conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir si les Américains
étaient de taille à soutenir la lutte contre l'Angleterre, à coups
de fusil et à coups de canons. Les Anglais auraient volontiers
attribué les victoires navales remportées par les Américains, à
l'habileté et au courage des marins anglais--ou de ceux qu'ils
s'obstinaient à considérer comme tels--dont ils cherchaient
précisément à supprimer la collaboration par leur ténacité à
pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient
la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de
Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres en même temps que la
nouvelle de la défaite de Napoléon à Leipzig. Dans ces deux
événements, il y avait de quoi réjouir et de quoi vexer les Anglais.
Le contentement l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de
savoir l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter sans
trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise dans des eaux
américaines. Et encore, cette flotte ne fut considérée que comme une
flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'étant
qu'une force locale, d'une espèce plutôt marchande que militaire,
affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.
Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés de Malden,
avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée de Proctor sur la
Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine à ses
déclarations haineuses. Elle fit preuve, tout à coup, d'une certaine
impartialité à l'égard de ce qui se passait aux États-Unis,
affectant de croire que les événements d'Europe auraient une
influence décisive sur le cabinet de Washington, en le détachant de
Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être
reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de
la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, en dehors du
gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique fût
toujours très hostile. Pour bien des gens, la fortune déclinante de
Napoléon devait entraîner, dans sa chute, la fortune naissante de
l'Union Américaine. Les plus passionnés comprenaient Madison dans
leur haine contre Napoléon,--les considérant tous deux comme un
couple détesté, dont la disparition de la scène du monde pouvait,
seule, permettre de réaliser une paix durable et honorable.
Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement une
répercussion profonde sur la situation des partis en présence. Les
fédéralistes du Massachusetts revenaient à leurs anciennes
sympathies. Les succès remportés par les Russes et, par conséquent,
par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus
faire participer cet État à la guerre et de préconiser une paix
séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été inspirée
par la proposition faite au Congrès, par Madison, d'imposer un
nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient été le plus gravement
atteints, comme ils l'avaient toujours été par une semblable
décision, car c'était avec eux que les Anglais faisaient le plus de
commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la
Nouvelle-Angleterre ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter,
aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.
Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit ressortir les
inconvénients résultant de la non-exécution de cette mesure. Pour
lui, c'était simplement prolonger la durée de la guerre. En effet,
non-seulement des objets de première nécessité arrivaient, de la
sorte, aux ports anglais, aux armées anglaises au loin, mais les
armées qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient
en face des armées américaines, pouvaient tirer des ports américains
des ravitaillements qu'il eut été impossible de faire venir
d'ailleurs. Même les navires et les troupes qui venaient insulter
les côtes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi
soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on
arrivait à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada
secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.
Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient
Madison en faveur d'un embargo, le moment était mal choisi pour le
faire accepter. Il était trop tard de recommencer un essai qui avait
si mal réussi à Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la
Prusse, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique
du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et que la
marche fatale des événements n'allait peut-être pas pour longtemps
empêcher Napoléon de lui fermer le commerce avec la France. Le
résultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement
exclue des ports de Boston et de Salem.
Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, pour les uns,
n'était qu'une imitation maladroite du système continental de
Napoléon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication
illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se
succédaient si rapidement en Europe et donna lieu à des discussions
d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.
En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient la
France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington marchait sur
Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire
l'embargo, quand l'Angleterre, débarrassée de son redoutable
adversaire, avait renoncé à ses blocus comme la France avait renoncé
à ses décrets? Prenant en considération ces changements importants,
par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa
décision primitive, recommanda de mettre un terme au système des
restrictions commerciales. À cette occasion, deux orateurs
exposèrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une
opinion opposée à toute mesure restrictive.
Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de
Jefferson et de Madison, considéra la volte-face de ce dernier comme
un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand état, il fit
siennes les raisons invoquées par le Président et s'efforça
d'adoucir les contestations qui pourraient s'élever, à ce sujet,
entre les représentants des États du Sud et de l'Est. Il rappela que
la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion
se justifie par la nécessité qu'implique toute évolution et qu'une
politique ne peut être taxée d'inconsistance que s'il n'y a pas de
changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des
circonstances nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du
commerce, à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un
obstacle au développement des manufactures américaines; pour
lesquelles il demandait la continuité d'une politique franchement
protectrice.
Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande liberté
accordée au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle
dangereux pour le développement et la protection de l'industrie
américaine?
Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments
qu'il émit sont typiques.
Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain qui,
pendant si longtemps, avait été accepté comme un _Credo_ politique,
n'était autre qu'une conséquence du blocus continental de Napoléon;
ce système soutenait le gouvernement de Napoléon, aussi longtemps
qu'il était tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon
s'approchait de son déclin. Webster était heureux de cette
condamnation du «premier système américain» parce que cette
suppression concordait avec ses idées sur le développement des
manufactures. Et ici, cet homme d'État, d'un caractère si
énergique, exprima, presque en poète, son aversion, non pas pour le
nombre croissant des usines, mais pour la méthode avec laquelle
elles prenaient déjà une si grande extension dans le vieux monde.
Par anticipation, il semblait un Ruskin américain, quand il disait:
«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams en
Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer l'approche de la
période où la grande masse des travailleurs américains ne trouvera
plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la
campagne seront obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la
nature,--au ciel, à la terre--et de se confiner dans des ateliers
malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs oreilles au
bêlement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur
appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les
fêtant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphère de
fumée, de vapeur, au perpétuel tourbillon des courroies et des
fuseaux, dans le grincement des scies....»
De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, elles
prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente était toute
entière aux complications militaires et les divergences qui
divisaient Républicains et Fédéralistes devaient se réveiller devant
la nécessité de fortifier les contingents de l'armée. Si Armstrong
reconnaissait l'opportunité d'augmenter le nombre des recrues en vue
d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre
défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et de
Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus
de ressources, l'offensive avait passé entre ses mains et une
défense victorieuse était seule ce que pouvaient espérer les
États-Unis.
Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait ces
revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de Napoléon, en
sincère patriote aussi. La considération qu'on lui témoignait
augmentait ou diminuait, suivant la nature des événements.
L'importance de son rôle se réglait d'après l'issue plus ou moins
heureuse de la tactique de son maître. On peut trouver dans sa
correspondance diplomatique comme un reflet des différentes phases
par lesquelles passa l'influence française en Amérique, à cette
époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.
«La semaine dernière, écrit-il[88], nous avons reçu, l'une après
l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés au commencement
de la campagne,--la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la
bataille de Bautzen. Ces événements, si glorieux pour la France, ont
été autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa
consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait pas de
limites. Les Républicains du Congrès, par contre, ont reçu ces
nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me
féliciter et m'ont affirmé qu'ils n'étaient pas moins que nous
victorieux à Lutzen...»
[Note 88: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (_Archives des Aff.
Étrang._).]
Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin d'octobre
1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu de ton mais il ne
peut pas encore dire que la confiance de Madison soit déjà ébranlée:
«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des termes
convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse coalition qui a été
renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit remarquer que, au nombre de
nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition
possédait dix têtes, tandis que la France n'en avait qu'une».
«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, avec
moins de grâce que de conviction dans sa contenance.
Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans
son entourage des propos si flatteurs.
Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions
conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son piédestal,--de
toute la hauteur qui convenait au représentant de Napoléon. Ce fut
une consternation chez les uns,--une joie chez les autres,--une
stupeur chez tous. En pouvait-il être autrement? Au commencement de
février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux annonçant
que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, tandis que Napoléon
avait accepté leurs conditions de négociations.
«Pour le moment, écrivait Sérurier[89], le public croyait tout
perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président et son
cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent pas l'alarme
universelle, ils continuèrent à me témoigner une grande confiance
dans le génie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvés inquiets outre
mesure par la marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne
notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de Sa
Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus encore, le
congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible naturellement
acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarmé M. Madison.
Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions,
notre renonciation à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur
l'Espagne et sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute
puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, avait
déjà dû être signée et que les États-Unis seraient laissés sur le
champ de bataille...»
[Note 89: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (_Archives des Aff.
Étrangères_).]
Les esprits se montraient tellement affectés par les revers de
Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer leurs capitaux.
Il est évident que le passage du Rhin et les progrès des alliés en
France, provoquèrent ce mouvement rétrograde du cabinet de
Washington.
Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.
Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue une des
caractéristiques de la première période de l'histoire des
États-Unis, période durant laquelle, les diplomates étrangers
pouvaient jouer un rôle assez important pour contrebalancer
l'influence des pouvoirs législatif et exécutif. Ce qui, jusque-là,
avait été permis à l'initiative personnelle de Jefferson ou de
Madison, ne fut plus toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande
puissance étrangère n'était donc plus possible. La parole était
désormais aux représentants de la nation. Beau et grand principe
qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme à la réalité des
choses. Et, en l'occurrence, quelle nation représentaient, le plus
souvent, ces représentants? Des fractions de nationalités qui, dans
l'émiettement du système fédératif, risquaient de méconnaître le
véritable intérêt de l'Union. La politique séparatiste des
différents états faisait encore grand tort à la notion de l'État.
Cette politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait
d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait de
questions d'un ordre plus général, telles que la guerre, les
relations extérieures, la défense, enfin, du territoire, non
seulement d'un état pris isolément dans son entité organique, mais
de tous les états pris dans leur ensemble. Les Républicains avaient
toujours défendu ce principe,--qui est en même temps un _Credo_
indispensable au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la
Nouvelle-Angleterre s'étaient toujours montrés hostiles à cette
conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait pas encore à
l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour
la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts émirent même la
prétention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne
fût envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants des
principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves,
sans embargo, sans blocus. Il y eut des réunions où de véritables
appels à la révolte se firent entendre,--ce qui était d'autant plus
dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans réclamant la
constitution d'une confédération du Nord uniquement composée des
cinq états de cette ancienne province.
Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, reculèrent
devant cet extrême. Ils ne voulaient, sous aucun prétexte, répandre
la division pendant qu'on était en guerre avec une nation puissante
qui, tout en ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la
paix, ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions
de paix.
Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les
autres, donnait lieu à de telles manifestations de politique
intérieure, elle continuait ses opérations militaires sur lesquelles
il convient de jeter maintenant un coup d'oeil d'ensemble.
Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le général
Harrison eut pour mission de reprendre Détroit et de s'avancer
jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Détroit
qu'après avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande
confiance dans le succès de cette campagne et cherchait à en rejeter
la responsabilité sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut
lieu sur les bords de la rivière Raisin où le général Winchester
aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à
proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour le
secourir. Il fut débordé par la milice canadienne flanquée par un
gros d'Indiens qui firent preuve de leur férocité habituelle. Il
fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'étaient battus avec
bravoure excitèrent la curiosité des soldats anglais.
[Note 90: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.]
Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante:
«Leur apparence était misérable, affreusement. Ils avaient l'aspect
d'hommes, pour lesquels, la propreté est une vertu inconnue et leurs
corps sordides étaient recouverts de vêtements qui avaient été
exposés à toutes les intempéries des saisons et étaient arrivés au
dernier degré de l'usure, là où toute réparation devient inutile...
On était au coeur de l'hiver, mais personne n'était pourvu d'un
ample manteau; quelques-uns seulement possédaient des objets de
laine défiant toute description. Ils avaient toujours leurs
vêtements d'été, en étoffe de coton, de couleurs variées et taillés
en forme de blouses descendant jusqu'aux genoux... Ils portaient des
chapeaux rabattus, râpés à force de servir, sous lesquels leurs
longs cheveux tombaient en désordre sur leurs joues. Si on ajoute à
cela des couvertures sales roulées autour des reins pour les
protéger contre le froid et retenues par de larges ceinturons de
cuir dans lesquels étaient passés des couteaux et des haches, d'une
longueur extraordinaire, ils avaient un air sauvage qui, en Italie,
les eussent fait prendre pour des brigands des Apennins...»
[Note 91: RICHARDSON: _War_ of 1812, p. 79.]
Cette description donne une idée du délabrement dans lequel se
trouvaient les troupes,--délabrement physique et matériel qui
correspondait, dans une certaine mesure, au désarroi des autorités
dirigeantes. Monroe se demanda plus d'une fois si ses compatriotes
possédaient vraiment les qualités nécessaires pour faire la guerre.
Mais toute qualité se développe avec le temps et avec l'expérience.
Les hostilités se déroulèrent avec des vicissitudes diverses. Perry
battit Proctor sur le lac Érié; Proctor ne put prendre sa revanche
sur les bords de la rivière Tamise où une bataille qui dura vingt
minutes, avec force d'auxiliaires indiens, dégagea le Haut-Canada.
Dans cette rencontre, le fameux chef indien Tecuruthe fut tué. Quand
le feu eut cessé, plusieurs officiers anglais, qui le connaissaient
bien, vinrent sur les lieux et identifièrent son corps. Le coup fut
décisif pour la domination anglaise dans le Nord-Ouest, et les
Indiens, se rendant compte de la situation, reprirent leur liberté
d'action à l'égard de l'Angleterre.
Quoique les hostilités, qui duraient depuis bientôt deux ans,
fussent, en résumé, à l'avantage des États-Unis, les Anglais
n'avaient pas pu être repoussés de la frontière du Canada. Voyant
que le résultat obtenu était mince sur le lac Ontario, Armstrong
chercha à menacer le Haut-Canada par le lac Érié où il possédait une
flotte. C'était une diversion qui pouvait affaiblir l'ennemi du côté
de Plattsbourg. Mais encore dans cette opération qui avait toutes
les apparences d'une action locale, l'influence de ce qui se passait
en Europe, l'influence, enfin, de la carrière de Napoléon sur la
destinée de l'Union, devait se faire sentir. Pendant qu'on élaborait
ce plan, les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars, Bayonne
s'était rendu à Wellington le 28 avril 1814, et quelque temps après,
le gouvernement anglais décida d'envoyer au Canada un renfort de
10.000 hommes, composant quatorze régiments des meilleures troupes
de Wellington. Napoléon, vaincu, contribuait ainsi à augmenter les
forces que les Anglais voulaient opposer aux Américains.
En attendant l'arrivée de ces soldats d'élite, Scott remporta une
victoire sur les Anglais de Riall, en rase campagne, près de la
rivière Chippana. Cette bataille qui, en réalité, n'était importante
ni par le nombre des effectifs engagés, ni par le résultat obtenu,
peut, cependant, être comparée à la victoire navale remportée par
Isaac Hull sur la _Guerrière_. L'armée de terre n'avait plus rien à
envier à la marine. Un légitime orgueil, garant d'une confiance dont
on avait grand besoin, fut le gain le plus clair de cette rencontre
qui facilita celle de Lendy's Lane. Les Américains avaient fait
leurs preuves de bravoure et d'habileté. Dans cette dernière
bataille, ils eurent deux généraux et beaucoup d'officiers blessés.
Brown et Scott furent obligés de prendre du repos, tandis que Ripley
se retrancha derrière le fort Érié, à l'assaut duquel, le commandant
des forces britanniques, le général Drummond, échoua. Quatre fois en
six semaines, les troupes anglaises en nombre avaient reçu un coup
sanglant et significatif, porté par des troupes américaines
inférieures en nombre.
Pour les Anglais, le lac Champlain était la région la plus propice
pour une invasion. Là, ils pouvaient concentrer des forces
respectables. Pour cette raison, leur tactique consistait à reculer
la frontière militaire jusqu'à Plattsbourg et Burlington. De ce
côté, la chance parut leur revenir. Le 26 août 1814, le lieutenant
général Sir J. C. Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse,
quitta Halifax avec une flotte importante et arriva, au commencement
de septembre, à l'embouchure de Penobscot. Tout l'effectif du
Massachusetts n'était pas capable de résister aux Anglais. Bientôt
toute la province du Maine tomba entre les mains de Sherbrooke. La
population parut disposée à se soumettre à la domination du roi
Georges; mais cette domination ne pouvait devenir effective que si
l'on était en possession du lac Champlain. Une flotille anglaise
entra donc dans les eaux de ce lac pour y faire une démonstration
hostile. Izard se fortifia à Plattsbourg. Autour de cette place et
dans la baie du même nom, allait se livrer une autre bataille,--une
double action, sur terre et sur le lac, où les contingents anglais
qui s'étaient couverts de gloire sous Wellington, furent battus sous
Prévost. N'ayant plus, pour les diriger, la main énergique du Duc de
Fer qui les avait rendus invincibles en Portugal, ces soldats
parurent inférieurs au Canada.