IV

Le Libéral avait repris haleine. Dès qu’il eut repris haleine, il reprit

son discours, et l’on vit bien que ce qu’il venait d’entendre n’avait

fait aucune impression sur lui, si même il l’avait entendu. Il ajouta

force paroles à celles qu’il avait déjà dites en grande abondance; rien

de nouveau. Ce fut un mélange plus épais d’arguments historiques contre

l’histoire, d’arguments bibliques contre la Bible, d’arguments

patristiques contre l’histoire, contre la Bible, contre les Pères et

contre le sens commun. Il témoigna le même dédain, je devrais dire la

même aversion pour les bulles des Souverains-Pontifes, se perdit dans

les mêmes emphases et les mêmes vaticinations. Il allégua encore le

monde nouveau, l’humanité émancipée, l’Église endormie et prête à se

réveiller pour rajeunir ses symboles. Le passé mort, l’avenir radieux,

la liberté, l’amour, la démocratie, l’humanité, étaient mêlés là-dedans

comme les faux brillants que les dames répandent aujourd’hui sur leurs

fausses chevelures. Tout cela ne parut pas plus clair ni plus vrai que

la première fois. Il s’en aperçut, nous dit que nous nous séparions du

monde et de l’Église vivante qui sauraient bien aussi se séparer de

nous, nous maudit presque, et enfin nous laissa consternés de sa folie.

Chacun en exprima du chagrin et produisit quelques raisons contre tant

d’extravagances. Pour moi, j’eus assurément regret, comme les autres, de

voir un si galant homme empêtré dans une si grande erreur. Mais

puisqu’enfin il y était, je ne fus pas fâché d’en avoir eu le spectacle

et la leçon.

Jusqu’alors je n’avais vu le catholique libéral que mêlé d’ancien

catholique intégral, c’est-à-dire «intolérant». Je n’avais entendu que

la thèse officielle, laquelle n’est jamais entière, et prend toujours

une physionomie personnelle que le parti peut désavouer. Cet

enthousiaste venait de me donner la gnose en même temps que la thèse

extérieure. Je possédais désormais le catholique libéral à fond; je

savais par cœur ses sophismes, ses illusions, ses entêtements, sa

tactique. Hélas! et rien de tout cela ne m’était nouveau. Le catholique

libéral n’est ni catholique ni libéral. Je veux dire par là, sans douter

encore de sa sincérité, qu’il n’a pas plus la notion vraie de la liberté

que la notion vraie de l’Église. Catholique libéral tant qu’il voudra!

Il porte un caractère plus connu, et tous ses traits font également

reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire

de l’Église: SECTAIRE, voilà son vrai nom.

V

Cet ennemi n’est pas à dédaigner, quoiqu’il ne soit approvisionné que de

chimères. Il y a des chimères que la raison ne doit pas affronter toute

seule; elle serait battue, non par les chimères, mais par la complicité

des âmes.

Les âmes sont malades, et d’une terrible maladie: la fatigue et la

terreur de la vérité! Dans les âmes encore chrétiennes, cette maladie se

manifeste par une absence d’horreur pour l’hérésie, par une continuelle

complaisance envers l’erreur, par un certain goût des piéges qu’elle

tend, souvent par une honteuse ardeur à s’y laisser prendre. Le mal

n’est pas d’aujourd’hui, il tient au cœur de l’homme. «J’aimais à être

pris», dit saint Augustin[4]. Le P. Faber[5] en a décrit la physionomie

politique au temps présent. La sirène libérale cache sa queue de

poisson, montre son visage fleuri, et tient la croix à la main. Elle

attire aisément sur le bord de l’abîme; elle séduit les yeux, la raison,

le cœur. Si la foi ferme, si l’esprit d’obéissance, ne nous garde pas,

nous sommes pris. Il faut soigneusement veiller à rester tout un, pour

ne pas bientôt se trouver tout autre.

[4] _Confessions_.

[5] _Conférences spirituelles_.

Dans l’atmosphère d’aujourd’hui, le chant de la sirène rencontre de

dangereux échos. Plusieurs des maximes dites _libérales_ sont spécieuses

et plus qu’embarrassantes pour quiconque ne leur oppose pas une

contradiction absolue. Or, la foi seule fournit ces contradictions

absolument victorieuses, et seule répond bien au dessous des cartes. Il

y a péril rien qu’à biaiser sur les mots. La trahison des mots achève la

ruine des principes dans un esprit secrètement tenté. N’oublions pas que

l’hérésie excelle à caresser toutes les faiblesses, et fait flèche de

toutes les convoitises. Le catholicisme libéral est un habit de grande

commodité: habit de cour, habit d’académie, habit de gloire; il donne

les couleurs de la fierté sans transgresser les conseils de la prudence;

il entre dans l’Église et il est reçu dans tous les palais et même dans

toutes les tavernes.

Voilà de grands avantages; ils semblent à bas prix. Quelques paroles

libérales acceptées, quelques paroles «intolérantes» répudiées, moins

encore, un hurrah pour celui-ci, un grognement pour celui-là, c’est tout

ce qu’il faut; l’église libérale n’exige point d’autre profession de

foi. On prononce les mots sacramentels et l’on a déjà fait beaucoup de

chemin. Ce simple déplacement de mots effectue fort vite un immense

déplacement d’idées. Vienne un habile avocat qui sache jeter un voile de

belles illusions sur les nudités de la conscience désormais intéressée à

se tromper, la thèse libérale triomphe. Le vrai se trouve faux, et

réciproquement. On se laisse dire, on répète des choses énormes. On ne

fait plus difficulté d’admettre que depuis un siècle tout a bien changé,

non-seulement sur la terre, mais au ciel; qu’il y a sur la terre une

nouvelle humanité, dans le ciel un Dieu nouveau. Caractère d’hérésie!

Formellement ou implicitement, toute hérésie a proféré ce blasphème.

Arrêtons-y un moment.

L'illusion libérale · 第 6 / 47 题