quelle importance Armstrong attachait à arrêter les progrès des
Anglais de ce côté,--quelle importance aussi ces derniers
attachaient à la possibilité de reculer cette frontière vers le sud.
Le Ministre de la Guerre semblait entièrement oublier que Washington
était sans défense, à la merci d'une attaque qui aurait pu être
tentée par une poignée d'hommes avant qu'on ait seulement donné
l'alarme. Les pourparlers à Londres avec Gallatin et Bayard traînant
en longueur, il fut enfin question de fortifier Washington, siège du
gouvernement et cette mission fut confiée au général Winder. Ce
général, qui ne connaissait pas bien le pays, consacra un mois à le
parcourir en vue de l'étudier mais, vers la fin du mois d'août, il
n'avait pas encore pris une initiative utile pour la défense de la
ville. Cette inertie, ou cette négligence, était d'autant plus
coupable, qu'une expédition anglaise, commandée par le major-général
Robert Ross, était en route, à l'effet d'opérer une diversion sur
les côtes des États-Unis d'Amérique, au profit de l'armée employée à
la défense du Haut et du Bas-Canada. Mais dès le mois de mai 1814,
un corps isolé de troupes américaines ayant fait un raid non
autorisé par le gouvernement, jusqu'à Long Point, saccageant les
propriétés privées sur leur passage, Prévost prévint immédiatement
le vice-amiral Cochrane qu'il serait équitable de tirer vengeance
d'un tel affront, et, dès que l'expédition de Ross arriva à Bermude,
en juillet, elle fut dirigée vers la baie de Chesapeake, avec ordre
de détruire et de dévaster les villes et districts échelonnés sur la
côte[92]. Après avoir réalisé ces représailles, trois buts étaient à
atteindre: délivrer la flotille du capitaine S. Barney, bloquée dans
la rivière Patuxent,--s'emparer de Baltimore,--insulter Washington.
On voit que les craintes inspirées à Madison par l'inertie de Winder
étaient justifiées.
[Note 92: Orders of Vice-Admiral Cochrane, 18 juillet 1814; mss.
_Canadian Archives_. C. 614, p. 204.]
Les Américains ne purent arrêter l'envahisseur à Bladensburg. Malgré
une défense énergique, au cours de laquelle, Barney prouva qu'il
aurait été plus désigné que Winder pour commander l'armée
américaine, le général Ross marcha sur Washington, à la tête de ses
troupes. La nuit tombait quand il atteignit les premières maisons de
la ville. Le général, entouré de quelques officiers, fut accueilli
par une fusillade dirigée contre lui, de la maison occupée autrefois
par Gallatin, sur la place du Capitole. Le cheval de Ross fut tué,
mais la maison fut incendiée. Le gros de l'armée anglaise campait
hors de la ville. Une partie reçut l'ordre de mettre le feu au
Capitole et, aussitôt que les flammes en eurent fait leur proie,
Ross et Cockburn, accompagnés de quelques centaines de soldats et
animés d'un grand désir de vengeance, froidement, silencieusement,
se dirigèrent à travers l'obscurité jusqu'à la Maison-Blanche et y
mirent aussi le feu. Au même moment, les navires ancrés dans le bras
oriental du Potomac, sautèrent, et la nuit s'éclaira des flammes de
tous ces incendies, répandant sur toute la contrée une lueur
sinistre que Madison et les ministres en fuite purent apercevoir du
haut des collines du Maryland et de la Virginie.
Un des rares civils demeurés dans la ville était notre représentant,
Sérurier; il fit à Talleyrand la description suivante de ce
spectacle tragique[93]:
«Je n'ai jamais vu une scène à la fois aussi terrible et aussi
magnifique. Votre excellence, connaissant la nature pittoresque et
la grandeur des environs, peut s'en faire une idée. Une profonde
obscurité régnait dans la partie de la ville que j'occupe et nous
étions abandonnés aux conjectures et aux rapports mensongers de
nègres, sur ce qui se passait dans le quartier illuminé par ces
flammes effrayantes. À onze heures, un colonel, précédé par des
porteurs de torches, fut aperçu marchant dans la direction de la
Maison-Blanche qui est située près de la mienne. Les nègres
rapportèrent qu'elle devait être incendiée ainsi que tous les
bâtiments des ministères. Je crus que ce que j'avais de mieux à
faire, dans ce moment, c'était d'envoyer un de mes gens au général,
avec une lettre dans laquelle je le priais d'expédier une garde à la
maison de l'ambassadeur de France pour la protéger... Mon messager
trouva le général Ross à la Maison-Blanche où on rassemblait dans le
salon tous les meubles qu'on pouvait trouver pour y mettre le feu.
Le général répondit que l'hôtel du Roi serait respecté comme si Sa
Majesté en personne s'y trouvait; qu'il donnerait des ordres à cet
effet et que, s'il était encore à Washington le jour suivant, il
aurait le plaisir de me rendre visite.»
[Note 93: Sérurier à Talleyrand, 22 et 27 août 1814 (_Archives des
Affaires Étrangères_).]
Cette mise à sac de la capitale répondait au but assigné à cette
expédition de représailles. Elle fut exécutée systématiquement, avec
un flegme et une méthode toute britanniques, dans un silence et un
ordre effrayant, présidant, en somme, à des actes de brigandages
qu'on aurait voulu pouvoir mettre sur le compte d'un entraînement de
passion, pour en atténuer toute l'horreur. Ce n'est pas la place ici
d'entrer dans ces détails auxquels les Anglais impartiaux eux-mêmes
n'aiment pas à s'arrêter. Qu'il nous suffise de rappeler qu'en
entrant dans la maison du Président, les soldats trouvèrent table
mise et se régalèrent d'un menu copieux qui ne leur avait pas été
destiné,--et aussi que la Présidente n'eut que le temps de faire
décrocher un portrait de Washington pour le soustraire à la fureur
dévastatrice de l'ennemi.
Madame Madison, fuyant à son tour, ne fut rejointe par son mari que
dans une pauvre auberge, sur la grand'route encombrée par des
soldats désemparés et des citoyens fugitifs. De tous les chefs
d'État dont la capitale fut occupée par l'ennemi, pendant les
guerres napoléoniennes, le président Madison fut certainement le
plus durement traité. D'ailleurs, tous les membres civils du
gouvernement, Monroe et Armstrong en tête, furent exposés à de
pénibles vicissitudes que leurs prétentions militaires rendaient
parfois ridicules, s'il est permis d'appliquer cet adjectif à des
hommes d'un caractère et d'une intelligence remarquables, se
trouvant aux prises avec les plus dramatiques nécessités, pour
lesquelles ils n'étaient nullement préparés.
Après le raid sanglant et incendiaire dirigé contre Washington,
l'armée anglaise s'était repliée sur les côtes de la Baie de
Chesapeake où Cochrane et Cockburn continuèrent leurs ravages et
leurs exactions. Mais leur objectif était maintenant Baltimore qui,
d'après le plan primitif, aurait dû être attaqué avant Washington.
De cette façon, la grande cité avait eu plus de temps pour préparer
sa défense. Cette défense fut même organisée avec beaucoup d'entrain
par les citoyens ardemment secondés par le maire. Dans ces
conditions, Baltimore ne pouvait pas être pris aussi facilement que
Washington et l'armée de Ross ne semblait pas de force à s'emparer
des ouvrages avancés. Dans une rencontre qui eut lieu du côté de
North-Point, Ross fut tué d'une balle et remplacé dans le
commandement par le colonel Brooke. Mais devant l'impossibilité d'un
bombardement décisif, l'amiral Cochrane fit savoir à Brooke qu'il
cessait le feu et le colonel fut aussi d'avis que «la prise de la
ville ne serait pas une compensation suffisante des pertes
qu'entraînerait l'assaut des forts».
Ainsi, malgré l'attaque dirigée contre Washington, l'armée anglaise
était en retraite; malgré le désarroi qui présidait à la direction
politique et militaire des affaires américaines, l'avenir de l'Union
semblait se dégager de ces terribles épreuves.
Sur mer, la marine des États-Unis tenait tête, souvent avec
avantage, à la marine britannique qui se trouvait exposée aux plus
audacieuses représailles de la part des navires marchands. Ces
derniers poussaient leurs poursuites jusque sur les côtes de
l'Angleterre et, dans l'espace de vingt-quatre mois, plus de huit
cents vaisseaux furent capturés par une puissance nouvelle dont la
force navale avait jusqu'à présent été maladroitement méprisée par
les Anglais. Le commerce qui constituait la base de la politique
inspirée par les boutiquiers de Londres et de Liverpool, aux hommes
d'État du cabinet de Saint-James, était gravement atteint. Les
Américains pouvaient, en définitive, se considérer comme satisfaits
du résultat général de la guerre, quels que dussent être les efforts
à tenter encore et les difficultés à surmonter: ils s'étaient
vengés, en beaucoup de cas, des insultes qu'on leur avait infligés.
Cependant, à quel prix?
Les dépenses en hommes et en argent étaient immenses--et les hommes
et l'argent manquaient à Madison après ces deux ans de guerre. Et
pour la continuer encore, il fallait s'imposer de nouveaux
sacrifices, mais la fatigue se faisait sentir dans tous les rangs de
la population. La situation financière était désastreuse. La panique
causée par la prise de Washington obligèrent les banques de
Philadelphie et de Baltimore à suspendre leurs payements. Il en fut
bientôt de même des banques de New-York et de la plupart des grandes
villes. La vie économique du pays fut bouleversée, la source de tout
revenu étant tarie.
Pourtant, il fallait encore préparer une résistance opiniâtre. Les
commissaires américains qui discutaient, à Gand, les conditions
auxquelles l'Angleterre serait disposée à faire la paix, avaient
fait savoir, en octobre 1814, que ces conditions n'étaient pas
admissibles. Les négociateurs anglais demandaient des concessions
territoriales qui entamaient l'intégrité de l'Union. Ils
demandaient, d'abord, tout le territoire indien du Nord-Ouest,
comprenant le tiers de l'État de l'Ohio, les deux tiers de l'Indiana
et presque toute la région qui composa plus tard les États de
l'Illinois du Wisconsin et du Michigan, devait tomber sous la
domination de l'Angleterre. Les États-Unis ne devaient plus avoir
aucun contact militaire ou naval avec les Lacs; ils seraient déchus
de tous droits de pêcheries et, enfin, devaient céder une portion du
Maine en vue de fortifier le Canada.
Il était impossible de s'incliner devant de telles prétentions.
Les hommes d'État américains et les différents partis étaient donc
partagés entre ces deux tendances: désir et presque obligation de
faire la paix, et nécessité de faire la guerre. Nécessité d'autant
plus inéluctable que les opérations anglaises dirigées contre la
baie de Chesapeake allaient être complétées par des opérations ayant
pour objectif les côtes du Golfe du Mexique, où, suivant Cochrane,
«les troupes anglaises, au nombre de 3.000, débarquées à Mobile et
rejointes par tous les Indiens, ainsi que par les Français et les
Espagnols séparatistes, pourraient entièrement repousser les
Américains de la Louisiane et des Florides[94]».
[Note 94: Cochrane à Crooker, 20 juin 1814.]
C'était la perspective de faire d'une pierre deux coups: annihiler
les effets de la politique de Napoléon qui avait cédé la Louisiane
aux États-Unis pour la soustraire à toute tentative de la part de
l'Angleterre,--en même temps, couper toute communication entre la
région des Grands-Lacs et l'embouchure du Mississipi. Pour atteindre
ce but, il fallait s'emparer de la Nouvelle-Orléans et réveiller
dans le pays les anciennes ambitions espagnoles et même les vieilles
sympathies françaises.
Jackson qui, à la tête des forces américaines, s'était arrêté trop
longtemps à Mobile, dut marcher sur la Nouvelle-Orléans vers
laquelle se dirigeait Pakenham, ayant sous ses ordres une flotte et
une armée importantes. Mais Jackson, arrivé dans cette ville qui
comptait alors à peine vingt mille habitants, ne sembla pas se
rendre compte du danger qui la menaçait. Son activité ne fut pas
plus ingénieuse que celle de Winder à Washington, jusqu'au moment,
du moins, où il se trouva en présence de l'ennemi. Il était en train
de faire une inspection du côté de Chef-Menteur et du lac
Pontchartrain, quand les Anglais commencèrent leur attaque du côté
du lac Borgne. Alors Jackson se rendit compte de la situation et, en
face du danger, il retrouva tous ses talents militaires.
Grâce à son habilité, grâce à la bravoure et à la persévérance d'une
petite armée[95], composée de milices levées à la hâte, le
formidable armement préparé, à grands frais, par l'Angleterre,
échoua: la Nouvelle-Orléans repoussa l'attaque de l'ennemi. Ce fut
le 8 janvier 1815, jour à jamais mémorable dans les annales de
l'histoire de l'Amérique du Nord, que ce produisit cet événement
d'une portée considérable. Franklin avait dit un jour, en
s'adressant à ses compatriotes: «Vous avez fait la guerre de la
Révolution,--il vous reste à faire la guerre de la libération
définitive.» Cette libération venait de s'achever avec la victoire
de la Nouvelle-Orléans. Au moment même où Napoléon allait jouer sa
dernière chance dans la plaine de Waterloo, les États-Unis se
voyaient définitivement en possession de la vallée du Mississipi qui
leur permettait de s'étendre vers l'ouest immense et mystérieux, et
de relier, en même temps, les plages méridionales du golfe du
Mexique aux étendues septentrionales de la région des Grands-Lacs.
[Note 95: Histoire de la guerre entre les États-Unis d'Amérique et
l'Angleterre depuis 1812 jusqu'en 1815, par H. M. Brackenridge.
_Traduite par A. de Dalmas._ Paris, 1822.]
CHAPITRE XIII
LA CHUTE DE NAPOLÉON ET LA FIN DE LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE EN
AMÉRIQUE.
Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Son voyage de
Fontainebleau à Fréjus. -- Il semble prendre au sérieux sa
petite royauté. -- La comédie après la tragédie. -- Son
retour en France. -- Les événements d'Amérique y ont
contribué. -- Les contingents de Wellington qui opéraient
aux États-Unis reviennent en Europe pour prendre part à la
bataille de Waterloo. -- L'influence que l'Amérique avait
toujours exercée sur la carrière de Napoléon se fait de
nouveau sentir à son déclin. -- Le Congrès de Vienne refait
une Europe nouvelle. -- Le traité de Gand tend à libérer les
États-Unis de toute ingérence européenne.
Après l'abdication de Fontainebleau, Napoléon se rendit en hâte dans
le midi de la France pour regagner son minuscule royaume de l'île
d'Elbe, dérisoire souveraineté que les alliés avaient consenti à lui
laisser, d'après le choix auquel il s'était lui-même arrêté.
C'était à la fois trop et pas assez.
C'était trop, car l'activité qu'il mit aussitôt à organiser et à
administrer un territoire insulaire qui équivalait à l'importance et
à l'étendue d'une sous-préfecture, prouve que ses qualités
d'initiative n'étaient pas atteintes.
Ce n'était pas assez, car son imagination, toujours en travail,
dépassa bien vite les limites étroites qu'on lui avait assignées,
pour reprendre le rêve de sa domination universelle.
Et puis, même réduit à ce fantôme de son ancienne puissance, le génie
de l'Empereur inquiétait les ambassadeurs de la Sainte-Alliance en
train de refaire la carte de l'Europe, au congrès réuni à Vienne.
En réalité, il fut déjà le prisonnier de l'Angleterre dans ce nid à
portée de vue de son berceau et où, pour l'Autriche, l'aigle se
trouvait encore trop près de l'aiglon.
La marine britannique surveillait, à une distance indiscrète, les
allées et venues qui se produisaient à l'intérieur et autour de
l'île. Les nouvelles n'y pouvaient parvenir que tronquées,
falsifiées: on ne laissait passer que des informations strictement
révisées par une censure méticuleuse. On sait comment ces mesures
sévères furent habilement déjouées.
Mais dès son arrivée, le nouveau roi de l'île d'Elbe, qu'on appelait
toujours l'Empereur, eut besoin de se remettre des fortes émotions
par lesquelles il avait passé durant son voyage de Fontainebleau à
Fréjus. Sur cette route de l'exil, il avait été accompagné par des
officiers autrichiens et anglais ayant pour mission--ô dérision!--de
le protéger contre les manifestations hostiles des populations qui
avaient déjà changé avec enthousiasme la cocarde tricolore contre la
cocarde blanche. L'animosité à son adresse était surexcitée à un tel
point, surtout en Provence, que pour éviter de tomber sous les coups
d'un assassin vulgaire, Napoléon estima prudent de prendre la livrée
et la place d'un de ses courriers à cheval qui précédaient ses
équipages.
Dans cet accoutrement, lamentablement déprimé et meurtri, il vint
échouer à l'auberge de la Calade, près d'Aix. Il ordonna à la femme
de l'aubergiste de préparer les relais de Sa Majesté. Cette femme
qui était d'une exubérance toute méridionale, lui demanda si son
maître allait bientôt arriver: «Ta mine me revient, mon garçon,
ajouta-t-elle, et je te conseille de ne pas t'embarquer avec lui.
Sûrement, on lui fera boire un coup dans la mer, à lui et à toute sa
séquelle. Et on aura raison. Car, sans cela, il sera de retour avant
trois mois.»
«Comme elle finissait d'aiguiser sur la meule un de ses couteaux de
cuisine, elle l'invita, en ricanant, à en toucher la pointe avec le
doigt: «Il est bien affilé, regarde. Si quelqu'un veut,
tout-à-l'heure, utiliser l'instrument, je le lui prêterai
volontiers. Ce sera plutôt fait.» Le reste de la caravane l'avait
rejoint sur ces entrefaites et put le voir, blême de colère, jeter à
terre, comme du poison, le vin qui lui était servi[96]».
[Note 96: PAUL GRUYER: _Napoléon Roi de l'île d'Elbe._ Paris, 1906.]
Dans ce trouble physique et moral, il s'embarqua. Mais sa force
physique et morale avait assez de ressort pour qu'il reprît vite
possession de lui-même. On peut dire que l'ambiance nouvelle dans
laquelle il allait se trouver, agit sur lui comme une potion
calmante sur un organisme surmené. Cet homme, qui ne s'était jamais
reposé, trouva un dérivatif excellent dans des occupations, à
première vue, puériles et indignes de son génie.
On put croire, un instant, ce génie en pleine décadence.
Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines
obligations de son nouvel état, accorder une importance exagérée aux
couleurs et à la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la
dimension de la cocarde destinée à ses nouveaux sujets; quand on le
vit faire son entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant
de solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se
demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, par
la force acquise, le geste si glorieusement dessiné sur la scène du
monde, en un geste piteusement terminé sur une scène aux proportions
si étroites.
Ce fut souvent une pitrerie lamentable.
L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite
île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,--autant de
jouets laissés à une vanité désemparée et à un orgueil qui ne put
plus se nourrir que d'apparences.
Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète.
Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir
en place.
Après avoir présidé à l'installation de la maison qui devint son
palais des _Mulini_, il parcourut l'île en quête d'un site favorable
à des villégiatures. La nature partout était superbe; le confort
laissait à désirer. Toute l'île est une oasis charmante jetée sur
les flots bleus de la mer Thyrénienne, une station malheureusement
ou heureusement trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes,
où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec une
pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à celui de la
Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière agitée, Napoléon
put se laisser aller au côté rêveur de son caractère. Un instant, il
devint poète et, dans le cadre magnifique qui l'entourait, il relut
_Ossian_, le poète qu'il avait aimé dans sa jeunesse.
Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent vite le
dessus.
San-Martino offrait un emplacement propice à y établir une propriété
de plaisance, où venir, l'été, fuir les chaleurs de la capitale. Il
y avait une bicoque: on en fit une maison de campagne qui fût pour
Porto-Ferrajo ce qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon
voulut en faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes de
choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait surpris
cet homme courtaud et bedonnant, coiffé d'un large chapeau de
paille, en train de vérifier le progrès des jeunes pousses, n'aurait
certes pas reconnu le grand Empereur.
Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles, crurent
que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient au niveau des
petits soucis d'une vie désormais vouée à des soins médiocres.
Campbell surtout, le commissaire anglais qui cherchait à concilier
les exigences d'une politesse toute britannique avec les nécessités
d'un espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait, avec
une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales d'une déchéance
intellectuelle correspondant à la déchéance politique.
Tout indice était noté et exagéré. Le grand désoeuvré cherchait à
tromper son ennui en donnant de l'importance à ce qui n'en avait
pas. Ses manies,--petitesses inhérentes à tout homme si exceptionnel
soit-il,--prenaient des proportions gigantesques dans ce milieu
resserré où les affaires d'État se réduisaient à acheter des
meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger des
jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires improvisés.
Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour autant
d'indications pouvant faire croire à un dérangement cérébral. Ainsi,
Napoléon avait horreur du noir et il exprimait cette antipathie en
critiquant vertement toute dame qui se permettait de se présenter
devant lui en vêtement sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa
soeur si dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée pour
avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette de velours
noir.
Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles n'était plus
hanté par le mirage des vastes ambitions.
Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son
gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui, Talleyrand
en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon était trop près du
théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie où les mécontents
commençaient à élever la voix, trop près de la France où les
Bourbons se rendaient impopulaires, se tranquillisèrent au récit de
certaines mises en scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient
des allures carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la
personnalité d'un officier anglais, qui devait surveiller le
prisonnier commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait se
relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février 1815,
Campbell se rend à Florence. Sa conscience cependant n'était pas
complètement endormie. Il rencontre, dans la capitale toscane, le
sous-secrétaire d'État M. Cook, qui revenait précisément de Vienne
et lui exprime ses craintes relatives à la situation et à la
mentalité de Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa
dédaigneusement les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce
que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel. Il ne
peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense à son sujet,
répondez-lui que personne ne songe plus à lui en Europe. Il est
complètement oublié, c'est comme s'il n'avait jamais existé!»
Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires qui se
rencontraient autour du tapis vert du Congrès de Vienne, si elle
était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance, il faut
avouer que les rapports de police qui ont contribué à la répandre
manquaient un peu d'exactitude et beaucoup de psychologie.
Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit jours,
Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti pour la France.
Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. On peut
le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord été question de
désigner la Corse comme pouvant constituer une royauté convenable
pour le grand vaincu. Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher
son tombeau là où avait été son berceau. Au grand étonnement de
tous, Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par une
arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop donné l'impression
d'un établissement définitif: l'île d'Elbe n'était qu'une halte
passagère, une station reposante entre deux courses vertigineuses.
On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance de ses
geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, après sa
tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant croire qu'il
s'inclinait devant la sévérité de son destin et qu'il acceptait
définitivement la compensation que le sort lui avait réservée.
Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale avait,
sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos nécessaire. Il
affecta de se croire heureux, il le fut peut-être pendant un
certain temps, et il en consigna l'assurance un peu présomptueuse,
sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino où on peut lire
cette inscription: _Ubicumque felix Napoleon_ (Napoléon est partout
heureux). En réalité, il trompait les autres en cherchant à se
tromper lui-même.
Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude apparente.