Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait

agi avec une certaine habileté et dans la conscience de son droit. À

l'heure où nous sommes arrivés et en dépit des difficultés à

surmonter, il allait récolter le prix de sa politique. Soit hasard,

soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le

coup décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble.

Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre

pouvait respirer et les États-Unis pouvaient agir. Les Décrets de

Berlin et de Milan n'étaient plus strictement appliqués et les

Ordres en conseil étaient supprimés. Les États-Unis considérèrent la

guerre avec l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance

définitive,--Napoléon la considéra comme une diversion heureuse

diminuant d'autant les ressources de son ennemie.

De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la Russie,

Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct et lui

permettait, en même temps, de régler un dernier compte avec

l'Angleterre,--toutes possibilités à la réalisation desquelles les

États-Unis avaient contribué en solidarisant les intérêts de leur

commerce avec ceux du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de

sauvegarder leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de

Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les Anglais.

L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur un nouvel adversaire

et s'apprêtait, en même temps, à combattre le classique ennemi de

l'Empereur.

Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais qui était la

conséquence des différentes phases que nous venons de résumer.

Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, étaient moins

forts dans la préparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils

se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne à peu près dans les

mêmes conditions qu'au siècle précédent. La même stratégie et les

mêmes difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours

l'objectif principal des premières opérations et il fallait,

toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre les attaques

et les menées des tribus indiennes.

En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et surtout

d'officiers. L'activité déployée par Madison dans cette

circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les

généraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous

joué un rôle dans la guerre d'indépendance, mais avaient, depuis,

perdu tout contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney,

Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui,

après avoir accompli leurs obligations militaires, s'étaient

assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire

avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'armée ne

présentait pas un aspect très rassurant.

[Note 85: SCOTT: _Autobiographies_, p. 31.]

Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de paix, leurs

habitudes de paresse et d'intempérance et il était impossible de

savoir si une armée de volontaires n'aurait pas été supérieure à

cette armée régulière de réguliers sortis de la régularité.

De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les lacs

n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires Nord-Ouest,

déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur

général du Canada pour se mettre en campagne.

Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était facile à

l'ennemi de repousser les garnisons américaines de la Nouvelle-Orléans

ou de Mobile. La distance était grande entre la théorie et

l'exécution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez

généralement. La difficulté commençait quand il fallait agir et le

système des milices se montra défectueux, car les soldats qui les

composaient refusaient souvent de servir au-delà des frontières de

leurs États respectifs et prétendaient combattre d'après leurs vues

personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement supérieur

et unique.

Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se

rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible de

protéger la frontière et même d'occuper les territoires encore mal

définis du Haut-Canada. Des ordres furent donnés pour envahir cette

partie du pays et prendre immédiatement possession de Malden. On

s'empara d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation

promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression sous

laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation

provoqua des désertions dans le camp anglais, en faveur des

Américains. Mais, pour empêcher la concentration de l'ennemi du côté

de Détroit et de Malden, une diversion du côté de Niagara était

nécessaire.

Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs

militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare aux

armées nationales composées de tous les citoyens valides, que nous

avons vues, depuis, manoeuvrer sur les champs de bataille de

l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se

jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dépassaient

pas quelques milliers d'hommes.

Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique à opposer

aux Américains, dans cette partie du Haut-Canada où les hostilités

commencèrent. Mais leur bonne fortune consistait à avoir à la tête

de leurs troupes le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans

la force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock,

cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. La

proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si

grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de

marcher. C'était un des nombreux indices faisant ressortir, en dépit

de nombreux obstacles, la popularité de la cause américaine. Même

les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle prudent

et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les démêlés qui

mettaient aux prises les représentants des races blanches, leurs

dominatrices détestées, se recueillaient, avant de prendre parti

pour les uns ou pour les autres.

Pendant que le général Dearborn perdait un temps précieux à Albany

où il avait porté son quartier général, Brock passa du lac Ontario

au lac Érié et obligea le général Hull à évacuer Sandwich pour se

retirer à Détroit. Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle,

il résolut de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient

menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, l'état

d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit corps

d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son honneur

militaire et entama la frontière Nord-Ouest des États-Unis d'une

façon dangereuse. Il fut accusé de trahison et d'incapacité par le

parti pacifiste lui-même, à la tête duquel Jefferson avait été si

longtemps et qui était, plus que les généraux, responsable du

mauvais état de la défense nationale.

Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir être plus

heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans une des premières

rencontres, mais Van Ruesselaer dut se rendre ainsi que Hull,

quoique sa reddition, tout en occasionnant des pertes sérieuses en

morts et en prisonniers, n'entraîna pas une diminution de

territoire. Smyth qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de

passer le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.

Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif, avec des

hauts et des bas, d'où les marines anglaise et américaine purent

réciproquement tirer des raisons en faveur de leur supériorité.

Cette supériorité s'affirma, un instant, du côté des Américains,

lorsque Hull, commandant le vaisseau _Constitution_, vint à bout du

vaisseau anglais _Guerrière_ commandé par Darces, lequel, en vue de

Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son équipage. Ce Hull

était le neveu du général qui avait capitulé à Détroit. Cette

victoire releva le renom de la famille et la renommée de la marine

américaine, en passe de pouvoir se mesurer héroïquement avec la

marine anglaise. Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence

plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis et

contribuer davantage à créer une commune solidarité de patriotisme.

La victoire remportée par Hull avait, en effet, été facilitée par

l'attitude de la Nouvelle-Angleterre où les fédéralistes formaient

la majorité, elle avait été préparée grâce aux matériaux et aux

hommes fournis par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent

défendu l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains. Pour

la première fois, ils communièrent tous dans le plaisir d'une action

d'éclat remportée sur l'ennemi commun. Et cette brillante

performance fut pour la génération nouvelle un stimulant utile: les

esprits, jusqu'à présent, uniquement adonnés aux profits du négoce,

s'éprirent de gloire militaire, toutes proportions gardées

d'ailleurs.

Sur une population d'un peu plus de sept millions, à peine dix mille

hommes étaient soldats. C'était insuffisant. Dans son ensemble, la

guerre ne causait pas un grand trouble au commerce habitué, et pour

cause, aux embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent,

contrairement à ce qui s'était passé en Europe depuis tant d'années,

aucune ville américaine n'avait encore connu les horreurs d'une

invasion, les fermiers ne craignaient pas de voir leurs propriétés

saccagées et le territoire de l'Union était assez vaste pour que, à

l'exception des pays côtiers et du petit point exposé de Niagara, la

vie pût y continuer, sans dommages, ses coutumières transactions.

Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait la guerre

plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se rendaient réellement

compte de la gravité de la situation, accusaient les généraux

d'impéritie et d'incapacité après la bataille de Détroit. Il y eut

des remaniements ministériels. Par un jeu de bascule qui se produit

toujours dans des circonstances semblables, le Congrès avait perdu

sa force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en

autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par des

représentants ayant mis une sourdine à la violence de leurs

revendications. Avec lui, tout le parti républicain reconnut la

nécessité de lever une armée régulière, largement rétribuée, ainsi

qu'une flotte à la hauteur de celle qui se qualifiait maîtresse des

mers. Il fallait, en même temps, se résoudre à augmenter la dette

nationale dans de grandes proportions et ne pas reculer devant une

guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait aux

guerres que menait Napoléon en Europe, ainsi que pouvaient

ironiquement le proclamer ceux qui accusaient Madison d'avoir

toujours été un instrument entre les mains de l'Empereur.

La contradiction était, en effet piquante: le Président qui avait

inauguré sa carrière présidentielle à un moment où, dans un

entraînement pacifique, on avait, pour ainsi dire, aboli l'armée et

la marine, à la fin de sa carrière, se voyait soutenu par une armée

de près de soixante mille hommes et entouré par un nombreux

état-major de généraux et d'officiers dont l'allure martiale

contrastait avec sa simplicité bourgeoise.

D'ailleurs, même après les premières rencontres qui avaient

diversement illustré les deux Hull, on espérait encore, en

Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en facilitant la

possibilité d'un armistice. Il y eut des remous d'opinion. La

certitude, dans laquelle se trouvaient les hommes bien avertis de ne

pouvoir enrayer la guerre avec les États-Unis, se précisait au

moment même où l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins

certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la confiance

publique.

En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque, avait

occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de nouveau évacuer cette

capitale, en accentuant sa retraite vers le Portugal. Cet échec sans

importance coïncidait avec la victoire sans lendemain de Napoléon

qui, en septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore

supposer que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, absorbée

par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand secours. Dans ces

circonstances, la capture de la _Guerrière_ fut cruellement

ressentie et le _Times_, interprète du sentiment unanime, proclama

que, jusqu'à présent, on ne pouvait trouver, dans l'histoire,

l'exemple d'une frégate anglaise se rendant à une frégate

américaine. De pareils jugements, exprimés officiellement et qui

correspondaient à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis, ne

faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait les deux pays.

Et que les Américains eussent précisément choisi, pour frapper

l'Angleterre, le moment où son existence politique et économique

était le plus exposée, constituait la preuve évidente que Madison

agissait d'après les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire

et il devenait nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.

Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant faire cette

guerre implacable et sans merci. Ce sentiment se développa à mesure

que se répandirent les nouvelles de Russie: la retraite de la

Grande-Armée française, harcelée à travers d'immenses espaces par

l'armée et l'hiver russes. La satisfaction de ce retour inespéré de

la fortune rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux

Américains. Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus aucune

protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres d'avoir

déchaîné une guerre avec les États-Unis,--elle les accusa de ne

l'avoir pas mieux préparée, d'avoir ignoré que le gouvernement

américain était infecté par une haine mortelle contre l'Angleterre,

à laquelle répondait une affection également mortelle à l'égard de

la France.

Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se traîner en

longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient un instant présenté

pour le cabinet de Saint-James tombait au second plan; plus

importants, d'une actualité plus proche, étaient les événements qui

se préparaient en Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de

déchoir, devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant

d'entrer dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois

ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter un coup

d'oeil sur les brusques changements survenus en Europe et qui

modifièrent la situation respective des belligérants, dans les deux

mondes.

Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent mille hommes, en

remplacement de celle qui s'était dispersée en Russie, Napoléon,

après avoir laissé le commandement à Murat, était revenu à Paris, le

18 décembre 1812. La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à

secouer le joug. Les Anglais comprirent que l'issue des

complications américaines dépendait, dans une certaine mesure, de

l'issue des complications allemandes.

Si nous remontons un peu le cours des événements, nous pouvons nous

rendre compte qu'au début de l'expédition de Russie, alors que tout

faisait encore présager la victoire de Napoléon, la situation du

Ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, était assez délicate.

Son gouvernement, en déclarant la guerre à l'Angleterre, était

devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue

militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt à lier

partie avec l'Angleterre contre la France.

Quelle conclusion tirer de ces faits?

Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg, le

ministre américain ne pouvait plus être _persona grata_ auprès du

Tzar; si Napoléon était battu, ce même ministre ne pouvait pas

s'attendre non plus à beaucoup de considération de la part de la

cour de Russie, désormais acquise à l'influence anglaise.

Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation de

la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique, et le Tzar conçut l'idée

d'offrir sa médiation. Quand cette offre fut connue à Washington par

l'intermédiaire du Ministre russe Daschkoff, le gouvernement était

en pleine lutte pour la désignation des titulaires de certains

portefeuilles et la nomination des généraux commandants en chef.

Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva en compétition

avec Monroe qui se croyait désigné pour un commandement militaire. À

cette occasion, Sérurier le jugea avec une condescendance un peu

sévère quand il lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en

ces termes[86].

[Note 86: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (_Archives des Aff.

Étrangères_).]

«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement de l'armée...

ce n'est pas un homme brillant et personne ne s'attend à trouver en

lui un grand capitaine; mais il a servi pendant la guerre

d'indépendance avec beaucoup de bravoure sous les ordres et aux

côtés de Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, de

l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et d'une intégrité

universellement reconnue. Il est aimé et respecté de tous les

partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt les cours de tous ses

officiers et soldats.....»

Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec Armstrong.

Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant de services au pays,

fut mis de côté. On lui trouva une compensation en le nommant membre

de la mission envoyée auprès du Tzar pour discuter les conditions de

sa médiation,--mission d'ailleurs bien délicate, non seulement à

cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer, mais surtout à

cause du changement qui venait de s'opérer dans les affaires

d'Europe et rendait, pour le moment, l'Angleterre assez indifférente

aux manoeuvres des États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être

que relative et temporaire.

Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année 1813,

devaient se dérouler dans les étendues encore sauvages de l'Amérique

du Nord, avec des armées relativement restreintes, des généraux peu

expérimentés et des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore,

constituent un contraste pittoresque et instructif avec l'action

gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec des masses

d'hommes considérables, pour l'époque, et avec toutes les ressources

d'une administration supérieurement organisée. Malgré les distances,

malgré les divergences de vues, malgré la différence des moyens

d'action employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre

elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des intérêts

mais aussi des dangers communs. C'est sous ces points de vue qu'il

convient uniquement de les envisager ici.

Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg, en

juillet 1813, les événements s'étaient précipités et la situation se

présentait sous des aspects nouveaux. Les graves préoccupations qui

avaient absorbé Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait

maintenant sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet

de médiation avec les États-Unis.

On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente Napoléon,

repoussé en Russie après le passage de la Bérésina, avait quitté

l'armée pour se rendre en secret à Paris, sans avoir pu recevoir le

courageux ambassadeur Joel Barlow, lequel paya de sa vie son

obstination consciencieuse à venir solliciter une audience

diplomatique jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put

empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une nouvelle

armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée depuis la

Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya et il réussit à enflammer le

souffle un peu patriotique, un peu révolutionnaire, mais surtout

militaire qui, en Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour

devenir incendie. Malgré la réunion des forces russes et prussiennes

qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre et comme

bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans les sanglantes

batailles de Lutzen et de Bautzen.

La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de Metternich,

intervint à ce moment et facilita l'acceptation d'un armistice qui

fut peut-être plus utile à Napoléon qu'aux souverains alliés.

Précisément à la date où cet armistice allait expirer, Gallatin et

Bayard étaient arrivés à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à

Gitschin, attendait avec anxiété le résultat de la médiation

autrichienne, considérait la médiation proposée par lui à Madison

comme très secondaire.

D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement à voir la

Russie se mêler de ses conflits avec les États-Unis. C'était presque

encore, pour elle, une affaire de famille qu'elle entendait régler

sans l'intervention d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre

qu'il serait disposé à négocier directement et séparément avec le

cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par l'intermédiaire

d'Alexandre Baring que, si les instructions données aux commissaires

américains les obligeaient à soulever la question de la presse des

Matelots, toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le

succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.

Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains, l'Empereur

Alexandre attendait aussi l'issue de la lutte gigantesque. Il remit

l'affaire aux soins de Romanzoff, le représentant de la politique

française qui cherchait à faire aboutir la médiation et, en même

temps, à la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre.

Telles influences contradictoires retardèrent toute solution

expéditive. Il était écrit que les événements qui se passaient en

Amérique seraient comme obscurcis par les événements qui se

préparaient en Europe. Napoléon à la veille d'être vaincu!

Qu'importait le reste aux nations coalisées contre lui,--qu'importait

surtout cette guerre suscitée par les Américains? Les Anglais avaient

à résoudre des problèmes plus proches et plus compliqués.

Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig

noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les rencontres

sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins

brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contrées arrosées

par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se

ralentissant nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de

l'Amérique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait,

couramment exprimée, l'exaspération d'avoir subi des échecs sur mer;

on ne pouvait oublier l'aventure de la _Guerrière_ et d'autres navires

anglais obligés de se rendre ou de reculer devant les navires

américains. Le _Courrier_, feuille semi-officielle et qui passait pour

soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les

velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des hostilités

sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de traiter avant que les

canons anglais aient répandu la terreur sur les côtes américaines. Ce

journal, dans son exaspération assez naïve, alla jusqu'à accuser les

Américains de n'être plus des Anglais,--dans ce grief faisant revivre

les causes profondes de désaffection, en imprimant ces lignes de

mépris et de colère:

«Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune science!..

Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien célèbre!.. Leurs

hommes d'État sont d'une espèce hybride,--moitié métaphysiciens,

moitié politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la

roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans

leurs conceptions[87]...»

[Note 87: _The Courrier_, 27 juillet 1813.]

Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815) · 第 20 / 24 段