Notre catholique libéral s’animait beaucoup en déroulant ces merveilles.
Il soutenait qu’on n’avait rien à lui répondre, que la raison et la foi
et l’esprit du temps parlaient par sa bouche. Pour l’esprit du temps,
personne n’y contestait. En matière de raison et de foi, on ne laissait
pas de lui pousser des objections, mais il haussait les épaules et ne
restait jamais sans répartie. Il est vrai que les assertions énormes et
les contradictions énormes ne lui coûtaient rien. Il partait toujours du
même pied, criant qu’il était catholique, enfant de l’Église, enfant
soumis; mais aussi, homme de ce siècle, membre de l’humanité vieillie et
mûre et en âge de se gouverner elle-même. Aux arguments tirés de
l’histoire, il répondait que l’humanité vieillie est un monde nouveau,
en présence de qui l’histoire ne prouve plus rien; ce qui ne l’empêchait
pas d’exploiter lui-même l’argument historique, lorsqu’il en trouvait
l’occasion. Aux paroles des saints Pères, tantôt il opposait d’autres
paroles, tantôt il disait que les saints Pères avaient parlé pour leur
temps, que nous devons penser et agir comme au nôtre. Devant les textes
de l’Écriture, il avait la même ressource: ou il arrachait des textes
qui semblaient contraires, ou il fabriquait une glose à l’appui de son
sens, ou enfin cela était bon pour les Juifs et leur petit État
particulier. Il ne s’embarrassait pas davantage des bulles dogmatiques
de la «Cour romaine»: la bulle _Unam Sanctam_, de Boniface VIII, le fit
sourire; il prétendit qu’elle avait été retirée ou réformée. On lui dit
que les Papes l’ont insérée dans le Corps du Droit et qu’elle y est
toujours. Il répondit: C’est bien vieux et le monde a bien changé! Il
trouva également trop vieilles la bulle _in Cœnâ Domini_ et toutes les
bulles subséquentes:--Ce sont, dit-il, des formules disciplinaires
faites pour le temps, et qui n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. La
Révolution française a enterré ces règles avec le monde sur qui elles
pesaient. La contrainte est abolie; l’homme aujourd’hui est capable de
liberté et ne veut plus d’autre loi!
Ce régime, qui déconcerte vos timidités, poursuivit-il d’un ton
sybillin, est pourtant celui qui sauvera l’Église, et le seul qui puisse
la sauver. Du reste, le genre humain se lève pour l’imposer, il faudra
bien le subir, et cela est déjà fait. Voyez si qui que ce soit peut
opposer quoi que ce soit à cette force triomphante, si même on le veut,
si même, vous exceptés, quelqu’un y songe. Catholiques intolérants, vous
étiez déjà plus absolus que Dieu le Père, qui a créé l’homme pour la
liberté; plus chrétiens que Dieu le Fils, qui n’a voulu établir sa loi
que par la liberté: vous voici maintenant plus catholique que le Pape;
car le Pape consacre, en les approuvant, les constitutions modernes, qui
sont toutes inspirées et pleines de l’esprit de liberté. Je dis que le
Pape, le Vicaire de Jésus-Christ approuve ces constitutions, puisqu’il
vous permet de leur prêter serment, de leur obéir et de les défendre.
Or, la liberté des cultes y est, l’athéisme de l’État y est. Il en faut
passer par là; vous y passerez, n’en doutez point. Dès lors, pourquoi
vous tant débattre? Votre résistance est vaine; vos regrets ne sont pas
seulement insensés, ils sont funestes. Ils font haïr l’Église et ils
nous entravent beaucoup, nous, libéraux, vos sauveurs, en faisant
suspecter notre sincérité. Au lieu donc d’attirer sur vous une défaite
certaine et probablement terrible, courez à la liberté, saluez-la,
embrassez-la, aimez-la. Elle vous sera bonne et fidèle amie et vous
donnera plus que vous ne sauriez jamais ressaisir. La foi croupit sous
le joug de l’autorité qui la protége: obligée de se défendre, elle se
relèvera; l’ardeur de la polémique lui rendra la vie. Que n’entreprendra
pas l’Église lorsqu’elle pourra tout entreprendre? Combien ne
touchera-t-elle pas le cœur des peuples, lorsqu’ils la verront
abandonnée des puissants du monde, vivre uniquement de son génie et de
ses vertus? Au milieu de la confusion des doctrines, du débordement des
mœurs, elle apparaîtra seule pure, seule affermie dans le bien. Elle
sera le dernier refuge, le rempart inexpugnable de la morale, de la
famille, de la religion, de la liberté!