Le Libéral avait repris haleine. Dès qu’il eut repris haleine, il reprit
son discours, et l’on vit bien que ce qu’il venait d’entendre n’avait
fait aucune impression sur lui, si même il l’avait entendu. Il ajouta
force paroles à celles qu’il avait déjà dites en grande abondance; rien
de nouveau. Ce fut un mélange plus épais d’arguments historiques contre
l’histoire, d’arguments bibliques contre la Bible, d’arguments
patristiques contre l’histoire, contre la Bible, contre les Pères et
contre le sens commun. Il témoigna le même dédain, je devrais dire la
même aversion pour les bulles des Souverains-Pontifes, se perdit dans
les mêmes emphases et les mêmes vaticinations. Il allégua encore le
monde nouveau, l’humanité émancipée, l’Église endormie et prête à se
réveiller pour rajeunir ses symboles. Le passé mort, l’avenir radieux,
la liberté, l’amour, la démocratie, l’humanité, étaient mêlés là-dedans
comme les faux brillants que les dames répandent aujourd’hui sur leurs
fausses chevelures. Tout cela ne parut pas plus clair ni plus vrai que
la première fois. Il s’en aperçut, nous dit que nous nous séparions du
monde et de l’Église vivante qui sauraient bien aussi se séparer de
nous, nous maudit presque, et enfin nous laissa consternés de sa folie.
Chacun en exprima du chagrin et produisit quelques raisons contre tant
d’extravagances. Pour moi, j’eus assurément regret, comme les autres, de
voir un si galant homme empêtré dans une si grande erreur. Mais
puisqu’enfin il y était, je ne fus pas fâché d’en avoir eu le spectacle
et la leçon.
Jusqu’alors je n’avais vu le catholique libéral que mêlé d’ancien
catholique intégral, c’est-à-dire «intolérant». Je n’avais entendu que
la thèse officielle, laquelle n’est jamais entière, et prend toujours
une physionomie personnelle que le parti peut désavouer. Cet
enthousiaste venait de me donner la gnose en même temps que la thèse
extérieure. Je possédais désormais le catholique libéral à fond; je
savais par cœur ses sophismes, ses illusions, ses entêtements, sa
tactique. Hélas! et rien de tout cela ne m’était nouveau. Le catholique
libéral n’est ni catholique ni libéral. Je veux dire par là, sans douter
encore de sa sincérité, qu’il n’a pas plus la notion vraie de la liberté
que la notion vraie de l’Église. Catholique libéral tant qu’il voudra!
Il porte un caractère plus connu, et tous ses traits font également
reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire
de l’Église: SECTAIRE, voilà son vrai nom.
V
Cet ennemi n’est pas à dédaigner, quoiqu’il ne soit approvisionné que de
chimères. Il y a des chimères que la raison ne doit pas affronter toute
seule; elle serait battue, non par les chimères, mais par la complicité
des âmes.
Les âmes sont malades, et d’une terrible maladie: la fatigue et la
terreur de la vérité! Dans les âmes encore chrétiennes, cette maladie se
manifeste par une absence d’horreur pour l’hérésie, par une continuelle
complaisance envers l’erreur, par un certain goût des piéges qu’elle
tend, souvent par une honteuse ardeur à s’y laisser prendre. Le mal
n’est pas d’aujourd’hui, il tient au cœur de l’homme. «J’aimais à être
pris», dit saint Augustin[4]. Le P. Faber[5] en a décrit la physionomie
politique au temps présent. La sirène libérale cache sa queue de
poisson, montre son visage fleuri, et tient la croix à la main. Elle
attire aisément sur le bord de l’abîme; elle séduit les yeux, la raison,
le cœur. Si la foi ferme, si l’esprit d’obéissance, ne nous garde pas,
nous sommes pris. Il faut soigneusement veiller à rester tout un, pour
ne pas bientôt se trouver tout autre.
[4] _Confessions_.
[5] _Conférences spirituelles_.
Dans l’atmosphère d’aujourd’hui, le chant de la sirène rencontre de
dangereux échos. Plusieurs des maximes dites _libérales_ sont spécieuses
et plus qu’embarrassantes pour quiconque ne leur oppose pas une
contradiction absolue. Or, la foi seule fournit ces contradictions
absolument victorieuses, et seule répond bien au dessous des cartes. Il
y a péril rien qu’à biaiser sur les mots. La trahison des mots achève la
ruine des principes dans un esprit secrètement tenté. N’oublions pas que
l’hérésie excelle à caresser toutes les faiblesses, et fait flèche de
toutes les convoitises. Le catholicisme libéral est un habit de grande
commodité: habit de cour, habit d’académie, habit de gloire; il donne
les couleurs de la fierté sans transgresser les conseils de la prudence;
il entre dans l’Église et il est reçu dans tous les palais et même dans
toutes les tavernes.
Voilà de grands avantages; ils semblent à bas prix. Quelques paroles
libérales acceptées, quelques paroles «intolérantes» répudiées, moins
encore, un hurrah pour celui-ci, un grognement pour celui-là, c’est tout
ce qu’il faut; l’église libérale n’exige point d’autre profession de
foi. On prononce les mots sacramentels et l’on a déjà fait beaucoup de
chemin. Ce simple déplacement de mots effectue fort vite un immense
déplacement d’idées. Vienne un habile avocat qui sache jeter un voile de
belles illusions sur les nudités de la conscience désormais intéressée à
se tromper, la thèse libérale triomphe. Le vrai se trouve faux, et
réciproquement. On se laisse dire, on répète des choses énormes. On ne
fait plus difficulté d’admettre que depuis un siècle tout a bien changé,
non-seulement sur la terre, mais au ciel; qu’il y a sur la terre une
nouvelle humanité, dans le ciel un Dieu nouveau. Caractère d’hérésie!
Formellement ou implicitement, toute hérésie a proféré ce blasphème.
Arrêtons-y un moment.