verra liée elle-même encore plus étroitement, et ne sera en réalité que
libertine, et non pas libre. La police permet beaucoup de choses que la
liberté interdirait, ou plutôt s’interdirait; mais ces licences que
donne la police ne sont point la liberté, ne seront jamais la liberté.
Dans une société qui restreint la liberté de l’Église, l’individu fera
peut-être ce qu’il voudra de son corps, et n’en voudra rien faire de
bon; son âme ne lui appartient pas, et bientôt son corps même ne lui
sera pas laissé.
Si l’Église ne peut être libre qu’au sein d’une liberté générale, c’est
dire qu’elle ne peut être libre qu’à la condition de voir s’élever
contre elle la liberté de la nier et de la détruire par toutes les
offenses et tous les moyens légaux qu’un tel ordre de choses mettra
nécessairement aux mains de ses ennemis. Et comme elle y doit non moins
nécessairement ajouter la renonciation à ses «priviléges», sans quoi il
n’y aurait plus de liberté générale, il en résultera qu’elle perdra
d’autant le pouvoir d’imposer aux hommes le frein intérieur par lequel
ils deviennent capables et se sentent dignes de la liberté. Dès lors,
par une conséquence fatale, le frein politique montera, et la société
verra vite arriver cette heure funeste où César, du consentement de la
«liberté générale», se déclare pontife et dieu: _Divus Cæsar, imperator
et summus pontifex._
Ainsi, par la «liberté générale» et par la «suppression du privilége»,
son corollaire obligé, le Christianisme prendrait dans le monde une
position encore inférieure à celle qu’il occupe aujourd’hui.