II

Notre catholique libéral s’animait beaucoup en déroulant ces merveilles.

Il soutenait qu’on n’avait rien à lui répondre, que la raison et la foi

et l’esprit du temps parlaient par sa bouche. Pour l’esprit du temps,

personne n’y contestait. En matière de raison et de foi, on ne laissait

pas de lui pousser des objections, mais il haussait les épaules et ne

restait jamais sans répartie. Il est vrai que les assertions énormes et

les contradictions énormes ne lui coûtaient rien. Il partait toujours du

même pied, criant qu’il était catholique, enfant de l’Église, enfant

soumis; mais aussi, homme de ce siècle, membre de l’humanité vieillie et

mûre et en âge de se gouverner elle-même. Aux arguments tirés de

l’histoire, il répondait que l’humanité vieillie est un monde nouveau,

en présence de qui l’histoire ne prouve plus rien; ce qui ne l’empêchait

pas d’exploiter lui-même l’argument historique, lorsqu’il en trouvait

l’occasion. Aux paroles des saints Pères, tantôt il opposait d’autres

paroles, tantôt il disait que les saints Pères avaient parlé pour leur

temps, que nous devons penser et agir comme au nôtre. Devant les textes

de l’Écriture, il avait la même ressource: ou il arrachait des textes

qui semblaient contraires, ou il fabriquait une glose à l’appui de son

sens, ou enfin cela était bon pour les Juifs et leur petit État

particulier. Il ne s’embarrassait pas davantage des bulles dogmatiques

de la «Cour romaine»: la bulle _Unam Sanctam_, de Boniface VIII, le fit

sourire; il prétendit qu’elle avait été retirée ou réformée. On lui dit

que les Papes l’ont insérée dans le Corps du Droit et qu’elle y est

toujours. Il répondit: C’est bien vieux et le monde a bien changé! Il

trouva également trop vieilles la bulle _in Cœnâ Domini_ et toutes les

bulles subséquentes:--Ce sont, dit-il, des formules disciplinaires

faites pour le temps, et qui n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. La

Révolution française a enterré ces règles avec le monde sur qui elles

pesaient. La contrainte est abolie; l’homme aujourd’hui est capable de

liberté et ne veut plus d’autre loi!

Ce régime, qui déconcerte vos timidités, poursuivit-il d’un ton

sybillin, est pourtant celui qui sauvera l’Église, et le seul qui puisse

la sauver. Du reste, le genre humain se lève pour l’imposer, il faudra

bien le subir, et cela est déjà fait. Voyez si qui que ce soit peut

opposer quoi que ce soit à cette force triomphante, si même on le veut,

si même, vous exceptés, quelqu’un y songe. Catholiques intolérants, vous

étiez déjà plus absolus que Dieu le Père, qui a créé l’homme pour la

liberté; plus chrétiens que Dieu le Fils, qui n’a voulu établir sa loi

que par la liberté: vous voici maintenant plus catholique que le Pape;

car le Pape consacre, en les approuvant, les constitutions modernes, qui

sont toutes inspirées et pleines de l’esprit de liberté. Je dis que le

Pape, le Vicaire de Jésus-Christ approuve ces constitutions, puisqu’il

vous permet de leur prêter serment, de leur obéir et de les défendre.

Or, la liberté des cultes y est, l’athéisme de l’État y est. Il en faut

passer par là; vous y passerez, n’en doutez point. Dès lors, pourquoi

vous tant débattre? Votre résistance est vaine; vos regrets ne sont pas

seulement insensés, ils sont funestes. Ils font haïr l’Église et ils

nous entravent beaucoup, nous, libéraux, vos sauveurs, en faisant

suspecter notre sincérité. Au lieu donc d’attirer sur vous une défaite

certaine et probablement terrible, courez à la liberté, saluez-la,

embrassez-la, aimez-la. Elle vous sera bonne et fidèle amie et vous

donnera plus que vous ne sauriez jamais ressaisir. La foi croupit sous

le joug de l’autorité qui la protége: obligée de se défendre, elle se

relèvera; l’ardeur de la polémique lui rendra la vie. Que n’entreprendra

pas l’Église lorsqu’elle pourra tout entreprendre? Combien ne

touchera-t-elle pas le cœur des peuples, lorsqu’ils la verront

abandonnée des puissants du monde, vivre uniquement de son génie et de

ses vertus? Au milieu de la confusion des doctrines, du débordement des

mœurs, elle apparaîtra seule pure, seule affermie dans le bien. Elle

sera le dernier refuge, le rempart inexpugnable de la morale, de la

famille, de la religion, de la liberté!

L'illusion libérale · 第 4 / 47 题