«Suivre le courant,» c’est à quoi se résument ces fameuses inventions et
ces grandes fiertés du libéralisme catholique.
Et pourquoi donc suivre le courant! Nous sommes nés, nous sommes
baptisés, nous sommes sacrés pour remonter le courant. Ce courant
d’ignorance et de félonie de la créature, ce courant de mensonge et de
péché, ce courant de boue qui porte à la perdition, nous devons le
remonter et travailler à le tarir. Nous n’avons pas d’autre affaire au
monde.
Notre histoire est le récit du triomphe de Dieu par la vérité désarmée
de toute politique humaine à l’égard des princes et à l’égard du monde.
Les païens étaient libéraux. Ils ont beaucoup voulu s’arranger avec
l’Église. Ils ne lui demandaient que d’avilir un peu son Christ et de le
faire descendre au rang de particulier divin. Alors le culte aurait été
libre; Jésus aurait eu des temples comme Orphée et comme Esculape, et
les païens eux-mêmes, reconnaissant sa philosophie supérieure,
l’auraient adoré.
En négociant cet accommodement, et pour aider à la transaction, le
pouvoir public, poussé par les philosophes, les gens de lettres, les
juifs, les astrologues et les apostats persécutait les chrétiens. Il
arrivait, dans les provinces, que la persécution prenait d’un coup de
filet une église entière. L’Évêque, le clergé, les fidèles, les enfants,
les néophytes étaient là devant le proconsul. Fréquemment le proconsul
les conjurait de le mettre à même de les acquitter; il ne leur demandait
qu’un signe. Ces chrétiens ne délibéraient pas, ne se disaient pas: Que
deviendra l’Église et qui servira Dieu si nous mourons? Ils confessaient
le Dieu unique et ils mouraient. C’est ainsi qu’ils ont fait tomber le
fer des mains du bourreau, ôté le glaive des mains de l’Empereur, et
arraché le genre humain de l’abîme. Mais ce qu’ils avaient affirmé
persécutés, ils ne l’ont pas renié vainqueurs. Ils avaient affirmé la
royauté du Christ, ils l’ont établie, et la croix du Labarum a dominé la
couronne impériale.
Le Déchu, le grand artisan d’hérésie s’appelle Satan, _Adversarius_;
l’adversaire du juste, du vrai, du bien; et ce qu’il propose, est ce
qu’il ne faut pas accepter. Comme il proposait jadis l’absorption, dans
le même but, par des moyens analogues, par les mêmes organes ennemis et
trompeurs, tantôt menaçant tantôt séduisant, il propose maintenant la
séparation. Il disait aux premiers chrétiens: Abdiquez la liberté,
entrez dans l’empire. Il nous dit aujourd’hui: Sortez de l’empire,
entrez dans la liberté. Jadis: Unissez-vous; aujourd’hui: Séparez-vous.
Jadis, une union qui eût avili l’Église; aujourd’hui, une séparation qui
avilirait la société. Ni cette union ne convenait alors, parce qu’elle
eût été l’absorption, ni cette séparation ne serait bonne aujourd’hui,
parce qu’elle serait la répudiation. L’Église ne répudie pas la société
humaine et ne veut pas en être répudiée. Elle n’a pas abaissé sa
dignité, elle n’abdiquera pas son droit, c’est-à-dire, au fond, sa
liberté royale. Il est de l’intérêt de l’_Adversaire_, non de l’intérêt
de l’Église et de la société chrétienne d’ôter la croix à la couronne et
d’ôter la couronne à la croix.