On est attristé de voir des hommes d’un grand mérite et qui ont rendu de
grands services, s’efforcer de faire pénétrer chez les catholiques des
doctrines que ceux-ci repoussent comme attentatoires aux droits et à la
dignité de l’Église, tandis que les adversaires et les ennemis de
l’Église les rejettent comme encore trop imprégnées de l’esprit
chrétien. Leurs formules, inspirées par cet esprit de compromis qui
confond toutes les limites, rencontrent partout le même sort malheureux.
Ils parlent de l’indépendance de l’Église: ce mot seul est de trop pour
les révolutionnaires, on leur enjoint de l’effacer: et en même temps,
d’un autre côté, comme ils parlent aussi de l’indépendance de l’État,
les catholiques observent que sous le couvert de ce mot, par la force
des choses, ils subordonnent la société religieuse au pouvoir civil et
font dépendre l’existence matérielle du christianisme de la
bienveillance de ses ennemis, lesquels, en toute circonstance, se
montrent non-seulement indifférents mais hostiles, non-seulement
hostiles mais furieux. Il s’agit toujours de concilier l’inconciliable,
d’obtenir pour l’Église une grâce qu’on ne veut point lui accorder, de
soumettre l’Église à des conditions de grâce qu’elle ne saurait
supporter. Nulle richesse d’éloquence ne peut dissimuler longtemps ce
fond d’incurable misère, nulles paroles dans aucune langue n’ont une
élasticité qui puisse mettre d’accord et retenir ensemble de pareilles
contradictions. _Libre coopération_, _indépendance réciproque des deux
pouvoirs_, etc. Que signifient ces sonorités? Que tirer pratiquement de
la «libre coopération» de l’âme et du corps, de «l’indépendance
réciproque» de la matière et de l’esprit?
Il y a des mots plus malheureux, parce qu’ils ont une portée plus nette.
L’invitation faite à l’Église de renoncer au _privilége_ est un de ces
mots qui blessent le sens catholique.
En effet, l’Église a une constitution divine, elle vit de son droit
propre, et non de privilége. Qui donc lui aurait accordé un privilége
qui ne lui appartînt pas de nature? L’État? Mais alors la société civile
est donc supérieure à la société religieuse et peut légitimement lui
reprendre ce qu’elle lui a bénévolement octroyé? L’histoire, d’accord
avec le bon sens chrétien, condamne la fausse vue que trahit ce langage.
L’Église n’a pas été faite par l’État: c’est elle au contraire qui a
fait l’État et la société; et ni l’État ni la société n’ont octroyé à
l’Église des priviléges: ils lui ont reconnu une manière d’être
antérieure à leur propre existence, un droit qui ne relève d’eux en
aucune sorte et qu’ils ne peuvent modifier que par un abus contre lequel
l’intérêt public l’oblige de protester.
Nous ne pouvons partager l’ignorance où l’ingratitude révolutionnaire
prend soin de s’enfermer. Nous savons que l’Église a grandi malgré la
puissance païenne, qu’elle a changé l’assiette du monde, qu’elle est, en
un mot, la mère et l’institutrice des États chrétiens, et que la
supériorité de leur civilisation est due à ses principes et en dépend
toujours. Nous savons aussi que l’Église n’a pu accomplir ce grand
ouvrage, ne l’a pu défendre et ne le pourra maintenir qu’au moyen de
cette constitution propre qui lui a été donnée de Dieu pour agir dans le
monde en sa double qualité de Mère et de Reine, également maîtresse du
genre humain par l’amour, par la lumière et par l’autorité. Et nous
attribuerons aujourd’hui aux écoulements déjà si restreints de cette
suprématie maternelle et royale, le caractère flétrissant de priviléges,
de concession humaine qu’il faut enfin abdiquer! L’Église a moins encore
le droit de les abdiquer que la société le droit de les suspendre, car
il ne lui est pas donné de se méprendre sur la source d’où ils viennent
et sur le but qu’ils doivent réaliser. En présence de l’État incrédule
ou hérétique, elle saura subir la privation temporaire de l’exercice de
sa prérogative divine; elle ne peut proclamer qu’elle en fait l’abandon,
qu’elle rejette comme mauvais ou superflu ce qui lui a été,
non-seulement conféré, mais imposé de Dieu pour le bien du monde. Quand
l’Église conclut un concordat, elle ne traite pas en subordonnée, mais
en supérieure; c’est elle qui concède; elle ne reçoit pas des
priviléges, elle en accorde. Elle les accorde à regret, car si elle
évite par là un plus grand mal, l’expérience a trop prouvé que ces
concessions ne sont guère propices au bien général, rien de ce qui
affaiblit le sentiment chrétien ne pouvant tourner à l’avantage de
personne.
L’argument que le Libéralisme croit tirer de ces concessions contre les
principes, est indigne d’une raison chrétienne. En premier lieu,
l’Église ne concède point sur les principes, ne signe point de traités
où ils ne soient réservés. En second lieu, exposée aux coups emportés de
la force et n’ayant d’autre arme naturelle que sa patience, l’Église,
suivant la profonde observation de J. de Maistre, «ne refuse à la
souveraineté qui s’obstine, rien de ce qui ne fait naître que des
inconvénients.»