L’ILLUSION LIBÉRALE

I

_Sentant l’hérésie_... J’ai compris, il y a quelques jours, la vérité et

la profondeur de cette expression, en écoutant longuement causer un

homme, le plus honnête que l’on puisse imaginer, dévot, occupé de bonnes

œuvres, érudit, ardent, plein de belles illusions; plein aussi, hélas!

de lui-même, et, tout à l’heure, plein de mauvaise foi.

Il s’était proclamé catholique obéissant, mais surtout catholique

«libéral».

On lui a demandé ce que c’est qu’un catholique libéral, relativement au

catholique pur et simple, qui croit et qui pratique ce qu’enseigne

l’Église? Il a répondu ou plutôt il a fait entendre que le catholique

pur et simple, qui croit et pratique ce qu’enseigne l’Église, est un

catholique peu éclairé. On objecta qu’alors donc, à son avis de

catholique libéral, l’Église catholique est peu éclairée? Il ne voulut

point articuler cela, mais on vit qu’il le pensait. Il faisait

d’ailleurs des distinctions et des confusions assez louches entre

l’Église et la _Cour romaine_. A propos des brefs, lettres latines et

encycliques publiés dans ces derniers temps, la _Cour romaine_ venait

sur sa langue bien à point pour le tirer d’affaire; néanmoins, il n’en

résultait rien de net.

Pressé de trouver un mot qualificatif plus clair que ce _peu éclairé_,

il recommença une digression sur la liberté humaine, sur les changements

qui se sont opérés dans le monde, sur les époques de transition, sur les

abus et les inutilités de la contrainte, sur la nécessité de ne plus

employer la force au profit de la vérité. Il appuya sur le péril d’avoir

des priviléges et sur la convenance d’y renoncer absolument... Dans ce

verbiage, nous reconnûmes divers lambeaux des doctrines révolutionnaires

qui se combattent ou plutôt se bousculent depuis 1830. Le fond était du

Lamennais, et il y avait jusqu’à du Proudhon. Mais ce qui nous frappa

davantage, ce fut l’insistance avec laquelle notre catholique libéral

nous qualifiait de catholiques _intolérants_.

On l’arrêta là-dessus. Oubliant cette fois la «Cour romaine», il avoua

que ce qu’il reprochait à l’Église, c’est son intolérance.--Elle a,

dit-il, toujours trop gêné l’esprit humain; elle a constitué sur le

principe de l’intolérance un pouvoir séculier encore plus fâcheux. Ce

pouvoir a asservi le monde et l’Église elle-même. Les gouvernements

catholiques se sont ingérés d’imposer la foi; de là des violences qui

ont révolté la conscience humaine et qui l’ont précipitée dans

l’incrédulité. L’Église périt par les appuis illégitimes qu’elle s’est

voulu donner. Le temps est venu, elle doit changer de maximes; ses

enfants doivent lui en faire sentir l’opportunité.--Il faut qu’elle

renonce à tout pouvoir coercitif sur les consciences, qu’elle nie ce

pouvoir aux gouvernements.--Plus d’alliance entre l’Église et l’État:

que l’Église n’ait plus rien de commun avec les gouvernements, que les

gouvernements n’aient plus rien de commun avec les religions, qu’ils ne

se mêlent plus de ces affaires!--Le particulier professe à sa guise le

culte qu’il a choisi suivant son goût: comme membre de l’État, il n’a

point de culte propre.--L’État reconnaît tous les cultes, leur assure à

tous une égale protection, leur garantit une égale liberté, tel est le

régime de la tolérance; et il nous convient de le proclamer bon,

excellent, salutaire, de le maintenir à tout prix, de l’élargir

constamment.--L’on peut dire que ce régime est de droit divin: Dieu

lui-même l’a établi en créant l’homme libre; il le pratique en faisant

luire son soleil sur les bons et sur les méchants. A l’égard de ceux qui

méconnaissent la vérité, Dieu aura son jour de justice, que l’homme n’a

pas le droit de devancer.--Chaque Église, libre dans l’État libre,

incorporera ses prosélytes, dirigera ses fidèles, excommuniera ses

dissidents; l’État ne tiendra nul compte de ces choses, n’excommuniera

personne et ne sera jamais excommunié.--La loi civile ne reconnaîtra

aucune immunité ecclésiastique, aucune prohibition religieuse, aucun

lien religieux: le temple paiera l’impôt des portes et fenêtres,

l’étudiant en théologie fera le service militaire, l’évêque sera juré et

garde national, le prêtre se mariera s’il veut, divorcera s’il veut, se

remariera s’il veut. D’un autre côté, pas plus d’incapacités et de

prohibitions civiles que d’immunités d’un autre genre. Toute religion

prêchera, imprimera, processionnera, carillonnera, anathématisera,

enterrera suivant sa fantaisie, et les ministres du culte seront tout ce

que peut être un citoyen. Rien n’empêchera, du côté de l’État, qu’un

évêque commande sa compagnie de garde nationale, tienne boutique, fasse

des affaires; rien n’empêchera non plus que son Église, ou le Concile,

ou le Pape puissent le déposer. L’État ne connaît que des faits d’ordre

public.

L'illusion libérale · 第 3 / 47 题