Tout à des limites, et l’haleine de notre orateur trouva les siennes.
Comme au bout du compte il nous intéressait, sinon par la nouveauté de
ses doctrines, du moins par sa franchise à les exposer, on l’avait
laissé aller sans l’interrompre. Ne pouvant plus refaire ses poumons, il
s’interrompit lui-même. Quelqu’un en profita pour lui montrer le vide de
ses maximes, l’incohérence de ses raisonnements, le néant de ses
espérances. Il écoutait avec cette physionomie de l’homme qui s’occupe
moins de peser ce qui lui est dit que de trouver à contredire.
Je dois avouer que son adversaire, quoique ferme et plein de bon sens,
ne me rassurait pas. Il disait certainement des choses excellentes,
irréfutables, et il n’y avait aucun des assistants qui de tout son cœur
ne lui donnât raison. Je faisais de même, de tout mon cœur. Mais en
esprit j’agrandissais la scène, j’appelais un autre public, et aussitôt
je sentais douloureusement la profonde impuissance de cette raison.
En ces matières, c’est la multitude qui prononce, uniquement mue et
décidée par des poussées de sentiment. La raison est un poids qu’elle ne
peut porter. La multitude obéit à des passions et elle aime le dégât;
elle applaudit quand son instinct devine qu’il s’agit de faire crouler
quelque chose. Et quelle chose à faire crouler que l’Église! Ainsi
s’explique le succès des hérésies, toutes absurdes, toutes combattues
par des raisons inexpugnables, toutes triomphantes de la raison pendant
un certain temps, qui ne fut presque pour aucune de courte durée.
Affaiblie par le péché, l’humanité penche naturellement à l’erreur, et
la pente de l’erreur est à la mort, ou plutôt l’erreur est elle-même la
mort. Ce seul fait, évident partout, démontre que le Pouvoir est dans
l’obligation de confesser lui-même la vérité, et de la défendre par la
force que la société lui met dans les mains. La société ne peut vivre
qu’à cette condition; elle n’a même jamais entrepris de vivre autrement.
Aucun sage du paganisme ne s’est fait un idéal du chef de l’État qui ne
fût le défenseur armé et résolu de la vérité et de la justice. Jéthro
donne ce conseil à Moïse: «Choisissez d’entre tout le peuple des hommes
fermes et courageux, qui craignent Dieu, qui aiment la vérité et qui
soient ennemis de l’avarice, et donnez la conduite aux uns de mille
hommes, aux autres de cent[1].» Et Cicéron, à l’autre extrémité du monde
ancien, écrit: «Un État, pas plus qu’une maison, ne peut exister si les
bons n’y sont pas récompensés et les méchants punis[2].» Ce devoir
d’appuyer la justice, et par conséquent de confesser la vérité, est de
l’essence même du gouvernement, indépendamment de toutes les
constitutions et de toutes les formes politiques. Dieu menaçant le
peuple rebelle, leur dit: «Je vous donnerai un roi dans ma fureur et je
vous l’ôterai dans ma fureur[3].» Toute l’Écriture est pleine de cette
lumière. Mais qu’importent la raison divine et la raison humaine quand
l’ignorance domine? Du sein de la multitude s’élève je ne sais quel
brouillard qui obscurcit même les intelligences supérieures, et il se
trouve en abondance des sages qui ne verront plus clair qu’aux lueurs de
l’incendie déchaîné. Lorsqu’on étudie ce phénomène, il apparaît si
étrange et si terrible qu’il faut bien y reconnaître quelque chose de
divin. C’est la colère divine qui éclate. Elle éclate, elle triomphe,
elle punit le long mépris de la vérité.
[1] _Exode_, XVIII, 21.
[2] _De la nature des Dieux_, III.
[3] Osée, XIII, 11.